DE SAINTE-CROIX
Je vous présente ici, Monsieur, un travail dont vous avez approuvé l'idée. Je souhaite qu'il se trouve dans l'exécution quelque chose qui vous satisfasse et qui vous paraisse mériter l'attention des gens instruits. En traduisant , pour vous l'of- ' frir, ce que Xénophon a écrit sur la cavalerie, j'ai suivi' d'abord le dessein que j'eus toujours de vous plaire, et j'ai cru faire en même temps une chose agréable à tous ceux qui s'occupent ou s'amusent de ces antiquités. ^^
Vous n'aviez pas besoin sans doute qu'on vous traduisit Xénophon ; mais vous aviez besoin d'un texte plus correct que celui des livres imprimés , et c'est là vraiment le présent que je vous ai des- ' tiné. J'ai vu et comparé moi-même la plupart des manuscrits de France et d'Italie , où ayant trouva beaucoup de vieilles leçons inconnues aux premiers éditeurs de Xénophon , j'ai remis à leur IV. ï3
1^4 A M. DE SAINTEH^ROIX.
place dans le texte celles qui s'y sont pu ajuster exactement 9 sans aucune correction moderne^ laissant aux critiques l'examen de toutes les autres, ou douteuses ou corrompues, que j'ai placées au bas des pages, et je pense ainsi yous^ donner ce texte aussi entier que nous saurions ravoir aujourd'hui, c'est-à-dire fort mutilé, comme tous les monumens antiques , mais non refait, ni restauré,ou retouché le moins du monde, tel en un mot que nous l'ont transmis les siècle passés.
Ma traduction toutefois poun^a être utile à ceux même qui Hront ces livres en grec; car il y a dans de tels écrits beaucoup de choses qu'un soldat peut expliquer aux savans. J'ai cherché à la rendre exacte. J'aurais voulu qu'on y trouvât tout ce qui est dans Xénophon , et non- moins le sens de ses paroles que le sentiment, s'il faut ainsi dire. Ne pouvant atteindre ce but , qui serait au vrai la perfection d'un pareil travail , j'en ai ap* proche du moins autant qu'il était en moi, et même plus heureusement que je ne l'eusse imaginé en quelques endroits, où vous ne trouverez guère à dire qu'une certaine naïveté propre à cet auteur, charmante et d'un prix infini, mais difficile à conserver dans quelque version que ce soit. Sur ce point ceux qui l'ont voulu imiter en sa langue même , selon moi , y ont mal réussi. Je n'avais garde d'y prétendre; mais imputant à
A H. DE SAI?iTF.-CR01X. igS
bonne fortune tout ce que j'ai pu rencontrer dans notre français d'expressions qyi représentaient assez bien le grec de mon auteur, partout où je me suis aperçu que le trait simple et gracieux du pinceau de Xénophon ne se laissait point copier, j'y ai renoncé d'abord et me suis borné à rendre de mon mieux, non sa phrase, mais sa pensée.
J'aurais fort grossi mes remarques , si sur chaque passage j'eusse voulu noter toutes les erreurs des critiques et des interprètes. Car il n'y a pas une Ugne de ces deux traités qui ne se trouve quelque part mal écrite ou mal expliquée. Mais on instruit bien peu, ce me semble, le lecteur^ en lui apprenant qu'un homme s'est trompé. Ces fautes que j'ai connues , sans les marquer, m'ont obligé de donner en l)eaucoup d'endroits les preuves, autrement superflues, de mon interprétation. C'est ce qui a produit les notes sur le texte. Celles qui accompagnent la vei*sion sont le fruit de quelques observations que le hasard m'a mis à portée de feire. Vous trouverez dans tout cela peu de lecture , nulle érudition , mais vous n'en serez pas surpris, et vous n'attendez pas de moi de ces recherches qui demandent du temps et des livres.
