I. Brantôme, éd. Lalanne, t. III. p
l66 NOTICE
Ce ne fut pas sans quelque regret que le duc d'Orléans se sépara de son page, mais il voulait égayer un peu l'isolement où allait se trouver sa sœur Madeleine.
Brantôme, un de nos premiers reporters, nous répète en ces termes ce que Ronsard lui raconta au sujet des sentiments de cette reine (VIII, 127) : « Elle fut donq' mariée au roy d'Efcoffe; & ainfin qu'on l'en vouloit deftourner, non qu'il ne fût, certes, vng beau & braue prince, mais pour eftre condempnée à aller faire fon habitation en vng peys barbare & vne gent brutalle, luy difoit-on, elle refpondoit : « Pour le nioings tant que ie viuray ie feray reyne, ce que « i'ay toujours defn-é, » Mais quand elle fuft en Efcoffe, elle en trouua le pays tout ainfm qu'on luy auoit did, & bien différent de la doulce France, Touteffois, fans autre femblant de la repantance, elle ne difoit autre chofe, fmon : « Hélas! « i'ay voulu eftre reyne « ; couurant fa trifteffe & le feu de fon ambition d'vne cendre de patience, le mieux qu'elle pouuoit. M. de Ronfard m'a conté cecy, lequel alla aueq' elle en Efcoffe, fortant hors de page d'aueq' M. d'Orléans, qui le luy donna pour aller aueq'elle, & veoir fon monde. »
Ronsard, dont l'adolescence paraissait condamnée aux plus douloureux spectacles, vit bientôt expirer la reine (V, 250) :
Ny larmes du mary ny beauté ny ieunejfe, Ny vœu ny or ai/on ne flcchifi la rndejfe De la Mort qu'on dit fille à bon droiâ de la Nitiâ, Que cejle belle Roy ne auant que porter fruid, Ne mourujl en fa Jleur : le poumon qui ejl bojlc De l'air qu'on va fouflant, luy tenoijl à la cofte.
Elle mourut fans peine es bras de fon mary, Et parmyfes bu if ers : luy trijlenient marry, Ayant l'ame du dueil & de regret frappée. Voulut cent fois percer fon corps de fon ejpèe. La raifon le retint, & tout ce faicl ie vey, Oui tenue l'auois Page en fa terre fuiuy, Trop plus que mon mérite, honoré d'vn tel Prince, Sa boute m'arreftant deux ans eu fa prouince.
Suivant Du Perron, ce fut en Ecosse que le penchant de Ronsard pour les lettres devint impérieux. Il « y leiourna deux ans & demy, pendant lefquels il apprit les particularitez & la langue de la prouince. Or ce fut là premièrement qu'il commença à prendre gouft à la poëfie. Car vn Gentilhomme Efcoffois, nommé le Seigneur Paul, tres-bon Pocte Latin, fe plaifoit à luy lire tous les iours quelque chofe de Virgile ou d'Horace, le luy interprétant en François, ou en Efcoffois : & luy qui auoit defia jette les yeux fur les rymes de nos anciens Autheurs, s'efforçoit de le mettre en vers le mieux qu'il luy eftoit poffible ' « .
Binet, qui parle aussi de ce « Seigneur Paul, Efcoffois », ajoute : « Baïf m'a affeuré toutesfois qu'il eftoit Piedmontois, lequel auoit efté page auec Ronfard. » Pourquoi ne pas supposer qu'il s'agit de deux personnes différentes, et que Ronsard, attiré dès l'enfance vers la littérature, se rapprochait instinctivement de tous ceux qui en avaient le goût et pouvaient lui en faciliter l'étude -?
En revenant d'Angleterre, Ronsard rentra chez son ancien maître ( V, 2)i ; I V, 97) :
Retourné, ie fus Page au grand Duc d'Orléans, Le tiers fils de François...
A mon retour ce Duc pour page me rcpriui : Long temps à VEf curie en repos ne me tint.
1. Œunres de Ronfard, éd. de 1625. C'est à peu de chose près le texte priiiceps de Du Perron (1586). — P. L.
