‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 25 sur 77 · Voir notre t. VI, p. 182, et VIII, 37-38. — P. L · texte numérisé non relu

Voir notre t. VI, p. 182, et VIII, 37-38. — P. L

Il répond ensuite aux reproches que ses adversaires lui adressent relativement à sa conduite (V, 411) :

Tu le plains d'aulre-part que ma vie cjl lafciue, En délices, en icnx, en vices excejjiue : Tu mens mefchantement : fi tu vi'aiiois Juiiiy Deux mois tu fçaurois bien en quel cfiat ic vy.

Ici il expose très naïvement le détail de ses occupations quotidiennes. On trouve dans ce récit le tableau, étrange pour nous, d'une vie à la fois élégante, religieuse et littéraire. A peine pouvons-nous en marquer en passant les traits principaux, mais nous en recommandons l'intéressant ensemble à tous les lecteurs curieux.

Sa Journée commence par la prière, puis il se lève, s'habille, lit ou compose pendant quatre ou cinq heures. Quand la fatigue le gagne il se rend à l'église. Au retour il passe une heure à deviser, dîne sobrement, dit ses grâces, et consacre le reste de la journée à une honnête récréation. Elle varie suivant le temps qu'il fait : quand l'après-dînée est plaisante, il va se promener (V, 412) :

... lanlûfl paniiy la plaine, Tanlofi en vn village, & tantofi en vn lois, Et tantofi par les lieux foUtaires & cois.

Pendant cette promenade il cause sans contrainte avec un ami et souvent s'endort parmi les fleurs à l'ombre d'un saule; parfois il fait quelque lecture.

Le ciel est-il triste et noir, il « cherche compagnie », joue à la prime, saute, lutte, fait de l'escrime, plaisante avec ses amis, car, ainsi qu'il le dit,

le ne loge chei moy trop de feueriic.

Ajoutons, pour être sincère, que cette pensée était, dans les premières éditions, suivie de ces quatre vers qui ont disparu en 1578 (VII, 557, note du V, 412) :

l'aime à faire l'amour, i'aime à parler aux femmes, A mettre par efcrit mes amoureufes flammes, l'aime le bal, la dance & les mafqiies aujfi, La mnfique, le luth, ennemis du foucy.

Ensuite vient le coucher; alors, dit Ronsard,

... tenant les yeux Et la bouche & le cœur vers la voûte des cieux, le fais mon oraifon, priant la bonté haute De vouloir pardonner doucement à ma faute.

Une chose frappe dans cette vie équihbrée, où la piété, le travail, le repos, la fantaisie, la gymnastique, la galanterie même, ont une place si bien ménagée qu'aucune occupation ne vient empiéter sur l'autre, c'est que cet ennemi prétendu de Rabelais a pratiqué précisément le genre de vie souhaité par Ponocrate pour Gargantua et réalisé par les heureux habitants de l'abbaye de Thélème.

Cette Refponfe nous offre encore l'occasion de recueillir de l'œuvre même de Ronsard quelques témoignages curieux sur ses actions et sur sa personne. Nous le voyons assister, le 24 août 1561, dans la grande salle du réfectoire de Poissy, au fameux Colloque entre les catholiques et les protestants (V, 416) :

Tu dis que des Prélats la troupe doâe & fainte Au colloque à Poiffy trembla toute de crainte, Voyant les Predicans contre elle s'affcmbler : le la vy dijputer, à ne la vy trembler.

Il donne de lui-même ce portrait assez désavantageux

Tic dis que ie urengraijfe à l'ombre d'vn clocher : Predicant mon amy, ie n'ay rien que la chair, Fay le front renfrongné, & ma peau mal traitée Retire à la couleur d'vne ame Acherontèe.

Il déclare cependant n'avoir pas tout à fait trente-sept ans,

ce qui d'ailleurs s'accorde mal avec ce que nous avons dit de la date de sa naissance (V, 405) :

Tu dis que îe fuis vieil, encore n'ay-ie atteint Trente & fept ans pcijfex., à" mon corps ne fe pleint D'ans ny de maladie, & en toutes les fortes Mes nerfs font bien tendus, & mes veines bien fortes : Et Ji i'ay le teint palle 6" le chcneu grifon. Mes membres toutefois ne font hors de faifon '.

Cette vieillesse anticipée s'était manifestée de bonne heure; il y avait longtemps déjà qu'il avait adressé cette apostrophe aux Muses (VI, 307) :

Pour auoir trop aime vofre bande inégale, Mufes qui desfie^ (ce dites vous) les temps, I'ay les yeux tous battis, la face toute palle, Le chef g r if on & chauiie, & fi n'ay que trente ans -.

La polémique religieuse ne fut, dans la carrière poétique de Ronsard, qu'un brillant accident. Il reprit bientôt le cours de ses occupations habituelles, et fit paraître en 1565 un volume intitulé Elégies, Mafcarades & Bergerie i. On y trouve

1. due l'on fasse naître Ronsard en septembre 1524 ou en septembre 1525, le poète encore ici s'est rajeuni, car en avril 1363 (date certaine de la Rejponfe), il avait trente-huit ou trente-sept ans passés de six mois. D'autre part il accuse trente-sept ans passés dans la Complainte à la Roy ne mère, écrite également en 1563 (III, 288). — P. L.

2. Ces vers parurent dans la deuxième moitié de 1556; mais ils peuvent avoir été composés avant septembre 1555. On ne peut donc pas non plus se fonder sur eux pour fixer la date de naissance du poète. — P. L.

