ACTE II, SCÈNE UI
OÙ je puis voir briller ?ur une de vos tètes
Ce que j'ai conservé parmi tant de tempêtes,
Et vous remettre un bien, après tant de malheurs,
Qui m'a coûté pour vous tant de soins et de pleurs.
Il peut vous souvenir quelles furent mes larmes
Quand Tryphon me donna de si rudes alarmes,
Que. pour ne vous pas voir exposés à ses coups,
Il fallut me résoudre à me priver de vous.
Quelles peines depuis, grands dieux! n'ai-je souffertes.
Chaque jour redoubla mes douleurs et mes pertes.
Je vis votre royaume entre ces murs réduit;
Je crus mort votre père ; et sur un si faux bruit
Le peuple mutiné voulut avoir un maître.
J'eus beau le nommer lâche, ingrat, parjure, traître,
Il fallut satisfaire à son brutal désir,
Et, de peur qu'il n'en prît, il m'en fallut choisir.
Pour vous sauver l'État que n'eussé-je pu faire?
Je choisis un époux avec des yeux de mère ,
Votre oncle Antiochus, et j'espérai qu'en lui
Votre trône tombant trouveroit un appui;
Mais à peine son bras en relève la chute,
Que par lui de nouveau le sort me persécute :
Maître de votre État par sa valeur sauvé.
Il s'obstine à remplir ce trône relevé :
Qui lui parle de vous attire sa menace.
Il n'a défait Tryphon que pour prendre sa place;
Et, de dépositaire et de libérateur,
11 s'érige en tvran et lâche usurpateur.
Sa main l'en a puni : pardonnons à son ombre;
Aussi bien en un seul voici des maux sans nombre.
Nicanor votre père, et mon premier époux.... Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux, Puisque, l'ayant cru mort, il sembla ne revivre Que pour s'en dépouiller afin de nous poursuivre? Passons: je ne me puis souvenir sans trembler Du coup dont j'empêchai qu'il nous pût accabler: Je ne sais s'il est digne ou d'honneur ou d'estime. S'il plut aux dieux ou non, s'il fut justice ou crime; Mais, soit crime ou justice, il est certain, mes fils, Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis : Ni celui des grandeurs, ni celui de la vie Ne jeta dans mon cœur cette aveugle furie. J'elois lasse d'un trône où d'éternels malheurs Me combloient chaque jour de nouvelles douleurs. Ma vie est [)resaue usée, et ce reste inutile Chez mon frère avec vous trouvoit un sûr asile : Mais voir, -.iprès nouzp ans et de soins et de maux,
20 RODOGUNE
Un père vous ôter le fruit de mes travaux?
Mais voir votre couronne après lui destinée
Aux enfans qui naîtroient d'un second hyménée!
A cette indignité je ne connus plus rien;
Je me crus tout permis pour garder votre bien.
Recevez donc, mes fils, de la main d'une mère,
Un trône racheté par le malheur d'un père.
Je crus qu'il fit lui-même un crime en vous l'ôtant,
Et si j'en ai fait un en vous le rachetant,
Daigne du juste ciel la bonté souveraine.
Vous en laissant le fruit, m'en réserver la peine,
Ne lancer que sur moi les foudres mérités ,
Et n'épandre sur vous que des prospérités'.
AXTIOCHUS.
Jusques ici, madame, aucun ne met en doute
Les longs et grands travaux que notre amour vous coûte;
Et nous croyons tenir des soins de cet amour
Ce doux espoir du trône aussi bien que le jour;
Le récit nous en charme, et nous fait mieux comprendre
Quelles grâces tous deux nous vous en devons rendre :
Mais afin qu'à jamais nous les puissions bénir,
Épargnez le dernier à notre souvenir;
Ce sont fatalités dont l'âme embarrassée
A plus qu'elle ne veut se voit souvent forcée.
Sur les noires couleurs d'un si triste tableau
Il faut passer l'éponge . ou tirer le rideau :
Un fils est criminel quand il les examine;
Et quelque suite enfin que le ciel y destine,
J'en rejette l'idée, et crois qu'en ces malheurs
Le silence ou l'oubli nous sied mieux que les pleurs.
Nous attendons le sceptre avec même espérance;
Mais si nous l'attendons , c'est sans impatience :
Nous pouvons sans régner vivre tous deux contens;
C'est le fruit de vos soins, jouissez-en longtemps :
11 tombera sur nous quand vous en serez lasse ;
Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce;
Et l'accepter sitôt semble nous reprocher
De n'être revenus que pour vous l'arracher
SÉLEUCUS
J'ajouterai, madame, à ce qu'a dit mon frère, Que , bien qu'avec plaisir et l'un et l'autre espère L'ambition n'est pas notre plus grand désir. Régnez, nous le verrons tous deux avec plaisir; Et c'est bien la raison que pour tant de puissan.'^M Nous vous rendions du moms un peu a'obéiisance, Et que celui de nous dont ie c/ei a fait choix Sous votre illustre exempie appreunc l'art des rois.