2. Le texte cité par Marty-Laveaux est celui de la troisième édition (1597); d'après je texte princeps (1586), il s'agit d'un gentilhomme piémontais « frère de Madame Philippes, qui fut mère de Madame de Challelleraut « ; autrement dit, c'était un frère de Philippe Duc, maîtresse du dauphin Henri, et par lui, en 1538, mère de Diane, qui fut légitimée et devint duchesse de Châtellerault, puis d'Angoulême. Cf. mon édition critique de la Vie de Ronsard, pp. 84-86. . — P. L.
Il s'agit de l'Écurie royale, qui était alors, dit Binet, « vne efcole de tous honeftes & vertueux exercices », et où Ronsard « auoit pour compagnon & familier amy le feigneur de Carnaualet », lequel devint plus tard gouverneur du duc d'Anjou (le futur Henri III), mais n'était alors qu'un simple écuyer^
Là, suivant Du Perron, le futur poète « fe rendoit merueilleux par deffus tous fes compagnons, fuft à tirer des armes, à monter à cheual, à voltiger, à lutter, à ietter la barre, & autres tels efforts, où l'auantage de la complexion eft principalement requis. Car ceux qui l'ont cogneu en fa première fleur racontent que iamais la nature n'auoit formé vn corps mieux compofé ny proportionné que le fien, tant pour l'air & les traicls du vifage qu'il auoit tres-agreable, que pour sa taille & fa ftature extrêmement augufte &: Martiale - ».
Pendant que Ronsard se formait à tous les exercices, son maître songeait à devenir le gendre de Charles-Ouint (V, 251) :
En viagnifiquc pompe en Flandre il vlfita Par deux fois l'Empereur, qui henin le traita : Il luy promit fa fille, & chargé d'c/perance, De ieiineffe & d'Amour, fijl fou retour en France.
r. Ce gentilhomme breton, de son vrai nom Kernevenoy, né vers 1520, mourut à Paris en 1571. En 1549, il avait les fonctions de « premier escuj^er du roi Henri II ». Aussi, dans l'ode pindarique An feigneiir de Carnaualet (II, 107), publiée en janvier 1550, Ronsard l'a-t-il vanté comme habile cavalier et professeur des pages aux Écuries royales. Dans VHynine de France, qui est de 1549, il exalte également ses mérites d'écuyer (VI, 82). C'est seulement en 1565 qu'il le célébrera comme gouverneur d'un prince de France (II, 13 ; cf. VI , 491). Voir mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 75 et 89-90). — Nous avons dû remanier ici un passage obscur et inopportun de la Notice. — P. L.
2. Œunres de Ronfard, éd. de 1623, p. 1671. C'est à peu près le texte princeps de Du Perron (1586). — P. L.
Enchanté de son page, le duc d'Orléans l'envoie {IV, 97) ... en Flandres & Zelande.
Ronsard était chargé, dit Marcassus, de « quelques parolles de créance » que le prince adressait à sa fiancée. Je devais ensuite, nous dit-il, me rendre (IV, 97)
... en EfcoJJ'e, oii la tonpejle grande Auecques LaJJïgni, c aida faire toucher Pouffée anx bords Anglais la nef contre vn rocher.
La nef en cent morceaux fc rompt contre le bord. Nous laijfant fur la rade, & point n'y eut de perte Sinon elle qui fut des flots fale^ couuerte.
D'E/coJfe retourné, ie fus mis hors de page.
Toutefois son éducation de gentilhomme n'était pas encore terminée, et, s'il quitta la maison de Charles, duc d'Orléans, troisième fils de François 1er, ce fut pour entrer dans celle d'Henri, second fils de ce roi, qui, devenu dauphin par la mort de François, premier maître du poète, devait bientôt succéder à son père sous le nom d'Henri II. Il rappelle en ces termes cette époque de sa vie dans une pièce intitulée : Caprice. Au Seigneur Simon Nicolas (VI, 62) :
Tu m'as cogneu, deflors que i'cjlois page A ce grand Roy qui deuoit, fans l'effort D'vn accident, darder fon nom du bord Oii le Soleil êueillefa paupière, lufqu'oii il tombe cil l'onde marinière...
et ailleurs (IV, 188) il dit à Henri II lui-môme :
l'ay, quand i'eflois ton page, autrefois fous Granual Veu dans ton efcurie vn femblable chenal Qu'on furnommoit Hobere, ayant bien cognoiffance De toy quand tu montois^...
