‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 29 sur 77 · I. Fcrroiiiana, art. Gunniay. Geueviu, 1667, p · texte numérisé non relu

I. Fcrroiiiana, art. Gunniay. Geueviu, 1667, p

Quant à la postérité, qui se soucie peu des problèmes que les curieux se posent au sujet de la biographie des poètes, mais seulement de la partie impérissable de leurs chants, tout ce qu'elle a retenu de cette liaison, c'est l'admirable sonnet qui commence ainsi (1 , 3 16) :

Quand vous fere:^ lien vieille, au foir à la chandelle, AJfifc auprès du feu, deuidant & filant, Dire^ chantant mes vers, & vous efmerucillant, Ronfard vie célébrait du temps que tejîois belle.

L'orgueil du poète y éclate avec une naïveté confiante, il y songe plus à lui qu'à sa tendresse, et par là ce petit chefd'œuvre forme un contraste frappant avec celui, encore plus connu, que lui a inspiré Cassandre (II, 168) :

Mignonne, allons voir fi la rofe...

OÙ l'on sent à un si haut degré l'élan de la passion vraie et l'ingénuité de la jeunesse.

En écoutant le récit que le poète nous a fait, presque jour par jour, des phases diverses de son amour durant six années, nous avons pour un instant oublié les troubles, les ravages, les misères de toutes sortes, de ce triste temps.

Comment une vie intellectuelle et sentimentale si intense, si raffinée, a-t-elle pu se donner libre cours au milieu de catastrophes dont tous ressentaient le contre-coup? Ronsard s'en étonne tout le premier :

Au milieu de la guerre, en vu fiecle fans foy, Entre mille proce^, ejl-ce pas grand' folie D'efcrire de l'Amour?...

Aussi dit-il quelques vers plus loin :

Mufes ie prcns mon fac, ie feray plus heureux

En gaignant mes proce:^ qu'en fuiuant vos riuieres^.

I. Voir t. I, p. 308. Cf. t. V, pp. 98-99 et notes, et 114; VI, 36,

Nous ne connaissons pas le détail de ces procès, soutenus à cause des bénéfices qu'il possédait, surtout comme prieur de Saint-Côme; mais nous possédons sa requête aux maire et échevins.de la ville de Tours, pour se plaindre des empiétements d'un sieur Fortin, qui prétendait user en propriétaire d'un terrain que le couvent lui avait simplement cédé par bail emphytéotique. Quand on vient de lire les vers d'amour du poète, il est assez curieux de parcourir les lettres d'affaires qu'il écrivait, comme prieur d'un couvent, au même moment et peut-être avec la même plume. Il ne manque pas de verve en attaquant l'ambitieux teinturier : « le ne fais point de doute qu'il ne veuille perfuader à ceux qui le voudront croire que facilement il enrichira les fauxbourgs de Tours, comme les Gobelins ceux de Saint Marceau. Quand à nioy, ie n'en croy rien, pource que ie n'en voy rien <Sc aufli que nullement il ne donne fa teinture & fa peine à fes voifms, ains la vend bien cher, fmon quelquefois quelque vieux deuanteau d'vne bonne femme qu'il fera reteindre pour grand mercy. » Il s'ensuivit une expertise, et Fortin fut très heureux de se tirer d'affaire par une transaction'.

Si le poète venait à bout de ses adversaires devant les juges, il ne pouvait rien contre les incursions à main armée et prenait le parti philosophique de s'en consoler en songeant à sa belle (1,326) :

Voyant par les fondais via niai/on faccagèe, Et mon pais connert de Mars & de la mort, Pcnfant en ta beauté tu ejlois mon fuport.

Non content de rimer des sonnets amoureux, Ronsard, défenseur de l'orthodoxie, Ronsard, félicité par le pape pour son énergie contre les hérétiques, se distrait des misères du

I. Voir t. VIT, p. 126, et la note. Cl". Louis Froger, Ronsard ecclésiastique, pp. 36 et suiv.

Ronsard. — VIII. 21

temps en inscrivant le nom d'Hélène sur l'écorce des arbres de son prieuré et en lui dédiant une fontaine (I, 331) :

J fui que Ion honneur coule panny la plaine

Autant qu'il monte au Ciel cngrauè dans vn Pin, Inuoquant tous les Dieux, & rcjpandant du vin, le confacre à ton nom ce/le belle Fontaine.

Sans vouloir prendre cette cérémonie païenne au sérieux, on est obligé de convenir que la Fontaine d'Hélène ne figure pas uniquement dans les vers du poète : elle a une existence géographique, constatée par son biographe Binet, qui a soin de remarquer que Ronsard consacra à Hélène de Surgères « vne fontaine en Vendofmois, & qui encor auiourd'huy garde Ion nom, pour abbreuuer ceux qui veulent deuenir Poètes » K

Les années où Ronsard composa les Sonnets pour Hélène sont celles où sa faveur à la Cour et sa réputation atteignirent •leur apogée. Les Vers cVEuryniedon & de Callirée, qui célèbrent les amours de Charles IX et d'Anne d'Acquaviva furent composés vers 1570. Le 14 novembre 1570, le roi demande à l'infant de Portugal de nommer le poète chevalier de l'ordre de la Croix du Christ-.

A la même époque, le cardinal Louis d'Esté, chargé par le pape Pie V d'une mission auprès de Charles IX, amène avec lui le Tasse à la cour de France 3. Ce poète de vingttrois ans, déjà presque illustre, témoigne à Ronsard toute son

1. Celte fontaine se trouvait dans le vallon de la Cendrine, en amont du prieuré de Croixval. Les vers que notre poète lui a consacrés datent de 1574 ou de i^y^. Cf. t. I, pp. 331-336, et les notes, et mon éd. de la Vie de Ronsard, pp. 25-26 et 164, — P. L.

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