ACTE V, SCENE II. 'àWô
Qui t'affermit si bien au trône de mon frère ; Rends-lui du moins son nom, si tu me rends ton cœur. Qui peut feindre pour lui peut feindre pour la sœur; Et tu ne vois en moi qu'une amante incrédule, Quand je vois qu'avec lui ton âme dissimule. Quitte, quitte en vrai roi les vertus des tyrans, Et ne me cache plus un cœur que tu me rends.
GRIMOALD
Lisez-y donc vous-même ; il est à vous . madame ; Vous en voyez le trouble aussi bien que la flamme. Sans plus me demander ce que vous connoissez , De grâce, croyez-en tout ce que vous pensez. C'est redoubler ensemble et mes maux et ma honte, Que de forcer ma bouche à vous en rendre compte. Quand je n'aurois point d'yeux, chacun en a pour moi Garibalde lui seul a méconnu son roi; Et. par un intérêt qu'aisément je devine. Ce lâche, tant qu'il peut, par ma main l'assassine. Mais que plutôt le ciel me foudroie à vos yeux, Que je songe à répandre un sang si précieux!
Madame , cependant mettez-vous en ma place : Si je le reconnois, que faut-il que j'en fasse? Le tenir dans les fers avec le nom de roi. C'est soulever pour lui ses peuples contre moi. Le mettre en liberté . c'est le mettre à leur tète , Et moi-même hâter l'orage qui s'apprête. Puis-je m'assurer d'eux et souffrir son retour? Puis-je occuper son trône et le voir dans ma cour? Un roi. quoique vaincu, garde son caractère; Aux fidèles sujets sa vue est toujours chère; Au moment qu'il paroît, les plus grands conquérans, Pour vertueux qu'ils soient, ne sont que des tyrans; Et dans le fond des cœurs sa présence fait naître Un mouvement secret qui les rend à leur maître.
Ainsi mon mauvais sort a de quoi me punir Et de le délivrer et de k retenir.
Je vois dans mes prisons sa personne enfermée Plus à craindre pour moi qu'en tête d'une armée. Là, mon bras animé de toute ma valeur Chercheroit avec gloire à lui percer le cœur: Hais ici, sans défense, hélas! quen puis-je faire? Si je pense régner, sa mort m'est nécessaire : Mais soudain ma vertu s'arme si bien pour lui. Qu'en mille bataillons il auroit moins d'appui. Pour conserver sa vie et m'assurer l'empire, Je fais ce que je puis à le faire dédire; Des plus cruels tyrans j'emprunte le courroux
Pour tirer cet aveu de la reine ou de vous :
Mais partout je perds temps, partout même constance
Rend à tous mes efforts pareille résistance.
Encor s'il ne falloit qu'éteindre ou dc-daigner
En des troubles si grands la douceur de régner.
Et que, pour vous aimer et ne vous point déplaire,
Ce grand titre de roi ne fût pas nécessaire,
Je me vaincrois moi-même; et, lui rendant l'État,
Je mettrois ma vertu dans son plus haut éclat.
Mais je vous perds, m.adame , en quittant la couronne;
Puisqu'il vous faut un roi, c'est vous que j'abandonne;
Et dans ce cœur à vous par vos yeux combattu
Tout mon amour s'oppose à toute ma vertu.
Vous pour qui je m'aveugle avec tant de lumières. Si vous êtes sensible encore à mes prières, Daignez servir de guide à mon aveuglement, Et faites le destin d'un frère et d'un amant. Mon amour de tous deux vous fait la souveraine : Ordonnez-en vous-même, et prononcez en r^ine. Je périrai content, et tout me sera doux. Pourvu que vous croyiez que je suis tout à vous.
ÉDUIGE.
Que tu me connois mal. si tu connois mon frère!
Tu crois donc qu'à ce point la couronne m'est chère,
Que j'ose mépriser un comte généreux
Pour m"attacher au sort d'un tyran trop heureux?
Aime-moi si tu veux, mais crois-moi magnanime;
Avec tout cet amour garde-moi ton estime,
Crois-moi quelque tendresse encor pour mon vrai sang^
Qu'une haute vertu me plaît mieux qu'un haut rang,
Et que vers Gundebert je crois ton serment quitte,
Quand tu n'aurois qu'un jour régné pour Pertharite.
Milan qui l'a vu fuir, et t'a nommé son roi.
De la haine d'un mort a dégagé ma foi.
A présent je suis libre, et comme vraie amante
Je secours malgré toi ta vertu chancelante.
Et dérobe mon frère à ta soif de régner.
Avant que tout ton cœur s'en soit laissé gagner.
Oui. j'ai brisé ses fers, j'ai corrompu ses gardes,
J'ai mis en sûreté tout ce que tu hasardes.
11 fuit, et tu n'as plus à traiter d'imposteur
De les troubles secrets le redoutable auteur.
Il fuit, et tu n'as plus à craindre de tempête.
Secourant ta vertu, j'assure ta conquête;
Et les soms que j'ai pris.. . Mais la reine survient.