‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 329 sur 343 · ACTE IV, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IV

De faire cett» grâce aux larmes de la reine.

THÉSÉE

Nous nous verrons demain , seigneur , et résoudrons ...

ŒDIPE

Quand il en seva. temps, prince, nous répondrons; Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface Par le sang que Laïus a transmis à sa race. Peut-être aurez-vous peine à reprendre son rang, Qu'il ne vous ait coûté quelque peu de ce sang.

THÉSÉE

Demain chacun de nous fera sa destinée.

GÊNE V. - ŒDIPE, JOCASTE, suiTS.

JOCASTE

Que de maux nous promet cette tr'ste journée! J'y dois voir ou ma fille ou mon fils s'immoler, Tout le sang de ce fils de votre main couler, Ou de la sienne enfin le vôtre se répandre; Et, ce qu'oracle aucun n'a fait encore attendre. Piien ne m'affranchira de voir sans cesse en vous, Sans cesse en un mari . l'assassin d'un époux. Puis-je plaindre à ce mort la lumière ravie, Sans haïr le vivant, sans détester ma vie? Puis-je de ce vivant plaindre l'aveu-'le sort. Sans détester ma vie et sans trahir le mort?

ŒDIPE

Madame, votre haine est pour moi légitime; Et cet aveugle sort m'a fait vers vous un crime, Dont ce prince demain me punira pour vous, Ou mon bras vengera ce fils et cet époux; Et, m'offrant pour victime à votre inquiétude, Il vous affranchira de toute ingratitude. Alors sans balancer vous plaindrez tous les deux, Vous verrez sans rougir alors vos derniers feux. Et permettrez sans honte à vos douleurs pressantes Pour Laïus et pour moi des larmes innocentes.

JOCASTE

Ah! seigneur, quelque bras qui puisse vous punir,

Il n'effacera rien dedans mon souvenir :

Je vous verrai toujours, sa couronne à la tête,

De sa place en mon lit faire votre conquête;

Je me verrai toujours vous placer en son rang,

Et baiser votre main fumante de son sang.

Mon ombre même un jour dans les royaumes sombres

Ne recevra des dieux pour bouireaux que vos ombres;

Et, sa confusion l'offrant à toutes deux,

File aura pour tourment tout ce qui fit mes feux.

Oracles décevans. qu'osiez-vous me prédire? Si sur notre avenir vos dieux ont quelque emp-!i^, Quelle indigne pitié divise leur courroux ! Ce quelle épargne au fils retombe sur l'époux ; Et, comme si leur haine, impuissante ou timide, N'osoit le faire ensemble inceste et parricide, Elle partage à deux un sort si peu commun, Afin de me donner deux coupables pour un.

ŒDIPE

0 partage inégal de ce courroux céleste ! Je suis le parricide , et ce fils est l'inceste. Mais mon crime est entier, et le sien imparfait; Le sien n'est qu'en désir, et le mien en effet. Ainsi, quelques raisons qui puissent me défendre, La veuve de Laïus ne sauroit les entendre ; Et les p'-us beaux exploits passent pour trahisons, Alors qu'il faut du sang, et non pas des raisons.

JOCASTE

Ah ! je n'en vois que trop qui me déchirent l'âme.

La veuve de Laïus est toujours votre femme,

Et n'oppose que trop, pour vous justifier,

A la moitié du mort celle du meurtrier.

Pour toute autre que moi votre erreur est sans crime,

Toute autre admireroit votre bras magnanime ;

Et toute autre, réduite à punir votre erreur,

La puniroit du moins sans trouble et sans horreur.

Mais, hélas! mon devoir aux deux partis m'attache;

Nul espoir d'aucun d'eux, nul effort ne m'arrache;

Et je trouve toujours dans mon esprit confus

Et tout ce que je suis et tout ce que je lus.

Je vous dois de l'amour , je vous dois de la haine •

L'un et l'autre me plaît, l'un et l'autre me gène;

Et mon cœur, qui doit tout, et ne voit rien permis,

Souffre tout à la fois deux tyrans ennemis.

La haine auroit l'appui d'un serment qui me lie; Mais je le romps exprès pour en être punie; Et, pour finir des maux qu'on ne peut soulager, J'aime à donner aux dieux un parjure à venger. C'est votre foudre, ô ciel; qu'à mon secours j'appelle: Œdipe est innocent, je me fais criminelle; Par un juste supplice osez me désunir De la nécessité d'aimer et de punir.

Quoi ! vous ne voyez pas que sa fausse justice Ne sait plus ce que c'est que d'un juste supplice. Et que, par un désordre à confondre nos sens, Son injuste rigueur n'en veut qu'aux innocens*

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