Œuur es poétiques, même édition, f. 299 r
2. Voir, pour cet épisode de la vie de Ronsard, l'intéressant opuscule intitulé : Le dernier amour de Ronsard. Hélène de Surgères. Étude historique, par Pierre de Nolhac. Paris, Charavay, 1882. (Extrait de La Nouvelle Revue du 15 septembre 1882.)
3. Cet épisode de la vie de Ronsard peut en effet se placer de 1568 à la fin de 1574. Toutefois Hélène et son poète ne durent avoir de relations suivies qu'après la paix de Saint-Germain (août 1570), Ronsard ayant résidé loin de la Cour, au prieuré de Sainî-Cosme près de Tours, en 1568 et 1569. — P. L.
dit La Fontaine, lui gagnèrent peu à peu le cœur de la jeune affligée. Elle avait, ce qui est bien surprenant à cette époque, un culte attendri pour les morts, elle se plaisait à errer dans les cimetières; et le flexible talent de Ronsard se pliait, par amour pour elle, à exprimer ces idées pourtant si éloignées des siennes. Il nous la peint ainsi visitant la tombe de Mlle de Bacqueville, une de ses plus chères amies ( 1 , 325):
Pajfant dejfus la ioinhc oh Lucrèce repofc, Tu verjas dejfus elle vne nwijfon de fleurs : L'efchaufant de foujpirs, & l'arrofant de pleurs, Tu monflras qu'une mort tenait ta vie cnclofe.
Puis que ton naturel les fautôiiies ciiihrajfe, Et que rien n'efi de ioy, s'il n'ejl mort, eftimc. Sans languir tant de fois, efcondiiit de ta grâce, le veux du tout mourir pour cflre mieux aime.
Quand elle pouvait s'isoler un peu, elle recherchait avidement dans les oeuvres du poète ce qui se rapprochait de ces sentiments, et s'en entretenait ensuite avec lui (I, 277) :
Nous promenant tous feuls, vous me difles, Maiflrejfe, Qu'vn chant vous dejplai/oit, s'il eftoit doucereux : One vous aimie:^ les plaints des triflcs amoureux. Toute voix lamentable & pleine de triftejfe.
Et pource (diflei-vous) quand ie fuis loin de preffe, le choifis vos Sonnets qui font plus douloureux.
S'il voulait parler un autre langage, elle ne l'encourageait guère, et il laisse quelquefois échapper sa mauvaise humeur d'avoir péniblement monté jusque dans les combles des Tuileries, où elle habitait, pour ne recueillir que des mépris
le ne fer ois marry fi tu confois ma peine. De conter tes degre^ reconte^ tant de fois : Tu loges au fonimet du Palais de nos Rois : Olympe n'auoit pas la cyme fi hautaine.
le pers à chaque marche & le pouls & l'haleine : l'ay la fnenr au front, i'ay l'ejîomac pcnthois, Pour ouyr un tienny, vn refus, vue vois De dcfdain, de froideur & d'orgueil toute pleine.
Souvent, tandis que Ronsard parlait de son amour, Hélène distraite, les 3^eux obstinément fixés sur quelque lointaine abbaye, lui répondait en lui vantant les Joies du renoncement et de la retraite (1 , 278) :
Vous me dijlcs, Maijlreffe, ejïant à la fenejlre. Regardant vers Mont-martre & les champs d'alentour : La folitaire vie & le defert feiour Valent mieux que la Cour, ie voudrais bien y ejlre.
Cette tristesse allait jusqu'à altérer sa santé (I, 307) :
Le mois d'Aoufl hoi'iillonnoii d'vne chaleur ejprife, Quand i\illay voir ma Dame afjife auprès du feu : Son hahit cfloit gris, duquel ic me dejpleu, La voyant toute palle en vue robhe grife.
Que plaignc:^-vous, difoy-ic, en vue chaire affife? le tremble 6" la chaleur refchatifer ne m'a peu, Tout le corps me fait mal, & viure ie n'ay peu Saine depuis jix ans, tant l'ennuy me lient prifr.
L'ennui, dans la langue du xvie siècle, c'est ce qu'aujourd'hui nous appelons le chagrin; mais Hélène était jeune, elle était demoiselle d'honneur de Catherine de Médicis, et obligée par nécessité, par devoir même, à prendre part aux plaisirs d'une cour élégante et raffinée.
Ces plaisirs qu'elle n'aurait pas cherchés la ressaisissaient violemment lorsqu'elle s'y trouvait mêlée, une sorte de réaction fiévreuse se produisait, et elle se laissait emporter au tourbillon.
Ronsard, qui aurait dû être heureux de cette diversion à sa tristesse, la lui reproche avec amertume (I, 297) :
Tandis que vous dance^ & balle:^^ à vojlre aife. Et mafque:^ vojlre face ainfi que vojlre cœur,
PaJJîonné d'amour^ ie me plains en langueur, Ores froid comme neige, ores chaud comme brai/e. Le Carnaual vous plaijl : ie n'ay rien qui me plaij'c Sinon de foufpirer contre vojlre rigueur.
Gardons-nous de prendre ces plaintes trop au sérieux ; ce sont thèmes poétiques bien plus que douleurs réelles. Renouveler la matière de ces chants, trouver l'occasion de les diversifier, faire montre d'habileté, étaler les difficultés subtilement vaincues, demeure la préoccupation constante du poète. Aussi, après avoir gémi sur le goût d'Hélène pour le bal, il nous la dépeint dansant « d'artifice vn beau ballet d'amour y> dans la grande salle des Tuileries (1 , 319), et nous en décrit minutieusement les capricieux méandres.
Il ne se montre pas amant fort exigeant, mais il voudrait obtenir quelque chose qui pût lui rappeler, lorsqu'il est seul, l'objet de son affection (I, 274) :
Si i'anois le portrait de vojlre belle face,
Las! ie demande trop! ou bien de vos cheiieiix, Content de mon malheur ie ferais bien Ijeurcux.
Mais ie n'ay rien de vous que ie puiffe emporter. Oui foi t cher à mes yeux pour nw- réconforter, Kc qui me touche au cœur d'vne douce mémoire,
Hélène, dans sa froideur, répondait à ces prières par des raisonnements du plus rigide platonisme; et Ronsard, un peu impatienté, répliquait en termes que la jeune fille devait trouver bien grossiers (I, 274) :
Vous dites que l'Amour entrelient fes accords Par l'ejprit feulement, ie ne fçaurois le croire : Car l'e/prit ne fut rien que par l'axdc du corps.
Elle avait d'ailleurs une suivante « laide & fotte », qui épiait ses moindres gestes, et que pour cette raison le poète ne pouvait pas sentir'.