Quant à l'utilité réelle de ces ouvrages de Xénophon relativement à Tart dont ils traitent , je ne sais ce que vous en penserez. Bien des gens
1^6 A K. DE SAIICTE-CROIX.
croient qu'aucuD art ne s'apprend dans les livres, et les livres, à dire vrai, n'instruisent guère que ceux qui savent déjà. Ceux-là, lorsqu'il s'en trouve , pour qui l'art ne se borne pas à un exercice machinal des pratiques en usage, peuvent tirer quelque fruit des observations recueillies en temps et lieux différens; et les plus anciennes parmi ces observations sont toujours précieuses, soit qu'elles contrarient ou confirment les maximes reçues, étant pour ainsi dire le type des premières idées dégagées de beaucoup de préjugés. Voilà par où ces livres-ci doivent intéresser. Ce sont presque les premiers qu'on ait écrits sur cette matière. Des préceptes qu'ils contiennent, les uns subsistent aujourd'hui, d'autres sont contestés, d'autres oubliés, ou même condamnés chez nous ; mais il n'en est point qu'on ne voie encore suivi quelque part , comme je l'ai marqué dans mes notes ; et je m'assure que si on voulait comparer soigneusement à ce qui se lit dans Xénophon non-seulement nos usages actuels, mais les pratiques connues des peuples les plus adonnés aux exercices de la cavalerie, on y trouverait mille rapports dont je n'ai pu m'aviser, et tous curieux à observer, ne fut-ce que comme matière à réflexions.
Portici , le i*' décembre 1807.
Avant tout ' il faut sacrifier, et prier les dieux que tu puisses penser, parler, agir dans ton commandement, de manière à leur plaire, ayant pour but le bien et la gloire de l'état et de tes amis. Ce devoir rempli , tu songeras à recruter des cavaliers, afin de compléter le nombre fixé par la
* Ces sortes de débuts tronqués , ou acéphales , cooime on les nommait, prisent à Xénophon. Socrate, dans le Phœdrus, les approuve-; parlant d'un discours de Lysias : *« Poyr moi , dit-il, qni n*y entends pas •> autrement finesse, je lui sais bon gré d'avoir écrit ce qui lui est venu « d^bord à fesprit , sans tant de préparation. » Platon , qui feint de se <t moquer de cette méthode , en use plus que nul autre , et à bon droit , « dans ces narrations familières , où il entreprend de raconter une con- « versation. *> Mais l'ouvrage même le plus noble et le ftlus achevé de Xénophon, la Retraite des Dix Mille, commence ainsi :JDe Darius et ie Parjsatis deux en fans naissent,,,, comme s*il continuait un récit; ce que plusieurs ensuite imitèrent; car ce début était célèbre, aussi bien que celui du Banquet : Mais quant à moi , il me semble...
Eans oe dbrours-ci , Xénophon s'adresse à quelqu'un qui venait d'être nommé commandant de la cavalerie , et qui apparemment n'est autre que oe même jeune homme qu'il introduit ailleurs , s'entreteuant avec Socrate des devoirs de celte charge. Voyez Mémoires de Socfate, 3, 3,6.