3. Dès la fin de 1563, Ronsard avait publié un recueil très important de Nouuelles Poëfies, qui sont « toutes diferentes de ftille iS: d'argument de celles que durant les troubles » il avait « mifes en lumière », ainsi que le constate VEpiflre au leâeur, dernière réponse « à fes calomniateurs » qu'il y inséra subrepticement (VII, 26). Ce recueil est consacré en partie à deux maîtresses nouvelles,

Ronsard. — VIII. 20

une curieuse dédicace à la reine Elisabeth, qui, ainsi que nous l'apprend le poète, lui a été commandée par Catherine de Médicis (VII, 41-43) : « le ne puis faire feruice plus agréable à la Royne ma maiftrelfe que vous honorer de ce liure, qui contient en la plus grande part, les louftes, Tournoys, Combatz, Cartelz, & Mafquarades, reprefentées en diuers lieux par le commandement de fa Maiefté : pour ioindre & vnir dauantage, par tel artifice de plaifu', noz Princes de France qui eftoient aucunement en difcord. « On a souvent parlé de cette politique toute féminine de Catherine, mais il est curieux de trouver un poète, écrivant pour ainsi dire officiellement sous son nom, signaler l'emploi de cet « artifice de plaifir ». Ce fut sans doute à l'occasion de cette dédicace que la reine d'Angleterre, admirant les vers de Ronsard, « les voulut comme comparer à vn diamant d'excellente valeur qu'elle luy enuoya » (Binet).

Catherine lui demanda bientôt une œuvre plus digne de lui, et dont le souvenir s'est conservé davantage. Elle regrettait l'obscurité de la première partie des Amours de Ronsard adressée à Cassandre, le ton libre et familier du second livre consacré à Marie et à d'autres maîtresses, et elle aurait souhaité que le poète se rapprochât du genre de Pétrarque, dont elle était grande admiratrice.

« Sa Majefté, dit Binet, l'excita à efcrire de pareil ftyle, comme plus conforme à fon âge, & à la granité de fon fçauoir : Et ayant, ce luy lembloit, par ce difcours occafion de vouer fa Mufe à vn fujeâ d'excellent mérite, il print le confeil de la Royne pour permiffion, ou pluftofl comman-

Isabeau de Limeuil et Geuèvre (voir t. VII, pp. 404 et suiv,). — En 1569, il reprit sa plume contre les huguenots à propos des combats de Jarnac et de Moncontour (IV, 252; V, 430-443). — Sur cette phase de la vie de Ronsard et les œuvres qu'il y produisit, voir mon Ronsard poète lyrique, pp. 203-237. — P. L.

dément de s'addreffer en û bon lieu, qui eftoit vne des filles de fa Chambre, d'vne très-ancienne & tres-noble maifon en Saintonge ^ . »

Ronsard la célébra sous son véritable nom : Hélène de Surgères (I, 298). Elle appartenait à une famille d'origine espagnole (VI, 58), avait passé son enfance dans le Piémont (VI, 457) et faisait depuis quelques années partie de la suite de Catherine de Médicis. Son savoir et sa sagesse, plus encore que sa beauté, avaient attiré l'attention sur elle. Brantôme, chose rare, ne trouve que du bien à en dire. Il la désigne ainsi parmi les filles d'honneur qui n'ont point voulu se marier : « Mademoyfelle de Surgieres, la dode de la court; aufly l'apelloyt-on la Myneriic-. »

Tu es fçaiiante, fage, & douce, 6" vertuciifc,

lui dit Amadis Jamyn?, Ajoutons que, toute jeune qu'elle était, elle connaissait déjà la souffrance : un capitaine des Gardes du Roy, Jacques de la Rivière, dont elle avait agréé l'hommage, était mort pendant la troisième guerre de religion. Amadis Jamyn avait adressé, à ce sujet, à Hélène les vers suivants :

Tes chauds fonpirs ny de tes yeux la pluye N'ont le pouiioir de tirer ton amy Hors de la fojfe oh il eft cndormy.

1. La preuve de cette intervention de la reine mère, au début des relations de Ronsard et d'Hélène, n'existe nulle part, et le témoignage de Binet est ici fort suspect. Voir mon édition critique de la Vie de Ronsard, p. 163. — P. L.

2. Édition Lalanne, t. IX, p, 720. — C'est du reste Ronsard qui avait proposé de lui donner ce surnom :

Oui deuroit des François Miner tie ejlre appel U'c. (I, 325.)

3. Œniires poétiques, livre V, Meflavges, f. 284 r". Paris. 157$'

Lifant fomient, comme tu fais, contemple Mille guerriers, qui te feruent d'exemple, Que tout perijl en ce bas Vniuers^.

Ronsard raconte en détail, dans ses Sonnets pour Hélène (I, 318), l'histoire de ce dernier amour, qui, bien qu'ayant pour point de départ une fantaisie purement littéraire de la reine, devint par la suite le plus sérieux et le plus pur qu'il eût jamais éprouvé. Sa vive affection, la tristesse de la jeune fille, leurs longs entretiens, tout revit dans ses vers, avec le mot propre, l'expression juste et sobrement poétique. Il ne s'agit que d'isoler avec soin ces récits, pleins de sincérité, des galanteries banales qui les recouvrent et les déguisent-.

Hélène était silencieuse et se plaisait à se renfermer dans l'égoïsme de sa douleur (I, 296).

Regarde-la marcher toute penfiue à foy,

dit Ronsard, qui peint ainsi d'un seul vers son attitude douloureuse et imposante. Bien qu'elle eût fait, dès la première rencontre, une vive impression sur lui, il demeura trois mois sans oser lui parler des sentiments qu'elle lui inspirait (1 , 318). L'âge, qui d'ordinaire amène avec lui la hardiesse, intimide au contraire en pareil cas, et le poète était un peu embarrassé par ses quarante-quatre ans 3; mais sa grande réputation, la louange si puissante auprès des femmes, comme le

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