‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 51 sur 343 · ACTE I, SCÈNE IL · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IL

Que ses longues froideurs témoignent qu'il s'irrite

De ce qu'on veut de moi par delà son mérite ,

Et que de tes projets son cœur triste et confus

Pour m'en faire justice approuve mes refus.

Ce fils si vertueux d'un père si coupable ,

S'il ne devoit régner, me pourroit être aimable;

Et cette grandeur même où tu veux le porter

Est l'unique motif qui m'y fait résister.

Après l'assassinat de ma famille entière ,

Quand tu ne m'as laissé, père, mère, ni frère,

Que j'en fasse ton fils légitime héritier !

Que j'assure par là leur trône au meurtrier!

Non , non : si tu me crois le cœur si magnanime

Qu'il ose séparer ses vertus de ton crime ,

Sépare tes présens . et ne m'ofi're aujourd'hui

Que ton fils sans le sceptre . ou le sceptre sans lui.

Avise ; et si tu crains qu'il te fût trop infâme

De remettre l'empire en la main d'une femme,

Tu peux dès aujourd'hui le voir mieux occupé.

Le ciel me rend un frère à ta rage échappé;

On dit qu'Héraclius est tout prêt de paroître :

Tyran , descends du trône , et fais place à ton maître.

PHOCAS

A ce compte , arrogante , un fantôme nouveau , Qu'un murmure confus fait sortir du tombeau, Te donne cette audace et cette confiance ! Ce bruit s'est fait déjà digne de ta croyance. Mais.,..

PULCHÉRIE

Je sais qu'il est faux; pour t'assurer ce rang' Ta rage eut trop de soin de verser tout mon sang; Mais la soif de ta perte en cette conjoncture Me fait aimer l'auteur d'une belle imposture. Au seul nom de Maurice il te fera trembler : Puisqu'il se dit son fils, il veut lui ressembler; Et cette ressemblance où son courage aspire Mérite mieux que toi de gouverner l'empire. J'irai par mon suffrage affermir cette erreur, L'avouer pour mon frère et pour mon empereur, Et dedans son parti jeter tout l'avantage Du peuple convaincu par mon premier hommage.

Toi, si quelque remords te donne un juste effroi, Sors du trône, et te laisse abuser comme moi; Prends cette occasion de te faire justice.

PHOCAS

Oui . je me la ferai bientôt par ton supplice : Ma bonté ne peut plus arrêter mon devoir;

68 HÊRACLIUS.

Ma patience a fait par delà son pouvoir. Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage; Et l'audace impunie enfle trop un courage. Tonne, menace, brave, espère en de faux bruits, Fortifie, affermis ceux qu'ils auront séduits. Dans ton âme à ton gré change ma destinée ; Mais choisis pour demain la mort ou l'hyménée.

PULCHÉRIE

Il n'est pas pour ce choix besoin d'un grand effort A qui hait i"nyménée , et ne craint point la mort. {En ces deux scènes^ Héraclius passe pour Martian, et Mar-

tian pour Léonce. Héraclius se connaît, mais Martian ne se

connoît pas.)

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