loi, et de ne pas laisser diminuer le corps existant, ce qui arriverait nécessairement si l'on n'y remédiait, les uns se trouvant , par leur âge , hors d'état de servir, les autres, par quelque autre cause. Le corps étant complet, il faudra s'occuper de la nourriture des chevaux, qui doit être telle qu'il convient pour les mettre en état de supporter de grands travaux; car s'ils ne sont préparés à toutes sortes de fatigues, ils ne sauraient ni poursuivre ni s'échapper au besoin. Il faudra faire en sorte aussi que les chevaux soient sages et faciles à conduire : un cheval indocile n'aide qu'à l'ennemi , et tous ceux qui ruent sous l'homme ou donnent des coups de pied doivent être renvoyés, rien n'étant plus embarrassant ni plus dangereux à la guerre. On aura soin encore de i-endre leurs pieds tels , qu'ils marchent franchement sur le sol le plus âpre , attendu que là où ils soufïrent en trottant ou galoppant, leur service est nul. Les chevaux étant ce qu'ils doivent être, il convient d'exercer les hommes, d'abord a sauter sur leurs chevaux (ce qui en mainte rencontre en a sauvé plus d'un), puis à se tenir fermes, quel que soit le terrain, uni ou montueux ; car la guerre se fait en tous lieux et toute nature de pays *. Quand ils auront assez d'as-
1 Xénophon blàmc ici les manèges de soq temps, qui élaient des ailées sablées, et veut qu'on aille s'exercer en pleine campagne, hors des t'Uemius battus, comme il dit ailleurs, sautant les haies, les fossés et
OB LA CAVALERIE. IQi)
sielte, on en instruii*a le plus qu'on pourra à lancer le dard à cheval , et à tout ce que doit savoir le cavalier. Apres cela il faut armer hommes et .chevaux de la mAière qui, les exposant le moins , les mette le plus en état de frapper l'ennemi. Puis 9 on fera en sorte que la troupe soit obéissante, sans quoi il n'est ni bons chevaux , ni belles armes, ni fermeté d'assiette qui servent. Il conviendrait assez que le commandant luimême veillât à tout cela, pour que chaque chose se fît dans l'ordre. Mais, puisque la république , jugeant difficile au commandant seul de tout surveiller, nomme des capitaines pour le seconder, et enjoint au sénat de s'occuper aussi de tout ce qui concerne la cavalerie, je pense qu'il sera bon de tâcher que les capitaines unissent leur zèle au tien pour la gloire et l'honneur du corps , et d'avoir dans le sénat même de bons orateurs qui tiennent tes hommes dans la crainte ( car ils n'en vaudront [que mieux ) , ou qui adoucissent le sénat s'il sévissait mal à propos. Ce sont là les points principaux où doit se porter ton attention. Par quels moyens tu pourras le mieux remplir chaque objet, c'est ce que je vais tâcher d'expUquer.
franchissant tous les obstacles. Dans les Mémoires de Socrate , co philosophe parle ainsi à un jeune commandant de cavalerie : « Dis-moi, « quand il faudra combattre , feras-tu venir Tenuemi sur un sable bien u uni comme celui de vos manèges? ou plutôt ne vaudrait-il pas mieux *> prendre pour s'exercer un terrain pareil à ceux sur lesquels on so bat.
Pour mettre le corps au complet,. on prendra, selon la loi , les jeunes gens les plus riches et les mieux £siits, qu'on enrôlera, soit par la voie de la justice en les citant adifcribunal , soit par la persuasion. Il faut, je crois, traduire en justice ceux qu'on ne saurait ménager sans donner à penser qu'on y a quelque intérêt ; et si tu con»mences par contraindre les jeunes gens des premières familles, les autres n'auront rien à dir^. Il y en a, si je ne me trompe, qu'on engagerait aisépient dans la cavalerie, en leur vantant les avantages et le brillant de ce service. On trouverait aussi moins de résistance de la part de ceux qui ont de l'autorité sur eux, si on leur faisait entendre que ces jeunes gens, à cause de leur fortune, seront forcés, tôt ou tard, si ce n'est par toi, par un autre, de satisfaire à la loi ; mais que, s'ils servent sous toi, tu sauras les empêcher de donner dans les folies da luxe des chevaux , et auras soin de leur instruction, de manière à ce qu'ils deviennent promptement bons écuyers. Leur ayant fait cette promesse, il faudra tenir parole. Pour conserver les cavaliers existans, le sénat n'aurait qu'à décréter, ce me semble , que quiconque manquerait au service servirait le double de temps ; et en décrétant que tout cheval hors d*état de suivre sera réformé, on les rendrait plus attentifs à bien nourrir et entrete-^ nir leurs chevaux. Il me parait également à pro-
pos de déclarer que les chevaux trop fringans seront réformés. Cette menace décidera ceux qui en ont de tels à les vendre et à se monter plus raisonnablement. U est bon de déclarer encore qu'on réformera pareillement les chevaux sujets à ruer dans les «xercices et à donner des coups de pied ; car il n'est pas possible de les mettre dans le rang; mais de nécessité, ceux-là, quand on marche à l'ennemi , vont seuls à la queue des autres, et ainsi le vice du cheval rend l'homme inutile. Pour faire au cheval un bon pied, si quelqu'un sait un moyen et plus facile et plus simple, qu'il s'en serve; sinon, d'après mon expérience, je dis qu'il faut ramasser des cailloux du chemin, du poids d'une mine, plus ou moins, les répandre et placer dessus le cheval *, soit pour l'étriller, soit quand on l'ôtera de la mangeoire, en sorte que son pied ne cesse jamais de battre la pieïre lorsqu'on le panse ou qu'il se sent piqué des mouches. Quiconque en aura fait l'épreuve m'en croira sur cela et sur tout le reste , et verra bientôt des pieds ronds à ses chevaux.
