SUR
N reproche volontiers aux poètes de notre temps leur empressement à étaler leur généalogie, à énumérer les moindres particularités de leur ^/-^T^vH-V^ enfance, et surtout à mettre le public dans la confidence de leurs amours. En cela, comme en beaucoup d'autres choses, ils ne font que suivre l'exemple de leurs devanciers du xvie siècle. Plus que tout autre, Ronsard s'est raconté lui-même dans ses vers, avec un luxe de détails qui facilite singulièrement la tâche de ses biographes, pour peu qu'ils prennent la peine de le lire avec attention et de faire la critique de son témoignage.
Ses premiers récits d'une certaine étendue datent de 1554. Cette année-là il publie son deuxième Bocage, et le dédie : « A P. de Pafchal, du bas païs de Languedoc. »
Dans cette dédicace Ronsard se pique de la plus farouche indépendance (VI, 207) :
IfO NOTICE
Quelcun troimera bien ejirange, Et ridera fon front, dequoi l'heiire Pafchal d'vne louange Dont hearenx Je tiendrait vn Roi :
Mais vioi contant, qui ne mandie Des Rois ni hiensfaiâi ni honneurs.
Aux fçauans mes vers ie dédie Plus volentiers qu'aux grans Seigneurs.
On est forcé d'avouer que ces sentiments forment un contraste complet avec ceux que le poète affichera plus tard, et l'on comprend qu'il n'ait jamais reproduit cette pièce restée enfouie dans cette première publication, où ses éditeurs n'ont point songé à l'aller chercher.
Du reste, s'il n'attend de cette dédicace ni bienfaits ni honneurs, il compte en obtenir un avantage d'une autre espèce, ainsi qu'il nous le déclare d'une façon assez naïve :
Puis i'cjpcre qu'en recoiiipenfe, Pafchal me fera quelquesfois Imviorld par fon éloquence, Oui vault mieux que le bien des Rois.
Ronsard, comptant sur sa bienveillante indiscrétion, le prend pour son confident et lui adresse l'épître qui commence ainsi :
A Pierre de Pafchal, du bas pais de Languedoc.
le vcus, mon cher Pafchal, que tu n'ignores point D'où, ne qui ejl celui, que les Mufes ont ioint D'vn nœud fi ferme à toi, afin que des années, A nos nepucus futurs, les courfcs empanécs. Ne cèlent que Pafchal & Ronfard n'efioient qu'vn Et que tous dcus n'auoicnt qu'vn niefiiie cœur commun ^
I. Bocage, ft 22, C'est la forme primitive de la célèbre Elégie à Belleau (IV, 95). Marty-Laveaux l'a signalée le premier, ainsi que les vers précédents. Cf. la Revue d'Histoire littéraire de la France de 1902, p. 69, et ma thèse sur Ronsard poète lyrique (Paris, Hachette, 1909), pp. 125 et suiv. — P. L.
A la fin il proclame l'éternité de cette affection, scellée au collège de leur maître Dorât, ainsi que celle de leur ami commun Durban '.
Pourtant, qui le croirait ? Six ans plus tard le « cher Patchal « est transformé en « cher Belleau » et « Durban « en « Baïf » (voir ci-après p. 178). Nous ne pouvons passer outre sans nous demander la cause de cette substitution et sans examiner un peu ce qu'était devenu ce Paschal que nous venons de voir ami si affectionné de Ronsard. Écoutons d'abord Du Verdier, qui lui donne place dans sa Bibliothèque (Lyon, 1585, in-folio, p. 1035) :
« Il n'y eft en rang d'Autheur, mais d'vn pur abufeur du monde, qui repaiffoit les gens de fumée au lieu de roft, & qui auec cela fceut tirer de l'efpargne douze cens liures de gaiges par chacun an, pour faire l'hiftoire de France : & pour en donner bonne efperance, femoit de petits billets portans ces mots : P. Pafchalij liher quartus reriini a Francis geftariim : iaçoit qu'il n'en eut pas faid feulement fix feuillets lorsqu'il mourut. Dequoy Adrian Turnebus, profeffeur Royal, qui n'auoit que le tiers de tels gaiges, bien qu'il meritaft trois fois dauantage, defpité de voir la France ainfi befflée, feit vne Satyre contre luy. l'en ay veu à Paris au logis de la petite harpe, rue de la Harpe, tout ce qu'il en auoit faid en fa vie, qui ne paffoit pas dix ou douze feuillets, que s'en allant il auoit laiffé auec quelques hardes à fon hofte nommé Maugis pour gage de la fomme de cinquante efcus fol, qu'il luy deuoit encores, de rcfle de defpence. «
La satire de Turnèbe dont parle Du Verdier a été mise en français par Joachim du Bellay sous ce titre : Traduâion d'vnc epiflre latine de Monfieiir Tornelms fur vu nouueau moyeu de
I. Nous avons dû remanier ici un passage erroné de la Notice. — P. L.
faire fon proiifit de î'ejîude des lettres. Le poète ne nomme point Paschal, mais le désigne en des termes qui ne permettent aucun doute, car il parle de quelques feuillets,
Aucc vu titre an front, qui fe âonnoit la gloire D'eftrc le Hure quart de la Franeoyfe hi flaire '.
A l'exemple de Turnèbe, Ronsard avait dévoilé Paschal dans une pièce en prose latine, qu'Estienne Pasquier a mentionnée dans la lettre suivante adressée au poète :
« J'ay leu & releu l'Eloge Latin que vous avez fait de Pafcal : & l'ay leu de bien bon cœur; car quelle chofe peut venir de voftre lime, qui ne me plaife? Vray Dieu que vous avez à propos defcouvert fa piperie ? Comme non feulement vous avez combatu, ains abatu ce grand monftre? Si que je me promets (quelque privilège d'impudence qu'il fe donne) que déformais il apprendra à fe taire, & de ne publier fes inepties devant la face de noftre Prince. Parquoy foudain que j'ay efté de repos, je n'ay eu rien en plus grande recommandation que d'habiller à la Françoife voftre Latin. Ce fera à vous de juger fi bien ou mal. D'une chofe vous puis-je afleurer, que fi je ne vous ay fatisfait, je me fuis contenté moy-mefme, pour revanger une jufte querelle de noftre France & des gens dodes, entre lefquels combien que je ne me donne nul lieu, fi vy-je en cefte efperance, que chacun d'eux tant par voftre exemple que le mien, apprendra à la parfin, de garentir ce Royaume de cefte dangereufe befte. En quo\' nous ne faifons rien qui n'ait efté attenté par ce grand perfonnage Tournebu -. «