ACTE I, SCÈNE U
Mais que me donnes-tu, puisque l'une est à moi, Et l'autre en est indigne, étant sorti de toi?
Ta libéralité me fait peine à comprendre : Tu parles de donner, quand tu ne fais que rendre; Et puisque avecque moi tu veux le couronner. Tu ne me rends mon bien que pour te le donner. Tu veux que cet hymen que tu m'oses prescrire Porte dans ta maison les titres de l'empire. Et de cruel tyran, d"infàme ravisseur, Te fasse vrai monarque, et juste possesseur. Ne reproche donc plus à mon âme indignée Qu'en perdant tous les miens tu m'as seule épargnée : Cette feinte douceur, cette ombre d'amitié, Vint de ta politique , et non de ta pitié. Ton intérêt dès lors fit seul cette réserve : Tu m'as laissé la vie, afin qu'elle te serve; Et, mal sûr dans un trône où tu crains l'avenir, Tu ne m'y veux placer que pour t'y maintenir; Tu ne m'y fais monter que de peur d'en descendre : Mais connois Pulchérie, et cesse de prétendre.
Je sais qu'il m'appartient, ce trône où tu te sieds, Que c'est à moi d'y voir tout le monde à mes pieds; Mais comme il est encor teint du sang de mon père , 3'il n'est lavé du tien, il ne sauroit me plaire; Et ta mort, que mes vœux s'efforcent de hâter. Est Tunique degré par où j'y veux monter : Voilà quelle je suis , et quelle je veux être. Qu'un autre t'aime en père, ou te redoute en maître. Le cœur de Pulchérie est trop haut et trop franc Pour craindre ou pour flatter le bourreau de son sang.
PHOCAS
J'ai forcé ma colère à te prêter silence. Pour voir à quel excès iroit ton insolence : J'ai vu ce qui t'abuse et me fait mépriser, Et t'aime encore assez pour te désabuser.
N'estime plus mon sceptre usurpé sur ton père, Ni que pour l'appuyer ta main soit nécessaire. Depuis vingt ans je règne, et je règne sans toi; Et j'en eus tout le droit du choix qu'on fit de moi. Le trône où je me sieds n'est pas un bien de race : L'armée a ses raisons pour remplir cette place; Son choix en est le titre: et tel est notre sort Qu'une autre élection nous condamne à la mort. Celle qu'on fit de moi fut l'arrêt de Maurice; J'en vis avec regret le triste sacrifice : Au repos de l'État il fallut l'accorder; Mon cœur, qui résistoit, fut contraint de céder;
Corneille m o
Mais pour remettre un jour l'empire en sa famille Je fis ce que je pus, je conservai sa fille, Et, sans avoir besoin de titres ni d'appui, Je te fais part d'un bien qui n'étoit plus à lui.
PULCHÉRIE
Un chétif centenier des troupes de Mysie,
Qu'un gros de mutinés élut par fantaisie ,
Oser arrogamment se vanter à mes yeux
D'être juste seigneur du bien de mes aïeux!
Lui qui n'a pour l'empire autre droit que ses crimes,
Lui qui de tous les miens fit autant de victimes,
Croire s'être lavé d'un si noir attentat
En imputant leur perte au repos de l'État!
Il fait plus, il me croit digne de cette excuse!
Souffre , souffre à ton tour que je te désabuse :
Apprends que si jadis quelques séditions
Usurpèrent le droit de ces élections,
L'empire étoit chez nous un bien héréditaire;
Maurice ne l'obtint qu'en gendre de Tibère;
Et l'on voit depuis lui remonter mon destin
Jusqu'au grand Théodose, et jusqu'à Constantin;
Et je pourrois avoir l'âme assez abattue....
PHOCAS
Eh bien! si tu le veux, je te le restitue, Cet empire , et consens encor que ta fierté Impute à mes remords l'effet de ma feonté ; Dis que je te le rends et te fais des caresses, Pour apaiser des tiens les ombres vengeresses , Et tout ce qui pourra sous quelque autre couleur Autoriser ta haine et flatter ta douleur; Par un dernier effort je veux souffrir la rage Qu'allume dans ton cœur cette sanglante image. Mais que t'a fait mon fils? étoit-il, au berceau, Des tiens que je perdis le juge ou le bourreau? Tant de vertus qu'en lui le monde entier admire Ne l'ont-elles pas fait irop digne de l'empire? En ai-je eu quelque espoir qu'il n'ait assez rempli? Et voit-on sous le ciel prince plus accompli? Un cœur comme le ti«n, si grand, si magnanime....
PULCHÉRIE
Va, je ne confonds point ses vertus et ton crime; Comme ma haine «^st juste, et ne m'aveugle pas, J'en vois assez en iui pour les plus grands Etats; T'admire chaque jour les preuves qu'il en donne; J'honore sa valeur, j'estime sa personne. Et penche d'autant plus à lui vouloir du bien Que s'en voyant indigne il ne demande rien,