‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 272 sur 343 · ACTE III, SCENE UI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE UI

Si je parle en aveugle , ou si j'ai de bons yeui.

Tu veux rendre à mon fils le bien de ses aïeux, Et toute ta vertu jusque-là t'abandonne, Que tu mets en mon choix sa mort ou ta couronne! Quand j'aurai satisfait tes vœux désespérés, Dois-je croire ses jours beaucoup plus assurés? Cet' offre , ou, si tu veux, ce don du diadème N'est, à le bien nommer, qu'un foible stratagème. Faire un roi d'un enfant pour être son tuteur, C'est quitter pour ce nom celui d'usurpateur; C'est choisir pour régner un favorablo titre; C'est du sceptre et de lui te faire seul arbitre , Et mettre sur le trône un fantôme pour roi Jusques au premier fils qui te naîtra de moi, Jusqu'à ce qu'on nous craigne, et que le temps arrive De remettre en ses mains la puissance efi'ective. Qui veut bien l'immoler à son affection L'immoleroit sans peine à son ambition.

On se lasse bientôt de l'amour d'une femme; Mais la soif de régner règne toujours sur l'âme; Et, comme la grandeur a d'éternels appas, L'Italie est sujette à de soudains trépas. Il est des moyens sourds pour lever un obstacle, Et faire un nouveau roi sans bruit et sans miracle : Quitte pour te forcer à deux ou trois soupirs, Et peindre alors ton front d'un peu de déplaisirs. La porte à ma vengeance en seroit moins ouverte : Je perdrois avec lui tout le fruit de sa perte. Puisqu'il faut qu'il péri:se, il vaut mieux tôt que tard; Que sa mort soit un crime, et non pas un hasard; Que cette ombre innocente à toute heure m'anime, Me demande à toute heure une grande victime; Que ce jeune monarque, immolé de ta main. Te rende abominable à tout le genre humain; Qu'il t'excite partout des haines immortelles; Que de tous tes sujets il fasse des rebelles. Je t'épouserai lors, et m'y viens d'obliger. Pour mieux servir ma haine, et pour mieux me venger, Pour moins perdre de vœux contre ta barbarie, Pour être à tous momens maîtresse de ta vie, Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur. Et mieux choisir la place à te percer le cœur.

Voilà mon désespoir, voilà ses justes causes : A ces conditions prends ma main, si tu l'oses.

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