‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 249 sur 343 · ROI DES LOMBARDS · texte numérisé non relu

ROI DES LOMBARDS

TRAGÉDIE

AU LECTEUR

La mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage m'avertit quïl est temps que je sonne la retraite , et que des préceptes de mon Horace je ne songe plus à pratiquer que celui-ci :

Solve senescenlem mature sanus equum , ne Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat.

Il vaut mieux que je prenne con^é de moi-même que d'attendre qu'on me le donne tout à fait; et il est juste qu'après Tingt années de travail je commence à m'apercevoir que je deviens trop vieux pour être encore à la mode. J'en rapporte cette satisfaction, que je laisse le théâtre françois en meilleur état que je ne l'ai trouvé, et du côté de l'art et du côté des mœurs : les grands génies qui lui ont prêté leurs veilles, démon temps, y ont beaucoup contribué: et je me flatte jusqu'à penser que mes soins n'y ont pas nui : il en viendra de plus heureux après nous qui le mattront à sa perfection, et achèveront de l'épurer: je le souhaite de tout mon cœur. Cependant agréez que je joigne ce malheureux poëme aux vingt et un qui l'ont précédé avec plus d'éclat; ce sera la dernière im.portunité que je vous ferai de cette nature : non que j'en fasse une résolution si forte qu'elle ne se puisse rompre: mais il y a grande apparence que j'en demeurerai là. Je ne vous dirai rien pour la justification de Pertharite; ce n'est pas ma coutume de m'opposer au jugement du public : mais vous ne serez pas fâché que je vous fasse voir à mon ordinaire les originaux dont j'ai tiré cet événement, afin que vous puissiez séparer le faux d'avec le vrai , et les embellissemens de nos feintes d'avec la pureté de l'histoire. Celui qui Ta écrite le premier a été Paul , diacre . à la fin de son quatrième livre, et au commencement du cinquième, des Gestes des Lomhards; et, pour n'y mêler rien du mien, je vous en donne la traduction fidèle qu'en a faite Antoine du Verdier dans ses Diverses leçons : j'y ajoute un mot d'Erycius Puteanus, pour quelques circonstances en quoi ils diffèrent, et je le laisse en latin de peur de corrompre la beauté de son langage par la foiblesse de mes expressions. Flavius Blondus, dans son Histoire de la décadence de l'empire romain, parle encore de Pertharite ; mais comme il le fait chasser de son royaume étant encore enfant, sans nommer Rodelinde qu'à la fin de sa vie. je n'ai pas cru au'il fût à propos de vous produire un témoin qui ne dit lien de ce que je traite.

G R.NMI.I.E lil 19

ANTOINE DU VERDIER, Livre IV de ses Diverses leçons, chap. xn.

