ACTE V, SCÈNE IX
PRUSIAS
Quoi! me viens-tu braver jusque dans mon palais, Rebelle?
C'est un nom que je n'aurai jamais Je ne viens point ici montrer à votre haine Un captif insolent d'avoir brisé sa chaîne; Je viens en bon sujet vous rendre le repos Que d'autres intérêts troubloient mal à propos. Non que je veuille à Rome imputer quelque crime • Du grand art de régner elle suit la maxime ; Et son ambassadeur ne fait que son devoir, i
Quand il veut entre nous partager le pouvoir. Mais ne permettez pas qu'elle vous y contraigne : Rendez-moi votre amour, afin qu'elle vous craigne; Pardonnez à ce peuple un peu trop de chaleur Qu'à sa compassion a donné mon malheur; Pardonnez un forfait qu'il a cru nécessaire, Et qui ne vvo mira qu'un effet salutaire.
Faites-lai grâce aussi, madame, et permettez Que jusques au tombeau j'adore vos bontés. Je sais par quel motif vous m'êtes si contraire : Votre amour maternel veut voir régner mon frère; Et je contribuerai moi-même à ce dessein, Si vous pouvez souffrir qu'il soit roi de ma main. Oui, l'Asie à mon bras offre encor des conquêtes; Et pour l'en couronner mes mains sont toutes prêtes : Commandez seulement, choisissez en quels lieux: Et j'en apporterai la couronne à vos yeux.
AfiSINOÉ.
Seigneur, faut-il si loin pousser votre victoire, Et qu'ayant en vos mains et mes jours et ma gloire, La haute ambition d'un si puissant vainqueur Veuille encor triompher jusque dedans mon cœur? Contre tant de vertu je ne puis le défendre; Il est impatient lui-même de se rendre. Joignez cette conquête à trois sceptres conquis, Et je croirai gagner en vous un second fils.
PRUSIAS
Je me rends donc aussi, madame: et je veux croire Qu'avoir un fils si grand est ma plus grande gloire. Mais, parmi les douceurs qu'enfin nous recevons. Faites-nous savoir, prince, à qui nous vous devons,
NICOMÈDE
I/auteur d'un si grand coup m'a caché son visage; Mais il m'a demandé mon diamant pour gage, Et me le doit ici rapporter dès demain.
286 NICOMÈDE
ATTALE
Le voulez-vous, seigneur, reprendre de ma main?
NICOMÈDE
Ah! laissez-moi toujours à cette digne marque Reconnoître en mon sang un vrai sang de monarque. Ce n'est plus des Romains l'esclave ambitieux, C'est le libérateur d'un sang si précieux. Mon frère, avec mes fers vous en brisez bien d'autres, Ceux du roi, de la reine, et les siens et les vôtres. Mais pourquoi vous cacher en sauvant tout l'État?
ATTALE
Pour voir votre vertu dans son plus haut éclat; Pour la voir seule agir contre notre injustice, Sans la préoccuper par ce foible service; Et me venger enfin ou sur vous ou sur moi, Si j'eusse mal jugé de tout ce que je voi. Mais, madame....
AESINOÉ.
Il suffit; voilà le stratagème Que vous m'aviez promis pour moi contre moi-même.
{A Nicomède.) Et j'ai l'esprit, seigneur, d'autant plus satisfait. Que mon sang rompt le cours du mal que j'avois fait.
NICOMÈDE , à Flammius.
Seigneur, à découvert, toute âme généreuse D'avoir votre amitié doit se tenir heureuse; Mais nous n'en voulons plus avec ces dures lois Qu'elle jette toujours sur la tête des rois : Nous vous la demandons hors de la servitude; Ou le nom d'ennemi nous semblera moins rude.
FLAMiNius, à Nicomède.
C'est de quoi le sénat pourra délibérer ; Mais cependant pour lui j'ose vous assurer, Prince, qu'à ce défaut vous aurez son estime. Telle que doit l'attendre un cœur si magnanime; Et qu'il croira se faire un illustre ennemi, S'il ne vous reçoit pas pour généreux ami.
PRUSIAS
Nous autres, réunis sous de meilleurs auspices. Préparons à demain de justes sacrifices; Et demandons aux dieux, nos dignes souverains, Pour comble de bonheur l'amitié des Romains.
Voici une pièce d'une consùtution assez extraordinaire : aus^î est-ce la vingt et unième que j'ai mise sur le théâtre ; et après y
avoir fait réciter quarante mille vers , il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune paît en celle-ci ; la grandeur de courage y règne seule , et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux, qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et qui ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples.
