Voir t. V, p. 37, La Chaffe, qui parut à la fin de
3. Voir t. IV, p. 277. — Nous avons inséré dans le texte de la Notice tout le passage relatif à Marie, mis entre crochets, Marty- Laveaux n'en ayant pas parlé. Cf. mon Ronsard poète lyrique, pp. 150 et suiv., 175 et suiv., 536 et suiv. — P. L.
être imitée d'Homère et de Virgile, L'histoire d'un Francus, fils d'Hector, fondateur de la monarchie française, racontée dans la partie légendaire de nos annales, était, à ce point de vue, un sujet excellent. Pour y travailler avec succès il fallait beaucoup de temps et, par conséquent, d'assez grands secours pécuniaires. C'est ce que le poète ne cesse de répéter au roi, qui lui objecte les dépenses et les préoccupations causées par la guerre; aussi, chaque fois qu'une accalmie se produit, Ronsard revient-il à la charge (II, 75) :
Les vertus & les biens que ie veux receiioir D'vn Ji puijfant Monarque, ejl vn ioiir de pouuoir Amener ton Francus fuiuy de mainte trope De guerriers, pour douter les Princes de l'Europe. Mais il te faut payer les frais de fou arroy :
et ailleurs (VI, 305) :
Roy, qui les autres Rois furnionlc^ de courage, Ne vous excufe:^plus déformais fur la. guerre, Que vojlre ayeul Francus ne vienne en vojlre terre, Oui durant vo^ combats dijferoit fon voyage.
Plus à l'aise avec le cardinal de Lorraine, il lui expose naïvement l'impatience qu'il ressent en voyant le roi prodiguer à des peintres étrangers un argent qui pourrait servir à payer des vers à sa louange (VI, 293) :
Me blafme qui voudra d'importuner le Roy D'augmenter ma fortune : or Seigneur, quant à vioy le ne feray honteux de luy faire requefte : Il ne fçauroit monjîrer largeffe pins bonnejîe Que vers ceux que la Mufc & Phœhus Apollon Nourrijfent chèrement pour illuflrer fon nom. le ne fçaurois pcnfer que des peintres eflranges Méritent tant que nous les pojles des louanges, Ny qu'vii tableau bajîy par vn art ocieux Vaille vne Franciade, ccuure laborieux.
Il revient à plusieurs reprises sur les mêmes idées, et, bien
loin de demander le secret sur ses confidences, il explique fort nettement qu'il compte qu'elles seront réptkées au roi :
Hà, bons Dieux, qui iiicUroit la Franciade à Jiii Sans le bicii-faiâ d'vn Roy? ie le vous dis, à fin Que vojîre faiiicJetc quelquefois luy rcdie.
11 ne prétend pas tromper le roi, ce n'est pas un secours temporaire qu'il demande pour un travail de ce genre, c'est une bonne pension, qui lui donnera une dizaine d'années de tranquillité pour composer son poème avec une sage lenteur :
Vue ode, vue chanfon fe peut faire fans peine : Mais vue Franciade, œuure de longue haleine, Ne s'accomplijl ainfi : il me faut ejpronuer La longueur de dix ans auant que l'acheuer.
Il prévoit une objection, qui le trouble et qu'il tient à prévenir :
Peut-ejlre on me dira que ic fuis de loifir. Et que ic la dcurois chanter pour mon plaifir : Mais certes ce n'efl inoy qui en vain me dijlillc Le cerneau par dix ans pour vne œuure inutile.
Ses amis vantaient ce poème avant qu'il fût commencé. L'un d'eux, Pierre Lescot de Clany, chargé de contribuer aux embellissements du Louvre, entreprenait d'y symboliser la Franciade. C'est du moins ce qui semble résulter de ce récit un peu obscur de Binet : « Il n'y auoit grand Seigneur en France qui ne tinft à grande gloire d'eftre en fon amitié, & fes œuures en font affez de foy. Ce fut auffi ce qui efmeut le fieur de Clany, à qui le Roy Henry auoit commis la conduite de l'architeclure de fes Chafteaux, de faire engrauer en demy-boffe fur le haut de la face du Louure vne Déeffe qui embouche vne trompette, & regarde de front vne autre Déeffe portant vne couronne de Laurier, & vne palme
en les mains, auec cefte inlcription en table d'attente &: marbre noir :
VIRTVTl REGIS INVICTISSIMI.