Pertharite fut fils d'Aripert , roi des Lombards , lequel , après la mort du père, régna à Milan: et Gondebert, son frère, à Pavie : et étant survenue quelque noise et querelle entre les deux frères, Gondebert envoya Garibalde, duc de Turin, pardevers Grimoald. comte de Bénevent, capitaine généreux, le priant de le vouloir secourir contre Pertharite. avec promesse de lui donner une sienne sœur en mariage. Mais Garibalde, usant de trahison envers son seigneur, persuada à Grimoald d'y venir pour occuper le royaume, qui. par la discorde des frères, étoit en fort mauvais état, et prochain de sa ruine. Ce qu'entendant. Grimoald se dépouilla de sa comté de Bénevent. de laquelle il fit comte son fils, et, avec le plus de forces qu'il put assembler, se mit en chemin pour aller à Pavie. et par toutes les cites où il passa s'acquit plusieurs amis pour s'en aider à prendre le royaume. Etant arrivé à Pavie, et parlé qu'il eut à Gondebert, il le tua par l'intelligence et moyen de Garibalde. et occupa le royaume. Pertharite, entendant ces nouvelles, abandonna Rodelinde sa femme et un sien petit-fils, lesquels Grimoald confina à Bénevent, et s'enfuit et retira vers Cacan, roi des Avarriens ou Huns. Grimoald ayant confirmé et établi son royaum.e à Pavie, entendant que Pertharite s'étoit sauvé vers Cacan, lui envoya ambassadeurs pour lui faire entendre que s'il gardoit Pertharite en son royaume, il ne jouiroit plus de la paix qu'il a^'oit eue avec les Lomiards, et qu'il auroit un roi pour ennemi. Suivant laquelle ambassade . le roi des Avarriens appela en secret Pertharite, lui disant qu'il allât la part où il ■voudroit, afin que par lui les Avarriens ne tombassent en l'inimitié des Lombards : ce qu'ayant entendu, Pertharite, s'en retournant en Italie, vint trouver Grimoald , soy fiant en sa clémence, et, comme il fut près de la ville de Locii, il envoya devant un sien gentilhomme nommé Unulphe, auquel il se fioit grandement, pour advertir Grimoald de sa venue. Unulphe, se présentant au nouveau roi, lui donna avis comme Pertharite avoit recours à sa bonté, à laquelle il se venoit librement soumettre, s'il lui plaisoit l'accepter. Quoi entendant, Grimoald lui promit et jura de ne faire aucun déplaisir à son maître, lequel pouvoit venir sûrement, quand il voudroit, sur sa foi. Unulphe ayant rapporté telle réponse à son seigneur Pertharite, iceluy vint se présenter devant Grimoald, et se prosterner à ses pieds, lequel le reçut gracieusement et le baisa. Quoi fait, Pertharite lui dit : a Je" vous suis serviteur : et . sachant que vous êtes trèschrétien et ami de piété , bien que je pusse vivre entre les païens , néanmoins, me confiant en votre douceur et débonnaireté, me suis venu rendre à vos pieds. » Lors Grimoald, usant de sessermens accoutumés, lui promit, disant : a Par celui qui m'a fait naître, puisque vous avez recours à ma foi, vous ne soufirirez mal aucun en chose qui soit, et donnerai ordre que vous pourrez honnêtement vivre. » Ce dit , lui ayant fait donner un bon

