‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 191 sur 343 · ACTE y, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE y, SCENE IV

D. ISABELLE

Eh bien?

BLANCHE

Son père est en ces lieus, Et n'est....

D. ISABELLE

Quoi?

BLANCHE

Quun pêcheur.

D. ISABELLE

Qui te l'a dit?

BLANCHE

Mes yeui.

Tes yeux?

D. ISABELLE

BLANCHE

Mes propres yeux.

D. ISABELLE

Que j'ai peine à les croire!

D. LÉONOR

Voudriez-vous, madame, en apprendre l'histoire?

D. ELVIRE

Que le ciel est injuste !

D. ISABELLE

Il l'est, et nous fait voir, Par cet injuste effet, son absolu pouvoir, Qui du sang le plus vil tire une âme si belle, Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle. Parle, Blanche, et dis-nous comme il voit ce malheur.

BLANCHE

Avec beaucoup de honte, et plus encor de cœur.

Du haut de Tescal er je le voyois descendre;

En vain de ce faux bruit il se vouloit défendre;

Votre cour, obstinée à lui changer de nom,

Murmuroit tout autour : oc Don Sanche d'Aragon ! »

Quand un chetif vieillard ie saisit et l'ea.brasse.

Lui qui le reconnoît frémit de sa disgrâce;

Puis, laissant la nature à ses pleins mouvemens,

Répond avec tendresse à ses embrassemens.

Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère:

On n'entend que soupirs : « Ali! mon fils! — Ah! mon père

— 0 jour trois fois heureux I moment trop attendu !

Tu mas rendu la vie !» et : « Vous m'avez perdu ! »

Chose étrange! à ces cris de douleur et de joie, Un grand peuple accouru ne veut pas qu'on les croie; 11 s'aveugle soi-même : et ce pauvre pêcheur, En dépit de Carlos, passe pour imposteur. Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes;

Corneille ui 15

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c'est un fourbe . un méchant suborné par les comtes.

Eux-mêmes (admirez leur généros'té)

S'efforcent d'affermir cette incrédulité :

Non qu'i.s prennent sur eux de si lâches pratiques;

Mais ils en font auteur un de leurs domestiques,

Qui, pensant bien leur plaire, a si mal à propos

Instruit ce malheureux pour affronter Carlos.

Avec avidité cet'e histoire est reçue;

Chacun la tient trop vraie aussitôt qu'elle est sue;

Et, pour plus de croyance à cette trahison.

Les comtes font traîner ce bon homme en prison.

Carlos rend témoignage en vain contre soi-même;

Les vérités qu"il dit cèdent au stratagème :

Et, dans le déshonneur qui l'accable aujourd'hui,

Ses plus grands envieux l'en sauvent malgré lui.

Il tempête, il menace, et, bouillant de colère.

Il crie à pleine voix qu'on lui rende son père :

On tremble devant lui sans croire son courroux;

Et rien.... Mais le voici çui vient s'en plaindre à vous.

SCÈNE V. — D. ISABELLE. D. LËONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.

CARLOS

Eh bien! madame, enfin on connoît ma naissance; Voilà le digne fruit de mon obéissance. J'ai prévu ce malheur, et l'aurois évité. Si vos commandemens ne m'eussent arrêté. Ils m'ont livré , madame , à ce moment funeste ; Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste! On me vole mon père ! on le fait criminel ! On attache à son nom un opprobre éternel !

Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme; La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme, Et je renonce aux noms de comte et de marquis Avec bien plus d'honneur qu'aux sentimens de fils; Rien n'en peut effacer le sacré caractère. De grâce, commandez qu'on me rende mon père Ce doit leur être assez de savoir qui je suis. Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis.

D. MANRIQUE

Forcez ce grand courage à conserver sa gloire, Madame, et l'empêchez lui-même de se croire. Nous n'avons pu souffrir qu'un bras qui tant de fois A fait trembler le Maure, et triompher nos rois, Reçût de sa naissance une tache éternelle; Tant de valeur mérite une source plus belle.

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