Les chevaux étant tels qu'il convient, je vais dire maintenant comment on formera les hommes. Quant à sauter sur leurs chevaux , comme doivent faire les jeunes gens , nous serions d'avis qu'ils l'apprissent eux-mêmes ; toutefois en leur
\ VoyezZ)0 l'Équliation, ÏV, 4.
donnant un maître, tu ne pourras qu'être approuvé. Tu feras une chose utile et agréable aux plus âgés, si tu établis Tusage que les autres les aident à monter à la manière des Perses '. Pour leur donner à tous l'assiette nécessaii'e dans quelque terrain que ce soit, leur faîfe souvent pren-* dre les armes serait peut-être embarrassant; il faudra les assembler, les engager à s'exercer, lorsqu'ils vont à la campagne ou ailleurs, en quittant les routes battues , et trottant ou galoppant dans toute sorte de terrains : cela sert presque autant que de prendre les armes, et donne moins d'embarras, U ne sera pas mal non plus de leur rappeler que la république dépense près de quarante talens par an , pour avoir un corps de cavalerie prêt au besoin. Cette réflexion doit les exciter à s'appliquer aux exercices , pour ne pas se trouver, en cas de guerre , novices, ne sachant défendre ni la patrie ni eux-mêmes. Il est encore bon de les prévenir que tu leur feras pr-endre les armes, que tu les conduiras toi-même partout à travers 1^ campagne; et pour les exercer aux char^ ges simulées qui se font en parade aux fêtes , il faudra les mener chaque fois en différens lieux et terrains, chose utile également aux hommes et aux chevaux. Pour avoir le plus qu'il se pourra d'hommes qui sachent lancer le dard à cheval , le
> Y oyQZ De l'Éqiùiation t Vl» la.
DR L^V CAVALERIE. ^o'3
mieux sera, je crois , de prévenir les capitaines qu'aux manœuvres publiques oit ou lance le dard , ils chargeront à la tête des dardiers de leur compagnie : ils se piqueront probablement d'en former le plus qu'il leur sera possible. Quant à l'armemeùt, il me semble que les capitaines contribueraient beaucoup à le rendre bel et bon, si chacun d'eux pouvait se convaincre qu'il brillera bien plus aux yeux de la république par la beauté de sa compagnie que par son propre équipage.
Tout cela 9 sans doute, se peut dire et persuader à des gens qui n'ont recherché de tels emplois que pour la gloire et l'honneur. Ils ont^'d'ailleurs les moyens d'armer leurs hommes au nombre et de là manière prescrite 'par la loi , sans rien dépenser eux-mêmes, en les forçant de s'équiper sur leur solde, suivant la loi.
Pour rendre une trbupe obéissante , le premier point, c'est de lui montrer par le raisonnement le bien qui résulte de la discipline; le second, c'est de faire que ceux qui l'observent jouissent , suivant là loi , de tous les avantages dont les autres seront privés. Un puissant motif pour les capitaines de paraître convenablement à la tête de leur compagnie , ce' serait de voir tes coureurs ' bien armés, bien équipés, obligés par toi de
* Sorte de compagnie il'élilo composée d*arehars à cbeval , qui précé^ dùent i>artout le comauuidant de l»>ë^va]çrie, et forouriNMit sa garde.