« Et comme vn iour le Roy eftant à table luy demandoit ce qu'il vouloit lignifier par cela, il luy refpondit qu'il entendoit Ronfard par la première figure, & par la trompette la force de fes vers, & principalement de la Franciade qui poufferoit fon nom & celuy de la France par tous les quartiers de rVniuers. »
Le poète, dans le Discours où il remercie son ami, nous dit à peu près la même chose, mais d'une manière plus claire et sans faire intervenir directement la Franciade. Le morceau contient en outre une curieuse appréciation d'Henri II sur Ronsard, ce qui nous engage à le reproduire en entier (V, 178) :
// vie founicnt va iour que ce Prince à la table Parlant de ta vertu comme chofe admirable, Di/oit que tu auois de toy-mefmes appris, Et que fur tous aujji tu emportais le pris Comme a fait mon Ronjard, qui à la Poëfie Maugré tous /es parens a misfafantaifie.
Et pour cela tu fis engraiier fur le haut Du Louure, vue Dèeffe, à qui iamais ne faut Le vent à ioïie enflée an creux d'vne trompeté, Et la monftras au Roy, difant qu'elle eftoit faite Exprès pour figurer la force de mes vers, Qui comme vent portoyent fon nom par l'Vniiiers '.
I. Ces vers ne furent publiés qu'en 1560; mais d'après une pièce latine de Robert de la Haye publiée à la fin de la troisième édition des Odes de Ronsard (janv. 1555) l'anecdote remonte à 1554. Il est presque certain que dans la première moitié de cette année-là Henri II chargea positivement Ronsard d'écrire la Franciade, ordre que le poète attendait depuis 1550. Mais, le roi n'ayant pas accordé
Si Ronsard était ami de Pierre Lescot, il était au contraire fort mal avec Philibert Delornie.
Parlant, dans son Difcours contre ForLwie (V, 153), de la libéralité de François I^r envers les poètes, il s'exprime ainsi :
... fans h pourchajfer venoit le bénéfice A celiiy qui f ai foi t à la Mufe feruicc. Maintenant ,ie ne fuis ny veneur, ny maçon Pour acquérir du bien par Ji bajfe façon : Et fi ay fait feruice autant à ma contrée Ou'vne vile truelle à trois croffes tyinbrée.
Le commentateur Marcassus dit à l'occasion de ce passage : « le croy qu'il parle d'vn certain Architede à qui le Roy auoit donné vne Abbaye », mais Binet est beaucoup plus formel et rapporte, à l'occasion des dissentiments de Ronsard et de Philibert Delorme, une anecdote qui nous montre le poète se livrant à une de ces plaisanteries érudites si goûtées à cette époque.
Parlant des diverses satires que Ronsard avait écrites, Binet en cite une « qu'il appelloit la Truelle croffée, blafmant le Roy de ce que les bénéfices fe donnoient à des maçons, & autres plus viles perfonnes : où particulièrement il taxe vn de Lorme, Architede des Tuilleries, qui auoit obtenu l'Abbaye de Liury, & duquel fe trouue vn Hure non impertinent de l'Architedure. Et ne fera hors de propos de remarquer icy la mal-vueillance de ceft Abbé, qui pour s'en venger fit vn iour fermer l'entrée des Tuilleries à Ronfard qui fuiuoit la Royne-mere : mais Ronfard, qui efloit affez picquant ^• mordant quant il vouloit, à l'inftant fit crayonner fur la porte que le fieur de Sarlan luy fit auffi toft ouurir, ces mots
la prébende sollicitée préalablement, le poète abandonna son projet et ne le reprit qu'en 1565. Cf. Ronsard poète lyr., pp. 146 et suiv. ; éd. critique de la Vie de Ronsard, pp. 145 et suiv. — P. L.
