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la justices; et il ajoute aussitôt : « Ceci soit dit sans déroger à mes principes d'opposition. »
Pour lui, l'opposition est un principe. Il faut dire que cet esprit taquin a toujours été dans une certaine mesure celui de la France bourgeoise, dont le tempérament est essentiellement frondeur. Courier devait donc plaire à son public par cette qualité, ou, si vous Vaimez mieux, par ce défaut, qui était celui de la nation. Elle se retrouvait dans cet écrivain silibre, si chagrin, toujours prêt à piquer l'endroit faible, qui s'emparait de ses rancunes, les aiguisait en pointes, et les lançait sous forme de traits acérés.
Courier avait, comme elle, un sentiment très-vif de l'égalité ; comme elle, il haïssait le noble, l'homme au-dessus, et son ami le prêtre, qui, enflé du retour des Bourbons, affichait des prétentions hautaines et se rendait insupportable par ses insolentes tracasseries. Il avait en horreur l'autorité sous tous ses aspects, et c'est lui qui, plus que personne, a contribué à l'impopularité du gendarme en France.
Dans tout cela on ne voit pas beaucoup d'idées larges et généreuses^ la polémique de Paul-Louis a été toute de négation; mais c'est par cette raison même qu'elle a beaucoup plu aux contemporains, et, comme après tout quelques-uns des travers qu'a raillés le pamphlétaire n'ont point disparu, elle nous plaît encore, bien que nous en sentions mieux le vide.
Il faut toujours, pour apprécier un pamphlet, qui
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est une auvre de circonstance , se reporter à l'époque qui l'a vu naître. Qae//e joie ce dut être pour le pays tout entier, en i8i6j quand la Restauration venait de ramener et les émigrés qui redemandaient leurs biens, et les hommes noirs qui, prêchant la restitution, réclamaient le retour à la dime; quand l'administration tout entière, depuis le ministre jusqu'au dernier adjoint, était aux mains des ennemis de la Révolution, que d'entendre tout à coup cette voix d'une bonhomie gouailleuse qui disait : « Je suis Tourangeau, j'habite Luynes... J'imagine bien que la plupart d'entre vous, Messieurs, ne savent guère ce qui s'est passé à Luynes depuis quelques mois... » Le bon apôtre ! ce qui s'était passé à Luynes depuis trois mois, c'était précisément ce qui avait eu lieu partout à la fois, en sorte qu'en contant l'histoire de François Fouquet, mis en prison pour s'être moqué de son curé, il présentait à la France libérale un miroir où tout le monde se reconnut.
Le succès fut considérable. C'était un homme nouveau et une nouvelle manière. L'homme n'était guère en effet connu que d'un petit clan de lettrés et d'hellénistes. Sa manière ne se pouvait comparer à rien de ce que l'on admirait en ce genre. Ce mélange de bonhomie narquoise, de malice naïve, avec de rapides élans d'éloquence ; cette langue vive, familière, exquise en ses raffinements de simplicité étudiée ; ce style sobre, net, avec sa phrase courte et aiguisée; l'art infini de
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composition et le goût de raillerie mordante qui se décelait dans ces quelques pages, séduisirent le public de la Restauration, plus sensible que le nôtre aux qualités littéraires, et qui savait encore aimer l'esprit.
Tout Paris s'amusa de la déconvenue de ce pauvre Mauclair qui avait eu le tort de mal parler du gouvernement, u Dans le fait, disait ingénument Paul- Louis, la chose est possible; peu de gens chez nous savent ce que c'est que le gouvernement; nos connaissances sur ce point sont assez bornées ; ce n'est pas le sujet ordinaire de nos méditations, et si Georges Mauclair en a voulu parler, je ne m'étonne pas qu'il en ait mal parlé; mais je m'étonne qu'on l'ait mis en prison pour cela. » A ces malices, d'un tour si précieux et si achevé, succédait le tableau douloureux d'une fille à qui les gendarmes avaient arraché son père. « Elle obtint, mais trop tard, l'entrée de la prison. Il l'a vue, il l'a embrassée, il se flatte de l'embrasser encore; il ne sait pas tout son malheur, que frémissent de lui apprendre les gardiens mêmes de ces lieux. Au fond de ces terribles demeures, il vit de l'espérance d'être enfin quelque jour rendu à la lumière et de retrouver sa file. Depuis quinze jours elle est morte. Justice : équité! Providence! vains mots dont on abuse! Quelque part que je tourne les yeux, je ne vois que le crime triomphant et l'innocence opprimée. »
Peut-être l'accent n'est-il pas bien sincère; peut-
être trouverait-on aujourd'hui quelque soupçon d'affectalion dans cette apostrophe soudaine : Justice, équité, Providence ! C'est le malheur de tout ouvrage qui sent trop le travail, qui est trop fini, d'exciter des appréhensions de cette sorte. Mais il est probable qu'en ce temps-là personne ne fit ces réflexions chagrines; on admira de bonne foi cette merveilleuse variété de tons; la Pétition aux deux Chambres fut regardée comme un chef-d'œuvre, et il est bien vrai aussi que, même encore aujourd'hui, c'est un pamphlet qui vaut la peine d'être lu.
