‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 10 sur 77 · Ihid., t. I, p · texte numérisé non relu

Ihid., t. I, p

3. Je partage entièrement l'opinion de Marty-Laveaux sur cette prétendue mésintelligence entre Rabelais et Ronsard. Pour les uns elle remonterait à leur rencontre en Piémont, conjecture que fait Marty-Laveaux lui-même; or Ronsard n'est jamais allé en Piémont. Pour les autres c'est à Meudon. chez le cardinal de Lorraine, qu'ils se seraient brouillés; or Ronsard n'a fréquenté le château de Meudon qu'à la fin de 1558 ou au début de 1559, plusieurs années après la mort de Rabelais. Quant à l'épitaphe que Ronsard a consacrée à Rabelais, c'est, comme le disait déjà Sainte-Beuve, une pièce « bachique plutôt que satirique »; c'est une adaptation humo-

Vers cette époque il était atteint d'un mal dont l'origine est assez difficile à connaître : de cette surdité, que Du Bellay se glorifie de ressentir également et à laquelle il adresse un hymne dédié à Ronsard, la regardant comme la cause unique de la gloire du poète :

La Surdité, Ronfard, feule t'a fait retrairc Des plaifirs de la court, & du bas populaire, Pour fuyure par vn trac encores non battu Ce pénible fentier, qui vieine à la vertu ' .

Ronsard place immédiatement après son voyage en Allemagne avec Lazare de Baïf l'apparition de cette infirmité (IV, 98):

Mais làs! à mon retour vue afpre maladie Par ne fçay quel deftin me vint boucher l'ouic, Et dure m'accabla d'affommement Ji lourd, Ou'encores auiourd'huy i'en refïe demy-fourd.

Binet à ce sujet cherche à donner une explication scientifique qui rappelle celles que Molière met dans la bouche des médecins de ses comédies : « Pendant qu'il eftoit en Allemagne, il fut contraint de boire des vins tels qu'on les trouue, la plus grand part fouffrez & mixtionnez : Occafion, auec les tourmens de mer, les incommoditez des chemins, & autres peines de la guerre, qu'il auoit foufifertes, que plufieurs humeurs groflieres luy montèrent au cerueau, tellement qu'elles luy cauferent vne defluxion, puis vne fiéure tierce, dont il deuint fourdaut. « Nous devons remarquer, avec Sainte-Beuve,

ristique des épigrammes funéraires de l'Antliologie grecque consacrées à Anacréon. Cf. Revue des Etudes Rabelaisiennes de 1905, pp. 210 et suiv. J'ajoute qu'une lettre d'E. Pisquier à Ronsard» datée de 15 S S, ne laisse aucun doute sur les sentiments du poète à l'égard de Rabelais; ils étaient bien faits pour s'entendre. — P. L. T. Du Bellay, édit. Marty-Laveaux, t. II, p. 405.

qu'un passage d'un pamphlet latin que nous nous abstenons de traduire, attribue à son mal une tout autre originel

Ronsard, se voyant moins apte aux négociations et aux affaires, ressentit l'impérieux désir de se vouer tout entier à l'étude. Il ne regrettait point de n'avoir pas profité au collège de Navarre; c'était un autre genre d'éducation, plus large, plus étendu, plus en rapport avec les idées nouvelles qui se faisaient jour, qu'il ambitionnait d'acquérir.

Le difficile pour Ronsard était d'obtenir l'autorisation de son père.

Plusieurs fois le poète s'est plu à nous faire connaître la sollicitude dont il a été entouré; dans sa Profopopée de Lotiys de Ronfard (V, 163), il nous a fait entendre l'écho des conseils de morale austère prodigués à sa jeunesse. Ce père prudent tenait surtout à ce que son fils eût une profession bien définie. Il lui laissait toute liberté de se faire avocat, médecin, soldat, mais il ne voulait pas qu'il s'adonnât à la poésie et lui répétait souvent (V, 175) :

Houicrc que tu tiens fi fouuciit en tes mains,

Qu'en ton cerneau nial-faiii comme vn Dieu tu te peins,

S'eut iamais vn Uard...

C'est ce qui fait dire à Binet : « L'an 1543, ^^ ^^ trouuer bon à fon père le defir de fe remettre aux lettres, mais non en

I. Sainte-Beuve, Tableau de la Poésie française au xvi^ siècle (éd. de 1843, p. 295, note 2). Mais Ronsard a protesté véhémentement à ce sujet dans sa Rejponfe aux ininres (t. V, p. 405). Catholiques et huguenots s'accusaient mutuellement d'être atteints de « lues hispanica », alias « mal napolitain », sans que ce fût fondé. Sur les causes plus vraisemblables et la nature probable de sa demisurdité, voir ma Jeunesse de Ronsard, dans la Revue de la Renaissance de mars 1902, pp. 149 et suiv., et un article de M. Menier publié dans les Archives d'otologie (n° de février 1906, pp. 211 et suiv.). Ces deux études écartent l'hypothèse d'une aiîection syphilitique et concluent à une otite chronique d'origine arthritique. — P. L.

intention qu'il s'addonnaft à la Pocfie, luy défendant expreffément de tenir aucun liure François, l'ayant cogneu prefque dés le berceau enclin au meftier des Mufes. »

