‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 82 sur 343 · ACTE IV, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE IV

M'as-tu livré ton fils? as tu changé le mien?

LÉONTINE

Je t'ai livré mon fils; et j'en aime la gloire. Si je parle du reste, oseras-tu m'en croire? Et qui t'assurera que pour Héraclius, Moi qui t'ai tant trompé , je ne te trompe plus?

P H DCA s

N'importe, fais-nous voir quelle haute prudence En des temps si divers leur en fait confidence, A l'un depuis quatre ans, à l'autre d'aujourd'hui.

LÉONTINE

Le secret n'en est su ni de lui, ni de lui; Tu n'en sauras non plus les véritables causes: Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses.

L'un des deux est ton fils, l'autre est ton empereur. Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur. Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse, Craindre ton ennemi dedans ta propre race. Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi, Sans être ni tyran, ni père qu'à demi. Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude, Mon âme jouira de ton inquiétude; Je rirai de ta peine; ou, si tu m'en punis. Tu perdras avec moi le secret de ton fils.

PHOCAS

Et si je les punis tous deux sans les connoître, L'un comme Héraclius, l'autre pour vouloir l'être?

LÉONTINE

Je m'en consolerai quand je verrai Phocas Croire afl"ermir son sceptre en se coupant le bras, Et de la même main son ordre tyrannique Venger Héraclius dessus son fils unique.

PHOCAS

Quelltr reconnoissance, ingrate! tu me rends Des bienfaits répandus sur toi, sur tes parens; De t' avoir confié ce fils que tu me caches. D'avoir mis en tes mains ce cœur que tu m'arraches . D'avoir mis à tes pieds ma cour qui t'adoroitl Rends-moi mon fils, ingrate.

Il m'en désavouer oit; Et ce fils, quel qu'il soil, que tu ne peux connoître. A le cœur assez bon pour ne vouloir pas l'être. Admire sa vertu qui trouble ton repos.

C'est du fils d'un tyran que j'ai fait ce héros ; Tant ce qu'il a reçu d'heureuse nourriture Dompte ce mauvais sang qu'il eut de la naturel

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iOO HERACLiUS.

C'est assez dignement répondre à tes bienfaits Que d'avoir dégagé ton fils de tes forfaits. Séduit par ton exemple et par sa complaisance, Il t'auroit ressemblé, s'il eût su sa naissance: Il seroit lâche, impie, inhumain comme toil Et tu me dois ainsi plus que je ne te doi.

EXUPÈRE

L'impudence et l'orgueil suivent les impostures.

Ne vous exposez plus à ce torrent d'injures,

Qui, ne faisant qu'aigrir votre ressentiment,

Vous donne peu de jour pour ce discernement.

Laissez-la-moi, seigneur, quelques momens en garde.

Puisque j'ai commencé, le reste me regarde:

Malgré l'obscurité de son illusion,

J'espère démêler cette confusion.

Vous savez à quel point l'affaire m'intéresse.

Achève, si tu peux, par force ou par adresse,

Exupère; et sois sûr que je te devrai tout.

Si l'ardeur de ton zèle en peut venir à bout.

Je saurai cependant prendre à part l'un et l'autre;

Et peut-être qu'enfin nous trouverons le nôtre.

Agis de ton côté; je la laisse avec toi :

Gère, flatte, surprends. Vous autres, suivez-moi.

SCÊXE V. — EXUPÊRE, LÉONTINE.

EXUPÈRE

On ne peut nous entendre. Il est juste, madame, Que je vous offre enfin jusqu'au fond de mon âme; C'est passer trop longtemps pour traître auprès de vous. Vous haïssez Phocas; nous le haïssons tous....

LÉONTINE

Oui, c'est bien lui montrer ta haine et ta colère, Que lui vendre ton prince et le sang de ton père.

EXUPÈRE

L'apparence vous trompe, et je suis en effet....

LÉONTINE

L'homme le plus méchant que la nature ait fait.

EXUPÈRE

Cs qui passe à vos yeux pour une perfidie....

Cache une intention fort noble, et fort hardie!

EXUPÈRE

Pouvez-vous en juger, puisque vous l'ignorez? Considérez l'état de tous nos conjurés, îl n'est aucun de nous à qui sa violence

N'ait donné trop de lieu d'ane juste vengeance : Et. nous en croyant tous dans notre âme indignés, Le tyran du palais nous a tous éloignés. Il y falloit rentrer par quelque grand service.

LBONTINE.

Et tu crois m'éblouir avec cet artifice?

EXUPÈRE

Madame, apprenez tout. Je n'ai rien hasardé.

Vous savez de quel nombre il est toujours gardé;

Pouvions-nous le surprendre, ou forcer les cohortes

Qui de jour et de nuit tiennent toutes ses portes?

Pouvions-nous mieux sans bruit nous approcher de lui?

Vous voyez la posture où j'y suis aujourd'hui :

Il me parle, il m'écoute, il me croit; et lui-même

Se livre entre mes mains, aide à mon stratagème.

C'est par mes seuls conseils qu'il veut publiquement

Du prince Héraclius faire le châtiment;

Que sa milice, éparse à chaque coin des rues,

A laissé du palais les portes presque nues :

Je puis en un moment m'y rendre le plus fort;

Mes amis sont tout prêts : c'en est fait, il est mort;

Et j'userai si bien de l'accès qu'il me donne.

Qu'aux pieds d'Héraclius je mettrai sa couronne.

Mais après mes desseins pleinement découverts.

De grâce, faites-moi connoître qui je sers;

Et ne le cachez plus à ce cœur qui n'aspire

Qu'à le rendre aujourd'hui maître de tout l'empire.

LÉONTINE

Esprit lâche et grossier, quelle brutalité Te fait juger en moi tant de crédulité? Va, dun piège si lourd l'appât est inutile. Traître, et si tu n'as point de ruse plus subtile....

EXUPÈRE

Je vous dis vrai, madame, et vous dirai de plus....

LÉONTINE

Ne me fais point ici de contes superflus: L'effet à tes discours ôte toute croyance.

EXUPÈRE

Eh bien! demeurez donc dans votre défiance. Je ne demande plus, et ne vous dis plus rien; Gardez votre secret, je garderai le mien. Puisque je passe encor pour homme à vous séduire, Venez dans la prison où je vais vous conduire : Si vous ne me croyez, craignez ce que je puis. Avant la fin du jour vous saurez qui je suis.

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