I. Ce n'est pas en 1540 que Ronsard quitta le service du prince Charles pour celui du dauphin Henri, mais vers juillet 1545,
Ronsard. — VIII. 15
I yO NOTICE
Bientôt le Jeune page compléta son éducation par des voyages qui devaient le préparer aux affaires (IV, 97) :
... (i peine J'ci\c ans anoicnl horné mon ùgc, Que l'an cinq cens quarante aiicc Baïf ic vins En la hante AJlemaignc oii la langnc i'apprius.
Nous avons raconté dans la biographie d'Antoine de Baïf (p. v) l'ambassade de Lazare de Baïf son père, accompagné de Ch. Estienne et de Ronsard, et nous n'avons pas à y revenir ^
« Apres ce voyage, dit Binet, il en fit vn autre en Piedmont, auec ce grand Capitaine de Langey, pour faire feruice au Roy, en la proferiion, où le flot des affaires du temps, & non l'inclination de fa nature le pouffoit-. w
d'après deux p.issages du Tombeau de Marguerite de France, où Ronsard nous dit d'une part que « Charles fut près de cinq ans fon maillre », et d'autre part qu'il servit Henri II « leize ans domertique à fes gages » (V, 252 et 255). Si, dans les textes cités par Marty-Laveaux, Ronsard se qualifie « page », bien qu'il ait été « mis hors de page » en mai 1540, c'est qu'il a abusé du mot en lui donnant .le sens plus général d'écuyer ou de serviteur. Cf. mon éditton de la Fie de Ronsard, pp. 77-78. — P. L.
1. Ce n'est pas à Spire dans le Palatinat, mais à Haguenau en Basse-Alsace que se tinrent les réunions auxquelles prit part Lazare de Baïf. Sur la durée de cette ambassade (du 16 mai au 14 août 1540), sur les personnages qui prirent part aux conférences et le profit que Ronsard a pu en tirer, voir Lucien Pinvert, Lazare de Baïf (Fontemoing, 1900), pp. 6^-j'j ; ma Jeunesse de Ronsard, dans la Revue de la Renaissance, janvier 1902, pp. 46 et suiv., et mon édition de la Vie de Ronsard, pp. 77 et 79. — P. L.
2. J'ai démontre par des arguments décisifs non seulement que cette assertion de Binet reproduite par tous les biographes n'est pas fondée, mais que P. de Ronsard n'est jamais allé en Italie. Une ode publiée en 1550 sous ce titre An pals de Vandomois [l'auteur] voulant aller en Italie, mais intitulée à partir de 1555 simplement Au pais de Vandomois (II, 312), pourrait faire illusion et a sans doute trompé Binet lui-mC-me. Le poète ne donna pas suite à
Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, parti pour le Piémont en novembre 1541, ne devait revenir en France que pour y mourir à Saint-Symphorien, le 9 janvier 1543, entouré de tous les gens de sa maison, dont Rabelais nous donne la liste et parmi lesquels il se place ^
Au moment de cette mort, Ronsard était depuis longtemps de retour, mais il est probable qu'au cours de son voyage il avait eu occasion de se trouver avec Rabelais, et ce serait de cette rencontre que daterait la mésintelligence que plusieurs historiens ont signalée entre eux.
Il faut remarquer que le plus ancien témoignage de cette animosité prétendue nous a été fourni en 1697 par Bernier-. Comme indice contemporain de leur querelle on ne pourrait alléguer que VEpitaphe de François Rabelais par Ronsard {VI, 210), badinage dénué de toute acrimonie.
A l'époque où l'on écrivait l'histoire littéraire sans se préoccuper des dates, on a pris la harangue de l'écolier limousin pour une satire du style de Ronsard, mais Pantagruel a paru en 1533, c'est-à-dire lorsque le poète n'avait encore que huit ans. Cela n'embarrasse guère Michelet : selon lui, la colère de Ronsard vient de ce qu'il avait été, non pas critiqué, mais annoncé dans ce livre 3 :
« La haine des deux partis venait de loin. Rabelais, dès les premières pages du Pantagruel, quinze ans d'avance, avait prédit Ronsard...
« Joachim était propre neveu du cardinal Jean du Bellay,
sou projet, qui d'ailleurs est postérieur à la mort de Guillaume du Bellay. Cf. ma Jeunesse de Ronsard, dans la Revue de la Renaissance de janvier et février 1902, et mou édition de la Vie de Ronsard, pp. 79 et suiv. - — P. L.