Un acte de tonsure, publié par M. l'abbé Frogcr, nous révèle le motif qui dut décider le père de Ronsard à laisser son fils reprendre ses études favorites'. L'infirmité survenue à Pierre de Ronsard lui fermant la carrière diplomatique qui avait semblé s'ouvrir brillamment devant lui, son père, dont la tendresse et la sagesse mondaine ne sauraient être mises en doute, consentit à ce qu'il se livrât à des travaux qui pouvaient le conduire aux plus hautes dignités ecclésiastiques. Mais il ne put préparer comme il l'aurait souhaité la nouvelle carrière qu'il rêvait pour son fils : il mourut d'une façon assez subite, d'après Cl. Binet, « le fixiefme iour de luin 1544, en la ville de Paris feruant fon quartier chez le Roy. Ronfard donc voulant recompenfer le temps perdu, ayant le plus fouuent pour compagnon le fieur de Carnaualet, Gentil-homme Breton, & des mieux nourris, fe defroboit de l'Efcurie du Roy, près de laquelle il efloit logé aux Tournelles, pour paffer l'eau, & venir trouuer lean Dorat, honneur du pays Limofin,... auquel ie dois auffi vne bonne partie de mes eftudes. Dorât demeuroit lors au quar-

I. C'est M. l'abbé Robert Charles qui a découvert ce document. Voir ci-après, Pièces justificatives, n° I. M. l'abbé L. Froger l'a reproduit dans son Ronsard ecclésiastique (Matners, Fleury, 1882), p. 7, note. - — La tonsure fut conférée à Pierre de Ronsard par René du Bellay, évêque du Mans (sa paroisse natale, Couture, dépendant de ce diocèse), le 6 mars 1543 (n. st.), le lendemain des obsèques de Guillaume du Bellay, auxquelles il assista avec son père. Cf. L. Froger, revue La Province du Maine, t. IX, 1901, p. 212. C'est alors très probablement que notre poète entra en relations avec Jacques Peletier, secrétaire de l'évêque, qui eut une influence décisive sur ses idées littéraires. Cf. H. Chamard, Revue d'Histoire litlcralre, 1899, p. 35; P, Laumonier, Ronsard poète lyrique, pp. 25 et suiv. — P. L.

tier de l'Vniuerfité chez le Seigneur Lazare de Baïf Maiftre des Requeftes ordinaires de l'Hoftel du Roy, & enfeignoit les lettres Grecques à lean Antoine de Baïf fon fils )>.

Bientôt Dorât, devenu, de précepteur privé, professeur public, est chargé de diriger le collège de Coqueret. Ronsard n'hésite pas à l'y suivre. Dévoré du désir de savoir, qui caractérise cette vaillante époque, ce jeune homme élégant, dissipé, déjà poète non sans quelque mérite, ne refait pas seulement son éducation, ne se contente pas de se placer temporairement sous la discipline d'un maître; il se soumet aux exercices scolaires et devient écolier dans toute la rigueur du mot, dont il n'a pas hésité à se servir (V, 227 et 406) :

l'ay fidvi les grands Rois, i'ay fiùui Us grands Princes, l'ay pratiqué les mœurs des ejlranges proiiinces, I'ay long temps efcolier en Paris hahilé.

Claude Garnier, un des commentateurs du poète, a dit à propos de ces vers (éd. de 1623, p. 1379) : « Quand après la mort de fon père Louys de Ronfard, il changea la Court à la maifon du fçauant Dorât précepteur de lean Antoine de Baïf où fa demeure fut de fept ans, à fin de vaquer à la Poëfie, & la mettre en fon période : & ne faut eftre efmerueillé de ce change, car alors Paris eftoit ce que fut Athènes, la Mufe ayant tant de vogue en fon eftenduë, qu'elle y donnoit le couuert à trente mille Efcoliers^ »

I. Pour affirmer que Ronsard étudia « sept ans » chez Dorât, Cl. Garnier s'est fondé uniquement (ainsi que tous les biographes jusqu'au xx*" siècle) sur un texte remanié de Cl. Binet, qui est lui-même fondé sur un texte posthume de Ronsard et par conséquent sujet à caution. D'après son autobiographie du Bocage de 1554, Ronsard fut disciple de Dorât seulement « cinq ans »; et cette déclaration a subsisté dans toutes les réimpressions faites de son vivant (voir t. IV, p. 98); elle est d'ailleurs corroborée par un texte plus ancien, publié par le poète en 1550 (voir t. VI, p. 156).

Je n'oserais garantir l'exactitude du chiffre, mais la vivacité du sentiment qui entraînait alors vers l'étude toutes les classes de la société est incontestable; il n'y avait pas bien longtemps que Rabelais avait mis dans la bouche de Pantagruel cette assertion si vraie dans son amusante exagération (t. I, p. 225) : « le voy les brigans, les boureaulx, les auanturiers, les palefreniers de maintenant plus dodes que les dodeurs & prefcheurs de mon temps. »

Ronsard et Baïf ont parlé à plusieurs reprises de leur séjour chez Dorât, de leur vive amitié, de la façon dont ils s'entr'aidaient dans leurs travaux; nous avons raconté tout cela assez au long, dans nos Notices sur Dorât (p. xiii-xvii) et sur Baïf (p. vii-viii), pour nous borner ici à le rappeler'.

11 resterait à donner une hste des condisciples de Ronsard et de Baïf. Dans l'impossibilité d'en dresser une un peu complète, mentionnons du moins quelques noms faciles à recueillir. Binet, après s'être déclaré lui-même élève de Dorât, ajoute : « plufieurs beaux efprits fe refueillerent & vindrent boire en cefte fontaine dorée, comme M. Antoine de Muret, qui auoit ja grand auancement en l'éloquence Latine, Lancelot Caries, Remy Belleau, & quelques autres^ ».

Enfin d'autres documents tendent à prouver que Dorât ne fut nommé principal de Coqueret qu'en 1547 et que Ronsard ne l'y suivit que cette année-là, après avoir étudié au domicile particulier de son maître. Cf. mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 91 à 98.

1. Cependant cette amitié subit plus d'une éclipse par jalousie et différence d'humeur. Cf. Augé-Chiquet, thèse sur Jean-Anloine de Baïf (igog), pp. 66 à 69; mon édition de la Vie de Ronsard, p. 129, et article des Annales FUehoises de juillet 1909, pp. 277 et suiv.