EXTRAIT d' ANTOINE DU VERDIER. 291

logis, commanda qu'il fût entretenu selon sa qualité, et que toutes choses à lui nécessaires lui fussent abondamment baillées Or, comme Perlharite eut prins congé du roi, et se fat retiré en son logis, advint que soudain les citoyens de Pavie à grandes troupes accoururent pour le voir et saluer, comme l'ayant auparavant connu et honoré. Mais voici de combien peut nuire une mauvaise langue. Quelques flatteurs et malins, ayant pris garde aux caresses faites par le peuple à Perlharite', vinrent trouver Grimoald. et lui firent entendre que si bientôt il ne faisoit tuer Perthàrite, il étoit en branle de perdre le royaume et la vie. lui assurant qu'à cette fin tous ceux de la ville lui faisoient la cour. Grimoald , homme facile à croire , et bien souvent trop de léger , s'étonna aucunement, et, atteint de défiance, ayant mis en o'ubli sa promesse, s'enflamma subitement de colère, et dès lors jura la mort de l'innocent Pertharite , commençant à prendre avis en soi par quel moyen et en quelle sorte il lui pourroit le lendemain ôler la vie , pour ce que lors étoit trop tard : et à ce soir lui envoya diverses sortes de viandes, et vins des plus friands en grande abondance pour le faire enivrer, afin que par tro() boire et manger, et étant enseveli en vin et à dormir, il ne pût penser aucunement à son salut: mais un gentilhomme qui avoit jadis été serviteur du père de Pertharite, qui lui portoit de la viande de la part du roi, baissant la tète sous la table, comme s'il lui eût voulu faire la révérence et embrasser le genouil . lui fit savoir secrètement que Grimoald avoit délibéré de le faire mourir; dont Pertharite commanda à l'instant à son échanson qu'il ne lui versât autre breuvage durant le repas qu'un peu d'eau dans sa coupe d'argent. Tellement qu'étant Pertharite invité par les courtisans, qui lui présentoient les viandes de diverses sortes, de faire brindes, et ne laisser rien dans sa coupe pour l'amour du roi ; lui. pour l'honneur et révérence de Grimoald, promettoit de la vider du tout, et toutefois ce n'étoit qu'eau qu'il buvoit. Les gentilshommes et serviteurs rapporlèrentà Grimoald ouuime Pertharite haussoit le gobelet, et buvoit à sa bonne grâce démesurément : de quoi se réjouissant, Grimoald dit en riant : a Cet yvrongne boive son saoul seulement, car demain il rendra le vin mêlé avec son sang. » Le soir même il envoya ses j^ardes entourer la maison de Pertharite , afin qu'il ne s'en pût fuir ; lequel , après qu'il eut soupe , et que tous furent sortis de la chambre, lui demeure seul avec UnuJphe, et le page qui avoit accoutumé le vêtir, lesquels étoient les deux plus fidèles serviteurs qu'il eût j leur découvrit comme Grimoald avoit entrepris de le faire mourir : pour à quoi obvier, UnuJphe lui chargea sur les épaules les couvertes d'un lit, une coutre. et une peau d'ours qui lui couvroit le dos et le visage , et comme si t'eût été quelque rustique ou faquin, commença de grande affection à le chasser à grand> coups de bâton hors de la chambre , et à lui faire plusieurs outrages et vilainies, tellement que chassé, et ainsi battu , il se laissoit choir souvent en terre : ce que voyant les gardes de Grimoald qui étoient en sentinelle à l'entour de la maison, demandèrent à Unulphe ([ue c'éloit : a C'est, répondit-il, un maraud de valet que j'ai, qui, outre mon commandement, m'avoit dressé mon lit en la chambre de cet yvrongne Pertharite , lequel est tellement rempli de vin qu'il dort comme

mort: et partant, je le frappe. » Eux entendaiit ces paroles, les croyant véritables , se réjouirent tous , et ne pensant que Pertharite fût ce valet, lui firent place et à Unulphe . et les laissèrent aller. La même nuit Pertharite arriva en la ville d'Ast, et de là passa les monts , et vint en France. Or . comme iL fut sorti , et Unulphe après, le fidèle page avoit diligemment fermé la porte après lui, et demeura seul dedans le chambre, là où le lendemain les messagers du roi vinrent pour mener Pertharite au palais, et. ayant frappé à l'huis, le page prioit d'attendre, disant : « Pour Dieu, ayez pitié de lai, et laissez-le achever de dormir: car, étant encore lassé du chemin, il dort de profond sommeil. » Ce que lui ayant accordé le rapportèrent à Grimoald , lequel dit que tant mieux, et commanda que, quoi que ce fût, on y retournât, et qu'ils l'amenassent: auquel commandement les soldats revinrent heurter de plus fort à l'huis de la chambre ; et le page les pria de permettre qu'il reposât encore un peu : mais ils crioient et tempêtoient de tant plus, disant : «N'aura meshuy dormi assez cet ^-vrongne ?» Et en un même temps rompirent a coups de pied la porte , et entrés dedans cherchèrent Pertharite dans le lit; mais, ne le trouvant point, demandèrent au page où il étoit. lequel leur dit qu'il s'en étoit fui. Lors i'.s prindrent le page par les cheveux, et le menèrent en gronde furie au paiais: et comme ils furent devant le roi, dirent que Pertharite avoit fait vie . à quoi le page avoit tenu la main, dont il méritoit la mort. Grimoald demanda par ordre par quel moyen Pertharite s'étoit sauvé: et le page lui conta le fait de la sorte qu'il étoit advenu. Grimoald. connoissant la fidélité de ce jeune homme, voulut qu'il fût un de ses pages, l'exhortant à lui garder cette foi qu'il avoit à Pertharite .lui promettant en outre de lui faire beaucoup de bien. Il fit venir en après Unulphe devant lui. auquel il pardonna de même, lui recommandant sa foi et sa prudence : quelques jours après.' il lui demanda s'il ne vouloit pas être bientôt avec Pertharite : à quoi Unulphe . avec serment , répondit que plutôt il auroit voulu mourir avec Pertharite que vivre en tout autre lieu en tout plaisir et délices. Le roi fit pareille demande au page . à savoir-mon ' s'il trouvoit meilleur de demeurer avec soi au pabis que de vivre avec Pertharite en exil; mais le page lui ayant répondu comme Unulphe avoit fait, le roi , prenant en bonne part leurs paroles, et louant la foi de tous deux, commanda à Unulphe demander tout ce qu'il voudroit de sa maison, et qu'il s'en allât en toute sûreté trouver Pertharite. Il licencia et donna congé de m-ême au page, lequel avec Unulphe. portant avec eux. par la courtoisie et libéralité du roi, ce qui leur étoit de besoin pour leur voyage, s'en allèrent en France trouver leur désiré seigneur Pertharite.