Les Lettres au rédacteur du Censeur (1819- 1820) vinrent ensuite. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que c'est là qu'il faut chercher surtout et admirer le Courier pamphlétaire. Courier n est pas l'homme des grandes compositions ; ces petits cadres qu'il choisit au hasard des événements ne lui peuvent fournir que deux ou trois pages de réflexions : il les emplit à merveille. D'idées générales, il n'y en a pas d'autres, sinon que les impôts sont chers, les nobles insolents, les prêtres fanatiques, les gouvernements tracassiers : idées simples à comprendre, faciles à exposer, et qui sont une matière inépuisable de plaisanteries. Et le voilà, embusqué derrière sa haie, un chapeau de vigneron sur les yeux, le doigt sur la gâchette de son fusil des grandes guerres, qui tiraille, à droite et à gauche, contre les tenants du trône et de l'autel . c'est une grêle de coups secs et
répétés; c'est du petit plomb qu'il envoie dans les mollets; cela ne tue pas, cela cingle, et l'on rit.
Qu'y a~t-il de plus joli que la lettre fameuse : « Monsieur le commandant , veuillez faire arrêter et conduire en prison un tel, de tel endroit », et que ses réflexions sur la célèbre phrase : Le peuple croit et prie? Peut-être, dans ce dernier pamphlet, Courier est-il un peu long à organiser sa mise en train ; i7 ressemble à un vaudevilliste qui aurait quelque peine à croiser les fils de l'action au premier acte. Mais, quand il a bien exposé son sujet, quel pétillement de mots drôles ! quelle verve [le mot n'est pas trop fort cette fois) de railleries excellentes ! Il arrive quelquefois à Paul-Louis , en quête de sujets originaux, de les choisir trop subtils, et il s'y empêtre. Un exemple entre autres :
« La cour, dit-il, est un lieu bas, fort bas, fort au-dessous du niveau de la nation. Si le contraire paraît, si chaque courtisan se croit par sa place et semble être élevé plus ou moins, c'est' erreur de la première vue, ce qu'on nomme illusion d'optique, aisée à démontrer : soit A le point où se trouve M. Decazes ))
Et le voilà embarqué dans une démonstration géométrique d'où il ne sort plus, malgré tout son esprit. Là, on touche au doigt le procédé. Il se trahit par l'embarras même où il jette celui qui l'emploie. Mais ces cas sont rares, et bien que Courier, dans le choix
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et l'invention de ses cadres comme dans l'arrangement de son style, ait toujours quelque chose de laborieux et de cherché, il est le plus souvent absous par le succès, et il ne reste plus qu'à admirer l'ingéniosité de cet esprit qui tire d'un champ d'idées si étroit, à l'aide de procédés de composition qui sont toujours les mêmes, des ressources si nombreuses et si variées.
Je l'aime moins dans ses grandes compositions, dans celles qui ont établi sa réputation aux yeux des contemporains, et qui sont toujours citées par les panégyristes de Paul-Louis. Je soupçonne les admirateurs quand même du vigneron de la Chavonnière d'en parler par oui-dire, et, sans l'avoir relu, d'accepter des jugements tout faits, qu'ils ne se sont pas donné la peine de contrôler eux-mêmes.
Armand Carrel s'extasie sur le Pamphlet des Pamphlets. Je suis étonné au contraire de la mai" greur du développement , quand je le compare à la grandeur de l'idée. C'est là qu'on voit à plein la différence d'un homme de beaucoup d'esprit, qui use irès-artipcieusement d'une langue apprise, avec un écrivain de race, qui se laisse emporter au souffle d'une conviction forte et d'une éloquence naturelle. Relisez ce fameux Pamphlet des Pamphlets, vous serez surpris et fâché que le sujet, un si vaste sujet, n'ait pas mieux porté l'orateur, ne lui ait pas in-spire des accents plus virils, de plus beaux mouve-
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ments de passion. C'est sa cause que Paul -Louis défend; que dis-je ? c'est la cause du journalisme tout entier, celle de la vérité. Il y rencontre associés les plus grands noms de tous les temps : Démosthène, Cicéron, saint Basile, Pascal, Voltaire, et il n'est occupé que du soin méticuleux d'aiguiser sa phrase et de choisir ses mots. Il arrive à être impatientant avec ses curiosités de style.