2. Aucun de ces personnages ne fut condisciple de Ronsard au collège de Coqueret. Tout au plus peut-on dire qu'ils ont suivi à des dates diverses quelques cours publics de Dorât. Avant 1550 Muret était professeur à Poitiers et à Bordeaux; il ne vint à Paris

lyS NOTICE

Joignons-y Pierre Paschal, que Ronsard nous signale dans l'épître transformée plus tard en Elégie à Belleau, et un ami intime de Paschal, Durban, qui, dans cette même épître, occupe la place dévolue ensuite à Baïf. Ronsard adresse à ce même Durban, dans les Odes de 1550, une pièce intitulée : Ode à Michel Pierre de Mauleon, Protenotere de Durban, qui devint plus tard la 22e du livre III (II, 297)'.

Binet, à notre gré trop sobre de détails sur les premiers essais littéraires de Ronsard, signale cependant « quelques petits Poèmes, où paroilToit defia ie ne fçay quoy du magnanime charadere de fon Virgile- », et nous répète le re-

qu'en 1551, pour enseigner au collège du Cardinal Lemoine. Caries était aumônier de Henri II et maître des requêtes de son hôtel; il fut nommé évoque de Riez en 1550. Belleau ne connut pas Ronsard avant la fin de 1552. Qjuant à Binet, né vers 1555, il n'a pu être l'auditeur de Dorât que sous le règne de Charles IX. au Collège Royal. Cf. mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 90, 95, 104-106. — P. L.

1. C'est le texte princeps des Baechanales ou Voyage d'Herciieil de 1549 (publié en 1552) qui nous renseigne le mieux sur les condisciples de Ronsard. On y voit figurer A. de Baïf, J. du Bellay, René Urvoy, Julien Peccate, le Conte d'Alsinois (Nicolas Denisot), Jean de la Harteloire, Latan (?), Pierre des Mireurs, Claude de Ligneri. Ange Capel, Bertrand Berger. On en connaît d'autres : Jean Maledent (Maludanus), G. -M. Imbert, Féderic Jamot, Denis Lambin; peut-être aussi René d'Oradour et Antoine Chasteigner. Cf. H. Chaniard, thèse sur Joachivi du Bellay (1900), pp. 46-48 et 82; Augé-Chiquet, op. cit., pp. 3 $ et suiv. ; P. Laumonier, Ronsard poète lyrique, pp. 47 et suiv. ; édition de la Vie de Ronsard, pp. m et 221. — P. L.

2. Ceci est le troisième texte de Binet; on lit dans les deux premiers : « Il s'adonna dés lors fouuent à faire quelques fonnets <Sc tels petits ouurages, premiers effais d'vn fi braue ouurier. » On connaît aujourd'hui la plus grande partie de ces essais. Cf. L. Froger, Les previières poésies de Ronsard (Mamers, Fleury, 1892); P. Laumonier, Ronsard poète lyr., pp. 26 à 90; édition de la Vie de Ronsard, pp. 100 et 121. Voir dans la présente édition le tome VI,

proche, rempli tout à la fois d'enthousiasme et d'amertume, adressé par le jeune poète à Dorât, lorsque celui-ci lui révéla le Prométhéc d'Eschyle : « Et quoy, mon Maiftre, m'auiezvous caché fi long temps ces Richeffes? » Il nous apprend que Ronsard avait traduit cette tragédie; enfin il nous le montre s'appliquant « à tourner en François le Plutus d'Ariftophane, & le faire reprefenter en public au Théâtre de Coqueret, qui fut la première Comédie Françoife iouée en France «. Les disciples du poète en ont recueilli un fragment imprimé pour la première fois dans l'édition de 1617. C'est plutôt une imitation libre qu'une traduction exacte. Les expressions en sont très populairement françaises, les proverbes habilement transposés dans le langage de nos farces, et on n'y trouve pas trace des tournures grecques ou latines affectées plus tard par le poète, et qui donnèrent à son oeuvre une réputation de pédantisme, qu'il n'a méritée que pendant peu d'années et qu'il a conservée durant des siècles ^

Malgré son assiduité au collège de Coqueret, Ronsard avait soin de ne pas se laisser oublier à la Cour. Ce fut dans un des voyages qu'il y fit qu'il rencontra Cassandre (IV, 98) :

pp. 71 à 158, et encore les deux premiers volumes de mon édition critique des Œuvres complètes de Ronsard (Paris, Hachette, 1914). — P. L.

I. Si Marty-Laveaux avait consuhé les deux premiers textes de Binet, il eût évité les erreurs de cet alinéa; car ils disent clairement que le Proviéthcc fut traduit, non pas par Ronsard, mais par Dorât « en faueur de Ronlard » ; et il en ressort également que c'est Dorât qui « tourna en françois le Plu fus d'Ariftophane ». Cf. mon édition de la P^ie de Ronsard, pp. 102-104. L'authenticité du fragment du Plutus publié par Cl. Garnier en 1617 est donc tout à fuit contestable; on le trouvera cependant réimprimé dans la présente édition, mais parmi les « Pièces attribuées » (tome VI, p. 462, et note). — P. L.

l8o NOTICE

... en Aiiril, Avwur me fijl fiirprendre, Suiuant la Cour à Blois, des beaux yeux de CaJJandre.

Binet, plus précis, ajoute le quantième : le « 21. iour d'Auril », mais sans nous faire connaître l'année; c'est le poète qui va nous la dire, dans un des sonnets des Amours (1 , 60) :

L'an mil cinq cens auec quarante & fix. En fes cheiieux vue Dame cruelle, Autant cruelle en mon endroit que belle, Lia mon cœur de fes cheueux furpris^.

Il nous apprend que Cassandre était née à Blois (I, 66) :

Ville de Blois, naijfance de ma Dame, r

Seiour des Roy s & de ma volonté.