Ronsard. — VIII. 18
2o6 NOTICE
en lettres capitales, Fort, révèrent, habe. Au retour la Royne voyant ceft elcrit, en prelence de dodes hommes & de l'Abbé de Liury melmes, voulut fçauoir que c'eftoit, Se l'occafion. Ronfard en fut l'interprète, après que de Lorme le fuft plaint que ceft efcrit le taxoit : car Ronfard luy dit qu'il accordoit, que par vne douce ironie il prit cefte infcription pour luy, la lifant en François, mais qu'elle luy conuenoit encor mieux la lifant en Latin, remarquant par icelle les premiers mots racourcis d'vn Epigramme Latin d'Aufone, qui commence, Fortunam rcucr enter hahe, le renuoyant pour apprendre à refpe6ler fa première & vile fortune, & ne fermer la porte aux Mufes. La Royne ayda Ronfard à fe venger : car elle tança aigrement l'Abbé de Liury après quelque rifée, & dit tout haut, que les Tuilleries étoient dédiées aux Mufes ' . »
Bien que Ronsard et ses amis aspirassent surtout à composer des œuvres de longue haleine, ils se trouvaient à chaque instant forcés de faire de ces vers de circonstance qu'ils avaient si cruellement reprochés à leurs prédécesseurs.
A la paix de Cateau-Cambresis (avril 1559), les mariages d'Elisabeth, fille du roi, avec Philippe II, roi d'Espagne, et de Marguerite, sœur du roi, avec le duc de Savoie, furent décidés. Ronsard composa un Difcours en vers adressé au duc de Savoie (III, 259), un Chant pafloral à Madame Marguerite {lll, 418), et XXIIII infcriptions (VI, 319) en l'honneur des plus grands personnages de la Cour. Ces inscriptions étaient destinées à une comédie qu'on devait représenter en la maison de Guise par le commandement du
I. Sur l'antipatlile de Ronsard pour Philibert Delorme, qui possédait en effet depuis 1548 trois abbayes à la fois, auxquelles fait allusion le dernier des vers cités, — et sur l'anecdote de l'entrée des Tuileries, qui ne peut se placer qu'entre 1564 et 1570, voir mon édition critique de la Vie de Ronsard, pp. 171 et suiv. — P. L.
cardinal de Lorraine. Paris avait un air de fête, « on ne parloit, dit D'Aubigné% que de tournois, qui fe dreffoient en la rue S, Anthoine, toute defpauée, conuertie en lices, ornée de théâtres & arcs triomphaux «. Ce fut au début de ces réjouissances, le 29 juin, que le comte de Montgommery blessa le roi à la tête; celui-ci expira le 10 juillet. L'avantveille de sa mort, le 8, le mariage de Marguerite avec le duc de Savoie avait été célébré à minuit, dans l'église Saint- Paul. « La falle des Tourneîles préparée pour les dances, mafquarades & balets, feruit de chapelle ardente au corps du Prince-. » Quant à Ronsard, il n'en publia pas moins, quelque temps après, ses vers de circonstance, si vite hors de saison; il se contenta de les accompagner d'un court avertissement où il s'exprime ainsi : « Ami Ledeur, ie te fuppHe de croire que tout ce petit recueil eftoit compofé avant la mort du feu Roy 5 . »
Du Bellay, qui avait aussi rimé bon nombre d'infcriptions « Sur la paix & fur les mariages », prévient, dans un avis du même genre (Œuvres, II, 464), « que la plus grand' part en eftoit imprimée deuant le malheur &: defaftre », et qu'on doit les mettre « au ranc de tant de préparatifs de triomphe & refiouiffance, qui font... demourez inutiles )).
A Henri II succède François, surnommé le roi-dauphin depuis avril 1558, date de son mariage avec Marie Stuart, reine d'Ecosse.
Cette nouvelle souveraine inspirait à Ronsard un vif intérêt. Tout jeune, on s'en souvient, il avait passé deux ans à la cour de Jacques Stuart, son père, ayant suivi comme page Madeleine de France, première femme de celui-ci.
1. Histoire universelle, livre II, ch. 15. Cf. le Chant de liejfe an Roy (t. VI, p. 310).