Ten dirai autant et de son fameux pamphlet sur l'achat de Chambord, et du discours qu'il aurait dû prononcer à ce propos dans le procès qu'on lui intenta. Ce sont deux morceaux qui laissent moins de regrets assurément ; et pourtant n'est-on pas fâché de voir un homme de tant d'esprit insister si longtemps sur des idées si peu justes, et qu'il savait parfaitement être fausses. Croyait-il sérieusement que la Cour, à supposer qu'elle s'installât à Chambord, corromprait l'innocence des campagnes environnantes, et était-il besoin, pour prouver ce thème absurde, de fouiller dans les vieux anas et d'y déterrer des scandales douteux?
Non, décidément j'aime mieux Courier quand il ne mène pas si grand bruit, quand il écrit j'allais dire couramment, — non, il n'a jamais eu la plume facile, — mais sans y mettre tant de prétention , des articles de polémique quotidienne : il n'est pas écrasé sous la grandeur des idées auxquelles il touche, il reste aisément au niveau de son sujet.
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Son chef-d'œuvre, à mon avis, se trouve dans ses RÉPONSES AUX LETTRES ANONYMES. Cette façon de répondre à des lettres qu'on n'a pas reçues est un artifice, ou, si vous aimez mieux, un procédé, qui est devenu fort commun depuis Courier. Je ne sais si c'est lui qui a inventé ce cadre facile} il en a fait un heureux emploi. C'est ainsi qu'il a écrit son admirable morceau sur la confession auriculaire, à propos des crimes horribles reprochés à l'abbé Mingrat. Jamais Courier ne s'est élevé plus haut, jamais il n'a rencontré une veine d'éloquence plus heureuse. Il a été tour à tour mordant, ému, tendre, spirituel, et ce qu'il y a d'un peu court, de haletant et d'apprêté dans sa phrase s'est perdu dans un grand courant de style.
Il est inutile, je crois, de suivre Paul-Louis dans tous les écrits qui nous restent de lui. Ils sont après tout peu nombreux, et je crois qu'il a eu raison de n'en pas composer davantage. Il est de ceux dont la lecture ne se pourrait soutenir longtemps. Les premières pages en sont amusantes et ravissent; la sécheresse des idées, le retour fréquent des mêmes procédés, l'apprêt du style, ne tardent pas à fatiguer, à irriter. Pascal disait que l'on est charmé lorsque, croyant trouver un écrivain, on rencontre un homme. Cet homme, on le chercherait en vain dans Courier, et, s'il arrive par hasard qu'on le découvre une fois derrière son ccuvrc, il est si hargneux, si désagréable, qu'on ne
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demande qu'à ne pas faire plus ample connaissance avec lui.
Il n'y avait pas d'esprit moins large que Courier. Il était de ceux qui ne comprennent rien aux idées modernes, et qui se hérissent sans raison contre toutes les modes de l'époque présente.
Parlait-il des écrivains de son temps, dont quelquesuns ne sont pourtant pas les premiers venus : « Le moindre femmelette du XVII' siècle, disait-il, vaut mieux pour le langage que tous les Jean-Jacques du nôtre. » // va au Théâtre-Français un jour où Talma joue : ce n'était cependant pas un pleutre que Talma ; il écrit à sa femme : « On donnait Andromaque; je n'ai rien vu de si pitoyable au monde. Tout était révoltant : Andromaque avait dix-huit ans, et Oreste soixante. Tantôt il hurle et beugle ; tantôt il parle tout bas, et semble dire : Nicole, apporte-moi mes pantoufles. Tout cela est entremêlé de coups de poing et de gestes de laquais; etc., etc. » Voilà comme il juge.
Il est de mauvaise humeur contre tout : contre la guerre, qu'il trouve absurde, et qu'il ridiculise de son mieux dans sa conversation avec Madame d'Albany; contre la cour, contre les rois, contre les prêtres, contre les juges, contre l'administration , contre les gens qui ne regimbent pas et ne sont, dit-il, dévoués qu'à la caisse du payeur; contre les impôts, contre les lois. Contre quoi ne déblatère-t-il point? Oh si! pour-