ERYCIUS PUTE ANUS, Eistorix harharicœ , lib. II , n° ^ 5.

Tam tragico nuntio obstupefactus Pertharitus, ampliusquetyinnum quam fratrem timens, fugam ad Cacanum Hunnorum

t . a Pour savoir. >

EXTRAIT D'ERYCIUS PUTEAXjS. 293

regem arripuit, Rodelinda uxore etfilio Cuniperto Mediolani relictis : sed jara magna sui parte miser, et in carissimis pignoribus captus. quum a rege hospite rejiceretur, ad hostem redire statuit. et cujus saevitiam timuerat. clementiam experiri. Quid votis obesset? non regnum . sed incolumitas quaerebatur. Etenim Pertharitus. quasi pati jam forîunae contumeliani posset. fratre occiso. supplex esse sustinuit : et quia amplius putavit Grimoaldus reddere vitam quam regnum eripere, facilis fuit. Longe tnmen aliud fata ordienantur : ut nec securus esset. qui parcere voluit: nec liber a discrimine, qui salutem duntaxat pactus erat. Atque interea rex novus , destinatis nuptiis potentiam firmaturus, desponsam sibi virginem tori sceptrique sociam assumit. Et sic in familia Ariperti regium perraanere nomen videbatur: quippe post filios gêner diadema sumpserat. Venit igitur Ticinum Pertharitus. et. suae oblitus appel'ationis, sororem reginam salutavit. Plenus mutuae benevolentiee hic congressus fuit, ac plane redire ad felicitatem profugus videbatur. nisi quod non imperaret. Domus et familia quasi proximam nupero splendori vitam acturo datur. Quid fit ? Visendi et salutandi causa quum fréquentes confluèrent, partim Longobardi, partim Insiibres. humanitalis regem pœnituit. Sic officia nocuere : et quia in exeraplum benignitas miserantis valuit. exstincta est. A populo coli. et regnum moliri. juxta habitum. Itaque. ut rex metu solveretur, secundum parricidium non exhorruit. Nuper manu, nunc imperio cruentus. morti Pertharitum destinât. Sed nihil insidiae. nihii percussores Jmmissi pctuere : elapsus est. Amica et ingeniosa Unulphi fraude beneficium saluîis stetit, qui inclusum et obsessum ursina pelle circumtegens , et tanquam pro mancipio pellens, cubiculo ejecit. Dolum ingesta qudque verbera vestiebant: et quia nox erat. falli satellites potuere. Facinus quemadmodum régi displicuit, ita fidei exemplum laudatum est.

PERSONNAGES

PEPiTHARITE, roi des Lombards.

GRIMOALD, comie de Bénévenl, ayant conquis le royaume des Lombards sur Pertbarite.

GARIBALDE, duc de Turin.

UXULPHE, seigneur lombard.

RODELINDE, femme de Perlharile.

EDUIGE, sœur de Perlharile.

Soldats.

La scène est à Milan.

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