Oh ieune d'ans ie me vy furmonté Par vn œil brun qui m'outre-perça l'anic.

Il complète ainsi son portrait (I, 11) :

Vue beauté de quinze ans enfantine, Vu or frifé de meint crejpe anelet, Vn front de rofe. ..

Quant à son nom, rien de plus difficile à découvrir. Le

I. Dans le texte princeps de son autobiographie (1554), Ronsard dit nettement qu'il rencontra Cassandre très peu de temps avant de quitter la Cour pour habiter à Paris chez Dorât :

Incontinent après difcîple ie vins ejïre

A Paris de Dorât, qui cinq ans fut mon inaljlre.

Il nous dit ailleurs plusieurs fois qu'il venait d'avoir vingt ans. Ce fut donc en 1545, malgré le vers cité par Marty-Laveaux, d'autant plus que la Cour n'alla pas à Blois en avril 1546, mais en avril 1545. Enfin c'est encore Ronsard qui a daté cette rencontre du 21 avril dans le sonnet : le vey tes yeux deffous telle planette (t. I, p. 9). Cf. mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 115-117, 120-122. — P. L.

SUR PIERRE DE RONSARD l8l

poète nous laisse à ce sujet dans une complète incertitude (IV, 98):

Soit le nom faux on vray, iauiais le temps veinqueur N'effacera ce nom du marbre de mon cœur.

Binet, il est vrai, nous dit : « Roniard s'eftant en-amouré d'vne belle fille Blefienne qui auoit nom Caffandre... refolut de la chanter, tant pour la beauté du fujet que du nom, » et Muret fait la remarque suivante, à propos de ces mots d'un des premiers sonnets des Amours (I, 4),

... ma guerrière Caffandre,

« la Dame de l'Autheur s'appelle ainfi en fon propre nom « . Mais Brantôme affirme le contraire (éd. Lalanne, t. IX, p. 257) : « Il l'a déguifée d'vn faux nom. »

Sans nous arrêter à toutes les suppositions faites à ce sujet, nous invoquerons un témoignage important de D'Aubigné, dont on a négligé jusqu'ici de tirer parti. Il dit dans son Priintejiis (éd. Réaume, t. III, p. 17) :

Ronfard, fi tu as fceu par tout le monde e/pandre

L'amitié, la douceur, les grâces, la fierté.

Les faneurs, les ennuys, l'aife & la cruauté.

Et les chafies amours de toy & ta Caffandre : le ne veux à l'enuy, pour fa niepce entreprendre

D'en rechanter autant comme tu as chante,

Mais je veux comparer à beauté la beauté,

Et mes feux à tes feux, & ma cendre à ta cendre...

Il nous donne ailleurs quelques détails précis sur cette nièce de Cassandre dont il était amoureux, et nous fait connaître le nom des deux jeunes filles ; il dit en parlant de Ronsard : je l'ai « cogneu priuement, ayant ofé à l'âge de vingt ans luy donner quelques pièces, & luy daigné me refpondre. Noftre cognoiffance redoubla fur ce que mes premiers

Ronsard. - VIII. 16

iSl NOTICE

amours s'attachèrent à Diane de Talli, nièce de Mil»^ de Pré qui eftoit fa Caffandre' ».

Dans sa Vie, sous les années 1570, 1572 (t. I, pp. 18-21), il complète et précise ces détails, en nous apprenant qu'il « deuint amoureux de Diane Saluiaty, fille aifnée de Talcy », et que « le Cheualier Saluiaty rompit le mariage fur le différent de la religion 2 ».

La passion de Ronsard pour Cassandre était surtout une passion d'artiste et de poète, un mo3'en de former et d'assouplir son style ; il pétrarquisait à Blois, comme il pindarisait au collège de Coqueret; et, uniquement désireux d'égaler les grands poètes de l'antiquité et de l'Italie, il ne se pressait pas de faire imprimer des vers qui n'étaient encore à ses yeux que des études et des exercices. Une circonstance fortuite le fit changer d'avis et le décida à produire ses oeuvres en public.

« Enuiron ce temps, qui eftoit l'an mil cinq cens quarante neuf, dit Binet, ainfi qu'il retournoit d'vn voyage de

1. D'Aubigné, Letlres touchant quelques poinds de diuerfes fciences... xi, éd. Réaunie, t. I , p. 457.

2. Aujourd'hui — grâce surtout aux rapprochements faits ici par Marty-Laveaux — il n'y a plus aucun doute sur l'identité de la première Muse de Ronsard : elle s'appelait de son vrai nom Cassandre Salviati et appartenait à une illustre fomille florentine, établie au château de Talcy (aux confins de la Beauce et du Blésois). On sait d'autre part qu'elle épousa, à la fin de 1546, Jehan Peigné, seigneur de Pré (ou Pray) en Vendôniois, et qu'elle est une ancêtre d'Alfred de Musset. Cf. H. Longnon, Revue, des Questions historiques, janvier 1902, pp. 224 et suiv. ; P. Laumonier, Revue de la Renaissance, octobre 1902, pp. 73 et suiv., et Ronsard poète lyrique, pp. 42 et suiv.; J. Martellicre, Bulletin de la Société archéologique du Vendômois, tome XLIII (1904), pp. 51-57, et tome XLV (1906), pp. 165-183 (ce dernier article plus spirituel que solide, sauf l'excellent document de la fin) ; P. Dufry, Annales Fléchoises, tome X (1909), p. 332. - P. L.