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s'exercer à lancer le dard, et de te voir toi-même ^ en leur recommandant- cet exercice , t'y montrer toujours à leur tête un des plus habiles. Si l'on pouvait proposer des prix ' aux compagnies pour tons les exercices et toutes les manœuvres qui s'exécutent aux fêtes publiques , cela seul exciterait assez l'émulation des Athéniens. On en peut juger par ce qui se fait pour les chœurs , où des prix de peu de valeur engagent à des dépenses et des peines infinies ; mais il faudrait nommer pour juges des personnes dont le siifirage rendît la victoire plus flatteuse et plus honorable aux vainqueurs.
Les hommes étant formés de la sorte , il faudra encore qu'ils sachent se ranger, soit pour manœuvrer, soit pour paraître dans le plus bel ordre aux pompes solennelles qui se font en l'honneur des dieux; pour combattre enfin, éviter la confiision dans les marches, ou passer un défilé. Voici, selon moi, l'ordre le meilleur à établir dans tous les cas. La république a divisé la cavalerie en compagnies : dans ces compagnies , je dis qu'il faut premièrement, en consultant les capitaines , nommer dicpainiers ' les hommes qui unis-
> « Agésilas ayant assemblé son armée à Éplièse, avant dVjitrer en « cam|Nigne , voulut exercer .«tes troupes. Il proposa des prix aux diffé- « reng corps d'Infanterie et de cavalerie : dès-lors on ne vit plus par- « tout , et dans les gymnases et dans rbippodrome, que gens qui s'exer- « çnient aux manœuvres à pied et à cheval. » XiiroPHON , Hîst. 5 , 4.
> On appelait Décade ou Dixaine la file , soit quVlle fût composée de
DE LA CAVALERIE. !2o5
sent à la vigueur de l'âge le plus d'émulation et d'envie de se distinguer; ceux-là seront chefs de file : puis on en prendra le même nombre parmi les plus sages et les plus anciens, pour être eh serre-files derrière leur dixaine ; car si l'on peut employer cette comparaison , le fer coupe le fer * quand le fil de la tranche est d'un bon acier et le marteau suffisant '. Quant à ceux qui se trouvent dans la file , entre le premier et le dernier , lorsque les di^iniers auront nommé les hommes qui doivent être derrière eux au second rang , et que tous les autres à leur tour en auront fait de même, il est probable que chacun, connaissant celui qui le suit , marchera avec confiance \ Il faut absolument que le chef serre-file^ cp\ cxyaxr
huit, dix ou douze chevaux , et Dixainitr le chef de file. Ainsi, en employant ces mots, Xénophon ne détermine point la profondeur de Tescadron. Pplybe la fixe à huit, au plus, et suppose que sous Alexandre la cavalerie se rangeait sur cette hauteur.
* En grec le même mot {^stoma) signifie le tranchant d'un fer et le front de la phalange. Ici le premier rang qui entame l'ennemi est le tranchant; les serre-files sont le marteau,
* L'usage de mettre ensemble dans Tordre de bataille des hommes choisis Tun par Tanlre , date des temps héroïques , et fut suivi par les Romains : c'était ce qu'ib désignaient par ces mots qu'on trouve si souvent dans leurs historiens , w DÎrum legit. Celle confiance réciproque faisait la force morale des corps , et était avec raison regardée comme nécessaire , dans un temps où toutes les affaires se décidaient à l'arme blanche. Le bataillon sacré des Thcbains était organisé sur le même principe.
' Celui qui commande en serre-file. C'est chez nous le capitaine en second. Voici comme Cyrus, dans la Gyropédie , parle a un de ces chefs de
aoG DU gommandeMr^t
mande la queue soit homme de capacité , pour encourager et régler ceux qui sont devant lui dans le combat: d'ailleurs , en cas de retraite, il peut, par sa présence d'esprit et son habileté, sauver toute la compagnie. Le nombre des dizaines étant pair 9 se prêtera mieux aux divisions et subdivisions que s'il était impair.