L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré est tirée du trente-quatrième livre de Justin. J'ai ôté de ma scène l'horreur de sa catastrophe, où le fils fait assassiner son père qui lui en avoit voulu faire autant, et n'ai donné ni à Prusias ni à Nicomède aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice. reine d'Arménie, afin que l'union d'une couronne voisine à la sienne donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. J'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains: et, prenant 1 occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi leur allié pour demander qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que pour gagner l'esprit de la reine, qui. suivant l'ordinaire des secondes femmes, avoit tout pouvoir sur celui de son vieux mari, il lui ramené un de ses fils , que mon auteur m'apprend avoir été nourri à Rome. Cela fait deux effets : car, d'un côté, il obtient la perte d'Annibal par le moyen de cette mère ambitieuse, et, de l'autre, il oppose à Nicomède un rival appuyé de toute la faveur des Romains, jaloux de sa gloire et de sa grandeur naissante.
Les assassins qui découvrirent à ce prince les sanglans desseins de son père m'ont donné jour à d'autres artifices pour le faire tomber dans les embûches que sa belle-mère lui avoit préparées; et pour la fin, je l'ai réduite en sorte que tous mes personnages y agissent avec générosité , et que les uns rendant ce qu'ils doivent à la vertu , et les autres demeurant dans la fermeté de leur devoir , laissent un exemple assez illustre et une conclusion assez agréable.
La représentation n'en a point déplu, et ce ne sont pas les moindres vers qui soient partis de ma main. Mon principal but a été de peindre la politique des Romains au dehors, et comme ils agissoient impérieusement avec les rois leurs allies; leurs maximes pour les empêcher de s'accroître, et les soins qu'ils prenoient de traverser leur grandeur quand elle commencjit à leur devenir suspecte à force de s'augmenter et de se rendre considérable par de r.ouvelles conquêtes. C'est le caractère que j'ai donné à leur république en la personne de son ambassadeur Flaminius à qui j'oppose un prince intrépide, qui voit sa perte
assurée sans s'ébranler , et qui brave l'orgueilleuse masse de leut puissance, lors même qu'il en est accablé. Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses infortunes : mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'àme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous ordonne d'y produire par la représentation de leurs malheurs. Il en fait naître toutefois quelqu'une, mais elle ne va pas jusqu'à tirer des larmes. Son effet se borne à mettre les auditeurs dans les intérêts de ce prince , et à leur faire former des souhaits pour ses prospérités.
Dans l'admiration qu'on a pour sa vertu , je trouve une manière de purger les passions, dont n'a point parlé Aristote, et qui est peut-être plus sûre que celle qu'il prescrit à la tragédie par le moyen de la pitié et de la crainte. L'amour qu'elle nous donne pour cette vertu que nous admirons , nous imprime de la haine pour le vice contraire. La grandeur de courage de Nicomède nous laisse une aversion de la pu-illanimité -, et la généreuse reconnoissance d'Héraclius qui expose sa vie pour Martian , à qui il est redevable de la sienne, nous jette dans l'horreur de l'ingratitude.
Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j'ai le plus d'amitié. Aussi n'y remarquerai-je que ce défaut de la fin qui va trop vite, comme je l'ai dit ailleurs, et où l'on peut même trouver quelque inégalité de mœurs en Prusias et Flaminius, qui. après avoir pris la fuite sur la mer, s'avisent tout d'un coup de rappeler leur courage, et viennent se ranger auprès de la reine Arsinoé, pour mourir avec elle en la défendant. Flaminius y demeure en assez méchante posture, voyant réunir toute la famille royale , malgré les soins qu'il avoit pris de la diviser , et les instructions qu'il en avoit apportées de Rome. Il s'y voit enlever par Nicomède les affections de cette reine et du prince Attale, qu'il avoit choisis pour instrumens à traverser sa grandeur , et semble n'être revenu que pour être témoin du triomphe qu'il remporte sur lui. D'abord j'avois fini la pièce sans les faire revenir, et m'étois contenté de faire témoigner par Nicomède à sa belle-mère grand déplaisir de ce que la fuite du roi ne lui permettoit pas de lui rendre ses obéissances.
Cela ne démentoit point l'effet historique , puisqu'il laissoit sa mort en incertitude: mais le goût des spectateurs, que nous avons accoutumés à voir rassembler tous nos personnages à la conclusion de cette sorte de poèmes, fut cause de ce changement, où je me résolus pour leur donner plus de satisfaciioo j bien qu'avec moins de régularité.
PEIITHARITE,