SUR PIERRE DE RONSARD l8^

Poi6liers à Paris, de fortune il fe rencontra en vne mefme hoftellerie auec loachim du Bellay, ieune Gentil-homme Angeuin, & iffu de cefte illuftre & dode maifon de Du-Bellay, lequel en retournant auïTi de Poidiers de l'eftude des Loix... ils fe firent cognoiftre l'vn à l'autre, pour eftre non feulement alliez de parentage, mais de mefme inclination aux Mufes : qui fut caufe qu'ils acheuerent le voyage enfemble ; & depuis l'attira Ronfard à demeurer auec luy & Baïf, pour en ceft heureux Trium-virat, & à la femonce les vns des autres, donner efifed à l'ardent defir qu'ils auoient de refueiller la Poëfie Françoife, auant eux foible & languiffante ' . )> Ceci explique le ton de la Defence â^ illujlration de la Langue Francoy/e, signée des initiales de Du Bellay, rédigée par lui, et à laquelle toutefois Ronsard a peut-être eu en réalité la plus grande part. C'est en quelque sorte l'écho des déclamations enflammées de ces trois jeunes gens, qui, préparant une révolution littéraire avec autant d'ardeur que s'il s'agissait d'une revanche nationale, terminent ainsi leur manifeste : « La donq', Françoys, marchez couraigeufement vers cete fuperbe Cité Romaine : & des férues Dépouilles d'elle (comme vous auez fait plus d'vne fois) ornez vos Temples & Autelz... Donnez en cete Grèce Mentereffe, & y femez encor' vn coup la fameufe Nation des Gallo-grecz-. »

T. Ronsard et son cousin Du Bellay se connaissaient bien avant 1549, soit que J. Peletier, leur ami commun, les eût présentés l'un à l'autre à Paris en 1547, soit qu'ils se fussent rencontrés au Mans en mars 1545 aux obsèques de Guillaume du Bellay. L'anecdote de leur rencontre fortuite dans une « hostellerie » est une pure fiction, un enjolivement que Binet inséra dans sa troisième rédaction. Voir mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 109 et 117-119. — P. L.

2. Éd. Marty-Laveaux, t. I, p. 62. — Sur la vraie origine et le ton général de ce manifeste, qui est en partie une riposte à VAi i poétique de Th. Sebilet publié en 1)48, voir H. Chamard, Joachiui du Bellay, pp. 90-96, et mon Ronsard pocle lyrique, Introd., pp. xiii-xxrir. — P. L.

Après un semblable cri de guerre, impossible de demeurer dans l'inaction. Ronsard publie quelques pièces isolées telles que VEpithalame d'Antoine de Bourbon et de Jeanne de Navarre (II, 308), V Aiiantenln'e du Roi et V Hymne de France (VI, 74 et 79), puis il sollicite pour ses Odes un privilège, qui lui est accordé le 10 janvier 1549 (anc. st.). L'ouvrage paraît sous la date de 1550; il est précédé d'un avis Au Leâenr (VII, 3), dans lequel on trouve avec quelque étonnement les déclarations suivantes : « Quand tu m'appelleras le premier auteur Lirique François... lors tu me rendras ce que tu me dois... des mon enfance i'ai toufiours eftimé l'eftude des bonnes lettres... & ofai le premier des noftres, enrichir ma langue de ce nom Ode, comme l'on peut ueoir par le titre d'une imprimée fous mon nom dedans le liure de laques Peletier du Mans... affin que nul ne s'attribue ce que la uerité commande eftre à moi^ «

Ce langage, si outrecuidant en apparence, avait pourtant sa raison d'être, que Binet nous fait connaître : « Ainfi que le bruit couroit des Amours de Caffandre, & de quatre liures d'Odes, que ja Ronfard promettoit... Du Bellay, qui auoit fur le mefme fubjet d'Amour, chanté fon Oliue, après luy voulut s'effayer aux Odes fur l'inuention & crayon de celles de Ronfard, qu'il trouua moyen de tirer & de voir fans fon fçeu. Il en compofa quelques-vnes, lefquelles auec quelques Sonnets fans mot dire, penfant preuenir la renommée de

I. Pour le ton général de cette préface des Quatre premiers liures des Odes et les prétentions de Ronsard à l'invention de l'ode (du mot et de la chose), voir mon Ronsard poète lyr., Introd., surtout pp. XXIII à fin, et toute la Troisième partie. QjLiant à la première ode qu'il publia « dedans le liure de laques Peletier du Mans » en 1547, on en trouvera le texte princeps dans ce même ouvrage, p. 26, et en tête de mon édition critique des Œuvres complètes de Ronsard (1914), et la dernière rédaction dans la présente édition, tome VI, p. 71. — P. L.

SUR PIERRE DE RONSARD iSf

Ronfard, il mit en lumière fous le nom de Recueil de Poëfie, qui engendra en Ronfard, fi non vne enuie, à tout le moins vne raifonnable ialoufie contre Du Bellay, iufques à intenter adion contre luy pour le recouurement de fes papiers : lefquels ayant retiré par droit, non feulement ils quittèrent leur querelle, mais Ronfard ayant incité Du Bellay à continuer fes Odes, redoublèrent leur amitié. »

La suite de l'avis Aîl Leâeur des Odes confirme en partie ce récit (VII, 4) : « Depuis aiant fait quelques uns de mes amis participans de telles nouuelles inuentions, approuuants mon entreprife, fe font diligentes faire apparoiftre combien noftre France eft hardie, & pleine de tout uertueus labeur, laquelle chofe m'eft aggreable pour ueoir, par mon moien, les uieus Liriques, fi heureufement refufcités^ »

^ La priorité de Ronsard comme poète lyrique est reconnue, son rôle de chef d'école accepté; c'est tout ce qu'il demande ; il est ensuite tout disposé à se montrer bon prince, et proclame Joachim Du Bellay son meilleur auxiliaire.

Dès que les Odes parurent, les amis de Ronsard les portèrent aux nues ; d'excellents compositeurs, tels que Certon, Goudimel, Janequin, les mirent en musique, et ce fut une mode de les chanter-.