Cette formation me plait eu ce que tout le premier rang est composé dç chefs : or, un homme qui doit commander se croit obligé de se distinguer, et se conduit tout autrement qu'il ne ferait sans cela ; et puis, quoi que ce soit qu'il faille exécuter, on aura bien plus tôt fait de com^ mander à quelques cliefs qu'à tous les soldats. Âpres cette disposition, comme le commandant aura désigné à chaque capitaine la place qu'il doit occuper en bataille avec sa compagnie , de même le capitaine marquera à chaque dixainier sa place dans le rang , et le lieu où il doit marcher avec sa filé. Tout cela étant réglé d'avance, il en résultera un ordre infiniment meilleur que s'ils marchaient chacun à la place où il se trouve, se poussant l'un l'autre, comme ime foule qui
terre-fdes : « Toi , dit-il , qui commandes la queue de ta compagnie, ayant tt sous toi tous les serre-files du dernier raug, recommande leur d'avoir « Tœil chacun sur ses gens ^ d*encourager ceux q^i font bien , et de tancer fe fortement les autres, et si quelque lâche tourne le dos, de le tuer sur- •c le-champ : car le devoir des chefs de files est d'entraîner par leur •« exemple ceux qui sont derrière eux ; le ^ôtre & vous , serre-files , c'est tt de vous faire craindre plus que l'ennemi.
sort du théâtre '. D'ailleurs on se bat plus volontiers, les premiers en avant , s'il y a quelque rencontre, sachant qu'ils sont à leur poste, et les derniers, en cas d'attaque par derrière, ne voulant pas non plus se déshonorer en quittant le leur; au lieu que, marchant sans ordre, ils se gênent les uns les autres dans les chemins étroits et dans les défilés ; et si l'ennemi parait, personne de soi-même ne prend le poste où il faut combattre.
Voilà à quoi les cavaliers doivent s'être habitués d'avance pour pouvoir seconder en tout leur commandant; et quant au commandant, voici quels seront ses soins : satisfaire d'abord à ce qu'exige le culte des dieux , en sacrifiant au nom du corps de la cavalerie; ensuite tout disposer afin de contribuer le plus possible à la magnificence des fêtes : *puis, dans les autres occasions où la cavalerie doit paraître sous les arme3 , à l'Académie, au lycée, à Phalère, ou dans l'hippodrome , la préparer de manière à offrir à la république le plus beau spectacle et le coup d'œil le plus imposant : tout cela exige d'autres considérations. Je vais donc expliquer maintenant
^ On cherchait alors un ordre de I>ataille pour la caTalerie. D'abord on la rangea comme riiifanterie, sur huit, dix et douze de hauteur, dans fai pensée que cette profondeur donnait plus de force à Tescadron pour le choc; mais on reconnut bientôt la fausseté de cette idée, et après quelques variations, les Romains mirent leur cavalerie sur quatre de hauteur.
aa8 DU COMMAIfOEMENT
oomment on exécutera le mieux chacune de ces choses. ^
Quant aux pompes (ou processions)^ je crois que les plus belles, les plus agréables aux dieux et aux spectateurs, seraient celles où l'on ferait le tour de la place du marché , à partir des Hermès, honorant les dieux à toutes les chapelles et statues qui sont sur cette place. (Aux fêtes de Bacchus, par exemple, les chœurs honorent par des danses et les douze dieux et les autres.) Le tour de la place " terminé, se retrouvant aux Hermès ,•
* La topographie d*Athènes n'a pas clé fort écïaîrcie par ce qu*en ont écrit les savaus. Quant k ce quartier dont parle iri Xénophon, Toici a peu près l'idée qu'on seu peut former, en comparant les textes où il en est question^
Le Céramique était une espèce de faubourg , traversé par une vaste rue que divisait en deux parties la porte appelée Dipylum^ autrement Portes Céramiques, La partie en dedaus de la ville s'appelait le Céramique dans les murs , ou proprement le Céramique. La partie hors de la ville était le céramique hors les murs, beaucoup plus étendu que Tautre. C'est en ce sens qu'on a pu dire qu'il y avait deux Céramiques. L* Académie et le marché ( Agora ) étaient l'un et l'autre dans le Céramique , l'Académie hors les murs , ï Agora dans la ville ; ou pour mieux dire , la partie de cette vaste rue, située dans la ville, était V Agora dont parle Xénopbon. Tout cela est prouvé par une infinité de passages qu'il serait long de rap-* porter.
