‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 143 sur 343 · ACTE V, SCENE U · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE U

Et je ne comprends point ni quelle en est la gloire, Ni quel grand prix mérite une telle victoire.

CASSIOPE

Et votre aveuglement sera bien moins compris,

Qui d'un sujet d'estime en fait un de mépris.

Le ciel, qui mieux que nous connoît ce que nous sommes,

Mesure ses faveurs au mérite des hommes :

Et d'un pareil secours vous auriez eu l'appui.

S'il eût pu voir en vous mêmes vertus qu'en lui.

Ce sont grâces d'en haut rares et singulières .

Qui n'en descendent point pour des âmes vulgaires;

Ou, pour en mieux parler, la justice des cieux

Garde ce privilège au digne sang des dieux :

C'est par là que leur roi vient d'avouer sa race.

ANDROMÈDE

Je dirai plus, Phinée; et, pour vous faire grâce, Je veux ne rien devoir à cet heureux secours Dont ce vaillant guerrier a conservé mes jours; Je veux fermer les yeux sur toute cette gloire , Oublier mon péril, oublier sa victoire.

Et, quel qu'en soit enfin le mérite oa l'éclat, Ne juger entre vous que depuis le combat.

Voyez ce qu'il a fait, lorsque après ces alarmes. Me voyant toute acquise au bonheur de ses armes, Ayant pour lui les dieux, ayant pour lui le roi. Dans sa victoire même il s'est vaincu pour moi. Il m'a sacrifié tout ce haut avantage : De toute sa conquête il m'a fait un hommage; Il m'en a fait un don: et fort de tant de voix. Au péril de tout perdre , il met tout à mon choix : Il veut tenir pour grâce un si juste salaire; Il réduit son bonheur à ne me point déplaire; Préférant mes refus, préférant son trépas A l'effet de ses vœux qui ne me plairoit pas.

En usez-vous de même? et votre violence Garde-t-eUe pour moi la même déférence ? Vous svez contre vous et les dieux et le roi. Et vous voulez encor m'obtenir malgré moi! Sous ombre d'une foi qui se tient en réserve, Je (iois à votre amour ce qu'un autre conserve*, A moins que d'être ingrate à mon libérateur, A moins que d'adorer un lâche adorateur, Que d'être à mes parens, aux dieux même rebelle, Vous crierez après moi sans cesse : a A l'infidèle ! »

C'éloit aux yeux du monstre, au pied de ce rocher, Que Tellet de ma foi se devoit rechercher; Mon âme, encor pour vous de même ardeur pressée,

166 ANDROMÈDE

Vous eût tendu la main au mépris de Persée, Et cru plus glorieux qu'on m'eût vue aujourd'hui Expirer avec vous que régner avec lui.

Mais . puisque vous m'avez envié cette joie , Cessez de m'envier ce que le ciel m'envoie, Et souffrez que je tâche enfin à mériter, Au refus de Phinée , un fils de Jupiter.

PHINÉE

Je perds donc temps . madame . et votre âme obstinée

X'a plus amour, ni foi. ni pitié pour Phinée?

Un peu de vanité qui flatte vos parens,

Et d'un rival adroit les respects apparens ,

Font plus en un moment, avec leurs artifices,

Que n'ont fait en six ans ma flamme et mes services?

Je ne vous dirai point que de pareils respects

A tout autre que vous pourroient être suspects,

Que qui peut se priver de la personne aimée

N'a quune ardeur civile et fort mal allumée,

Que dans ma violence on doit voir plus d'amour :

C'est un présent des cieux. faites-lui votre cour;

Plus fidèle qu'à moi , tenez-lui mieux parole :

J'en vais rougir pour vous , cependant qu'il me vole ;

Mais ce rival peut-être, après m'avoir volé,

Ne sera pas toujours sur ce cheval ailé.

ANDROMÈDE

Il n'en a pas besoin s'il n'a que vous à craindre.

PHINÉE

Il peut avec le temps être le plus à plaindre.

ANDROMÈDE

Il porte à son côté de quoi l'en garantir.

PHINÉE

Vous l'attendez ici, je vais l'en avertir.

CASSIOPE

Son amour peut sans vous nous rendre cet office.

PHINÉE

Le mien s'efforcera pour ce dernier service. Vous pouvez cependant divertir vos esprits A rendre compte au roi de vos justes mépris.

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