1. Sur cette brouille passagère de Ronsard et Du Bellay, voir H. Chamard, Revue d'Histoire littéraire, 1899, PP* 43 ^^ suiv. Le judicieux critique, s'appuyant sur les variations mêmes des trois textes de Binet, a réduit son témoignage à sa juste valeur. Cf. mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 17 et 123. — P. L.

2. Il est vrai que les Quatre premiers Hures des Odes furent portés aux nues par les amis de Ronsard. Mais les premières de ses pièces qui furent mises en musique sont des sonnets des Amours et des odes du Cinqieme Hure, publiés en octobre 1552. Cf. Cli. Comte et P. Laumonier, Ronsard et les Musiciens du xvi* siècle, dans la Revue d'Histoire littéraire, 1900, pp. 341 et suiv.; J. Tiersot, Ronsard et la Musique de son temps (Paris, Fischbacher, 1902); et mon Ronsard poète lyrique, pp. 85 et suiv. — P. L.

On devine quelle fut alors la colère des anciens poètes de l'école de Marot, seuls Jusque-là en possession de la faveur de la Cour. Heurtés dans leurs préjugés littéraires, attaqués avec une verve insolente par Du Bellay, qui avait traité d'epifferies les divers genres qu'ils cultivaient, et de chanson vulgaire la Deploration dit bel Adonis, de Mellin de Saint-Gelais', le plus considérable d'entre eux, ils se groupèrent sous la conduite de celui-ci, pour frapper les novateurs dans la personne de leur chef. Binet nous dit que Mellin « en pleine affemblée deuant le Roy... calomnia les ceuures de Ronfard », et, quelques lignes plus loin, dans un passage curieux, il nous révèle les procédés des critiques du poète « lifans au Roy fes vers tronquez, & les prononçans de mauuaife grâce, mefmes les mots non communs «. Ces mots non comnmns, qui, perfidement isolés de ce qui les en-^ tourait, devenaient l'objet principal des railleries de ces lecteurs de mauvaise foi, c'étaient non seulement les expressions nouvelles tirées du grec et du latin, mais encore les termes vendômois dont la rusticité choquait fort les courtisans-, Estienne Pasquier nous apprend que ces procédés faillirent obtenir un plein succès (Eechcrches, VII, vi, col. 705) : « Melin de Saind Gelais, dit-il, degouftoit le Roy Flenry de la ledure de ce jeune Poète, & par un Privilège de fon aage, & de fa barbe, en fut quelque temps creu. Qui fut caufe qu'en cette belle Hymne que Ronfard fit fur la mort de la Royne de Navarre, après avoir imploré tout fecours (îs; aide de cette ame fandifiée, il conclud par ces trois vers :

Et fuis que deuant mon Priuce, Déformais plus ne me pince La tenaille de M clin.

1. Du Bellay, éd. Martv-Laveaux, t. I. pp. 38, ;c) et 482, note 36.

2. Voir le Suraiicrtiffcmcnt des Odes de 1550, dans la présente édition, tome VII, p. 13.

Ce dernier vers fut depuis changé en un autre, après leur reconciliation ^ »

Dans le Cinquiefme liure des Odes, publié en octobre 1552, à la suite de la première édition des Amours, le poète adresse à Madame Marguerite, sœur d'Henri II, une pièce dans laquelle on trouve le récit fait par lui-même de l'affaire de Saint-Gelais et de la bienveillante intervention de la princesse. Nous croyons utile d'insérer ici ce morceau, remplacé dès 1553, après la paix faite avec Saint-Gelais, par quatre strophes entièrement différentes - :

N'ejî-ce pas toy, Vierge très benne.

Oui ne peult fonjjrir que perfonne

Deuant tes yeulx /oit viejprifc :

Et qui tant me fu:(^faiiorahle

Quant par VEnuieux mîferahJe

Mon œuiire fut Mcllinifé?

Lors qu'vn hlafnieur auec/es rôles.

Plein de vies plus braues parolles.

Et des vers qni font les plus miens,

Grinçoit la dent cnueniuicc •

Et aboyait ma renom niée

Comme an foir la Lune ejl des Chiens.

Se trauaillant de faire croire

Au Roy ton frère, que la gloire

Me trahiffoit villainement,

Et que par les vers de mon œuure.

1. Il s'agit de Vllymnc iriumpbal (II, 390), qui parut en avril 15 51 dans la 2" édition du Tombeau de Marguerite de Valois, royne de Nauarre. La fin, en marge de laquelle Nicolas Denisot avait noté : « Il entend Melin de Saint Gelais, qui trop enuieufement blâma fes œuures deuant le Roy », fut changée dès la réimpression de la pièce au Cinquiefme Hure des Odes en 1552, quelques mois avant la réconciliation, et le nouveau texte subsista dans toutes les éditions postérieures (voir t. II, p. 404). — P. L.

2. Voyez tome II, pp. ^']<)-^'èo, depuis : C'efi toy Princeffe, qui animes, jusqu'à : Qui puiffe cjlonner nos neurux?

l88 NOTICE

Aultre chofe ne fe dècœmirc

One mes loueng es feulement.

Mais il luy feijl voyr que l'Eu nie

Efioit le Tyran de fa vie

Qui le fuit d'vn pa\ éternel,

Qui toufiours toujtours l'accouipaiguc

Comme vue Furie compaigne

Le do\ d'vn palle criminel. Ce n'ejl ainf qu'on me dépite,

Plujlojl courageux on m'incite

A lâcher mes traiâi aguife:^,

Tombans du ciel comme tempejle,

Pour venir fouldroyer la tejïe

De ces vieux mafques deguifei.

Bien fouuent mainte & mainte mie

Pour nuire au Soleil ejl venue,

Mais oncque ne l'ont deuejlu

Des traiâi de fa clarté plus forte,

Ainfi fon entreprinfe morte

Brunchera dejfouh^ la vertu.

La querelle ne se prolongea guère. Michel de l'Hospital prit la défense de Ronsard, dans une Élégie en vers latins'. Ce haut témoignage de sympathie donna à réfléchir à Saint- Gelais et rendit la réconciliation plus facile -. Un ami commun des deux poètes, Guillaume des Autels, y contribua

1, C'est l'élégie Magnificis aulce cultorihus atque poetis, où Ronsard en personne est censé prendre sa défense et accabler ses adversaires des traits d'une ironie indignée. Je pense qu'elle fut écrite dès la deuxième moitié de 1550 pour être lue de toute la Cour. Mais elle ne fut publiée qu'en 1587, d;ins l'édition posthume des Œiiures de Ronfard, à la suite des Elégies, et c'est là qu'elle figure dans les éditions suivantes, y compris celle de Blanchemain (IV, 361). D'après Binet, c'est « en recompenfe » de ces vers latins que Ronsard écrivit VOdc à Michel de l'Ho/pital. — P. L.

2. Nous avons dû supprimer ici huit lignes de la Notice, qui étaient erronées et n'avaient aucun rapport avec la querelle entre Ronsard et Saint-Gelais. — P. L.

par une pièce intitulée : De l'accord de Meffieurs de Saingelais, & de Ronfart, qui se termine ainsi :

Comment poiirroit ce mortel fiel Abhreuer ta gracieufe amc, ■ O Mellin, Mellin tout de miel, Mellin toufiours loin de tel blâme?

Et toy, diuin Ronfart, comment Pourroit ton haut entendement S'ahaijfer à ce vil courage?

Le champ des Mnfes ejl bien grand :

Antre que vous encores prend Son droit en fi bel héritage :

Mais vous aue^ la meilleur' part :

Si maintenant îe l'auoys telle, le ferois la paix immortelle

De SAINGELAIS, 6" dc R o N s A R D ^

Mellin se rétracta, et son adversaire lui adressa comme gage de réconciliation, dans les Amours de 1553, une ode où, après avoir eu soin de prendre acte des excuses que Saint-Gelais lui avait faites avec une certaine solennité, il lui accorde son pardon (II, 353) :

... à tort on me fifi croire Qu'en fraudant le prix de ma gloire Tu auois mal-parlé de moy.

Et que d'vne longue rifée Mon œuure par toy mejprifée, Ne ferait que de farce au Roy.

I. Dernière des Façons lyriques, à la suite de V Amoureux repos (Lyon, Temporal, 1553). C'est la strophe finale que Marty-Laveaux a citée, ainsi que l'avait fait L. Froger (op. cit., p. 27). Or, détachée ainsi du texte, elle fait illusion et les a trompés les premiers. G. des Autels n'a pas « contribué » à la réconciliation. Il s'est contenté de la célébrer dans cette pièce après que la paix fut faite, comme en témoignent le titre et le début. Les seuls personnages qui y contribuèrent sont L'Hospital et Jean Morel. Voir mon Ronsard poète lyrique, pp. 90-93 et 108-110, et mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 13$ et suiv. — P. L.

3/(7/5 are, Mclin, que tu nies En tant d'honnefics couipaignies S'auoir niefdii de mon labeur, Et que ta bouche le confejfe Datant vioy-mefme, ie delaijf'c Ce de/pit qui vi'ardoit le cœur '.

Saint-Gelais en fut quitte pour un sonnet assez amphigourique, qui commence ainsi :

Uvn feul malheur Je peut lavicnicr celle, En qui tout l'heur des ajlres ejî compris, C'ejl, ô Roufard, que lu ne fus ejpris, Premier que moi de fa viue ejlincellc.

Ronsard se contenta de cet hommage assez singuHer, qui, suivant la remarque de Colletet, indique « que MeUin de Saint-Gelais luy-mefme eftoit amoureux de Caffandre, ^• qu'ainfi il n'eftoit pas moins fon riual en amour qu'en poefie- ».

Le sonnet de Saint-Gelais, En faneur de P. de Roufard, fut placé en tête de l'édition des Amours de 1553 ; et Ronsard,

1. C'est à cette ode que Ronsard fait allusion dans une lettre qu'il adressa en décembre 1552 à son ami et protecteur Jean Morel (voir tome VII, p. 123). Elle fut remise à Saint-Gelais vers le 1" janvier 1553. Pierre de Nolhac, qui nous a révélé l'ingénieuse diplomatie de L'Hospital en cette circonstance, a remarqué très justement « que ce ton donne assez bonne figure à Ronsard devant la postérité, mais que ce n'est pas tout à fait celui que semblait conseiller L'Hospital » (Revue d'Histoire littéraire, 1899, pp. 3 5 i et suiv.). — P. L.

2. Pierre de Ronsard, p. 60. Voir Blanchemain, Œuvres inédites de P. de Ronsard, Paris, Aubry, 1855. — Cette opinion de Colletet est insoutenable. Nous pensons avec Blanchemain (édition de Saint-Gelais, II, 263) que dans cet obscur sonnet il s'agit non de Cassandre, mais de la princesse Marguerite, sœur de Henri II, protectrice commune des deux poètes, célébrée par Saint-Gelais avant de l'avoir été par Ronsard. Cf. Ronsard poète lyrique, p. 108, note 4, et mon édition de la Vie de Ronsard, p. 138. — P. L.

fidèle à sa parole, remplaça ses attaques par des plaintes générales et impersonnelles contre les envieux. Il appela même Saint- Gelais, ainsi que le remarque Binet, « le premier des mieux appris ». C'est dans la pièce du Bocage royal, adressée à Charles de Lorraine, que Ronsard a fait de lui ce bel éloge (III, 274):

Saitid Gelais qui cftoil rontcmcjil de nojlrc âge,

Vit (iiial-îjenrciix mejUcr! ) vue lonrbe infinie

De poltrons nuance", & peu Iny profitoit

Son luth, qui le premier des mieux appris cftoit.

ïi est vrai que, lorsque Ronsard rendait une si éclatante justice à son rival, celui-ci était mort depuis longtemps \

Les Amours, dont l'impression fut achevée le 30 septembre 1552, ne se composaient, dans cette première édition, que des pièces adressées à Cassandre et d'une dizaine d'autres d'inspiration différente. Les réminiscences grecques et latines, les allusions mythologiques, les imitations des auteurs anciens ou italiens, abondent encore dans cet ouvrage, surchargé de toutes les recherches d'une érudition raffinée. Les écrits de la jeunesse de Ronsard sont trop souvent entachés du même défaut; le titre de la pièce suivante, publiée en 1553, -^^'^^ Le Cinqieme [livre] des Odes augmenté, fait naïvement ressortir le procédé de composition du poète : La Harangue que fit Monfeigneur h Duc de Giiife aux fividars de Me:(, le tour qu'il p^enfoit auoir VaJJaut, traduite en partie de Tyrtée poêle Grec.

I. Saint-Gelais n'était mort que depuis trois ans quand Ronsard écrivit ces vers à sa louange. Le poème à Charles de Lorraine d'où ils sont extraits ne parut, il est vrai, qu'en 1565, sous le titre Le Procès, mais il fut certainement composé avant avril 1562, peut-être même dès 1560. Ronsard a encore fait l'éloge de Saint-Gelais dans V Hymne de Henri II de 1555 (IV, 195) et dans V Hymne des AJlres qu'il lui dédia la même année (VI, 276). — P. L.

Ronsard, on le voit, ne se contente pas d'imiter les harangues que les historiens et les poètes anciens mettaient dans la bouche de leurs capitaines, il en emprunte les termes mêmes et prête au duc de Guise les paroles de Tyrtée. C'est déjà le procédé de transposition, reproché plus tard à Boileau (Sat. ix) :

... Iny qui fait icy le Regeiit du Paniajfe, N'efl qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace. Avant luy Juvenal avoit dit en Latin, Qu'on ejî ajfis à l'aife aux fermons de Cotin.

Cet excès d'érudition n'était pas alors pour déplaire. L'Académie des Jeux floraux, que Du Bellay avait désignée comme la protectrice des vieilles formes poétiques {Œuvres, I, 38), crut à la fois juste et prudent de consacrer, d'une manière éclatante, le mérite du chef de la nouvelle école. Nous n'avons pas la délibération officielle qui lui conféra ces honneurs, mais un procès-verbal postérieur nous en donne une fidèle analyse ' : « En l'année mil cinq cens cinquante quatre... la fleur de l'Eglantine feutadiugée à Pierre de Ronfard, pour fon excelent & rare fçauoir pour l'ornement qu'il auoit appourté à la poefie françoife, &. .. le prix d'icelle auoid efté conuerti en vne Pallas d'argent qui lui feuft enuoyée de la part dudid collège & des capitoulz. » Binet complète ce récit par les détails qui suivent : « Combien que ce prix ne fe donnafl: qu'à ceux qui fe prefentoient, & qui auoient fait expérience de leur gentil efprit en la Poëfie, toutefois de la franche & pure libéralité du Parlement & peuple de Tholofe,, entre lefquels le fieur de Pybrac tenoit lors vn des premiers

I. VI^ Hure des Confeils de la viaifon de ville de Tholofe... Du troifieime iour du mois de may mil cinq cens quatre vingtz fix. {Bulletin de la Société archéologique du Vendôniois, 1867, p. 209.) Document reproduit par A. de Rocliambeau, La Famille de Ronsart (Paris, Franck, 1868), p. 261.

rangs, (Se par décret public, pour honorer la Mufe de Ronfard, qu'ils appellerent par excellence le Poëte François, eftimant l'Eglantine trop petite pour vn fi grand Poëte, luy enuoyerent vne Minerue d'argent maffif de grand prix, laquelle Ronfard aj^ant receuë prefenta au Roy fous le nom de Pallas, prefent conuenable à ies valeurs, qui l'eut fort aggreable, l'eftimant beaucoup d'auantage qu'elle ne valoit, pour auoir ferui de marque à la valeur infinie d'vn tel perfonnage. » Qiiant aux capitouls, « Ronfard leur enuoya en recompenfe l'Hymne de l'Hercule Chreftien qu'il addreffa à Odet Cardinal de Chaftillon lors Archeuefque de Tholofe fon Mécène, & qui auoit efté des premiers qui donna l'entrée à la réputation de fa Poëfie en Cour' )).

Le don fait à Henri II par Ronsard est une preuve de 1% respectueuse familiarité du poète à l'égard du roi; il avait été, comme nous l'avons dit, attaché à la personne du prince bien avant son avènement au trône, et fit partie de sa maison jusqu'à sa mort. Il nous le déclare lui-même formellement (V, 255) :

le le ferai feiie ans doiiiejîiqne t) fcs gages.

Le roi, qui- se vantait de l'avoir formé, l'appelait : « fa nouriture- », mais longtemps il avait surtout vu en lui un com-

1. Depuis Ui rédaction de cet alinéa, un érudit toulousain, J, de Lahondès, a publié les documents officiels relatifs à la délibération du 3 mai 1554, et d'autres, d'où il ressort que la Minerve d'argent ne fut envoyée à Ronsard qu'en 1555 {Bullelin de la Sccièlc archéologique du Midi de la France, 1908, nouv. série, n° 38, pp. 183 et suiv.). — Quant à V Hymne de l'Hercule chrejlien, que, d'après Binet, Ronsard aurait envoyé « en récompense » aux capitouls, on n'y trouve pas le moindre hémistiche à leur adresse ni la moindre allusion aux Jeux floraux ou à la Minerve d'argent. Cf. mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 14'j et suiv. — P. L.

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