Des deux côtés de V Agora il y avait des portiques ; devant ces portiques, des statues qu'on appelait les Hehnès, et sous l'un de ces portiques étaient les autels ou chapelles des Dieux. Il y avait là aussi le gymnase d'Hermès. C était à raison de ces chapelles qu'on appelait ce marché le marché des Dieux, Theon Agora. Ou le nommait aussi simplement Agora f le marché, ou li place, dont certaines parties formaient des marchés séparés, et diversement nommées , selon l'espèce de denrée qu'on y vendait. Vers le milieu de Y Agora était YEleusinium, plus éloigné pourtant de la porte Dipyle que de Pautrc extrémité.
]>E LA CWALERlfi. 209
partir de là au galop jusqu'à l'Éleusinium , ferait, ce me semble j un bel effet. Je ne crois pas inutile non plus d'avertir qu'if faut éviter, autant que possible , de croiser les piques : chacun aura soin de tenir la sienne entre les oreilles de son cheval, pour qu'elles paraissent ainsi plus distinctes , plus nombreuses et plus terribles en même temps. Cette galopade au travers de la place finissaiit à l'Éleusinium , on achèvera de traverser le reste au pas jusqu'aux chapelles, comme auparavant : de cette jnanière on montrera aux dieux et aux hommes ce qu'il y a de plus beau dans l'équitation. Je sais bien que la cavalerie n'a point coutume de faire tout cela; mais ce que je propose serait bon et beau, et plairait aux spectateurs. J'entends dire d'ailleurs que la cavalerie a fait d'autres manœuvres aussi peu usitées, lorsqu'elle a eu des chefs qui ont su faire adopter et exécuter leurs idées.
Lorsque avant de lancer le trait on traversera le Lycée, il sera bon que les deux divisions de cinq compagnies chacune chargent de front, ayant à leur tête le commandant et les capitaines , de manière à occuper toute la largeur du cours ; et quand on aura passé le coin du théâtre en face, je pense qu'il serait utile* de montrer là que tes cavaliers, rangés sur un front convenable, peuvent galoper en descendant. S'ils y sont exercés , ils ne demanderont pas mieux que de le faire IV. 14
âlO DU COMMANDEMENT
voir; sinon, cest une instruction que l'ennemi quelque jour leur donnera durement.
J'ai dit ' dans quel ordre il faudrait défiler aux docimcLsieSj pour la beauté du coup d*oeil. Maintenant , si le chef (supposé qu'il ait un cheval assez fort) va continuellement en cercle dans la file de dehors, lui seul sera toujours au galop; ceux qui se trouveront avec lui en dehors galoperont à leur tour ; et ainsi le sénat ne verra la troupe qu'au galop , sans que pour cela les chevaux se fatiguent^trop , puisqu'ils se reposeront tour à tour. Mais quand la parade se fait dans THippodrome , il est bon de se ranger d'abord sur uii front tel, qu'occupant la largeur de la place , on en puisse chasser le monde et ne laisser personne au milieu; puis, dans la charge simulée de cinq compagnies contre cinq, où les deux escadrons, commandés par les chefs, poursuivent
' Il manque qvelque ehose avant texi : car dans ce qui précède il n'a point parlé des docimasies, ni de la manœuvre qu'il indique ici, et qu'il dit avoir expliquée; mais on voit assez ce que c'est. La troupe étant en bataille , à côté dtf sénat et sur la même ligne , le premier peloton se dé* tache de la droite (par exemple), et, passant devant le sénat par un mouvement circulaire, vient se ranger à la gauche, tandis que le second peloton part de la droite, et ainsi des autres successivemoit. Voilà, non ce qui se faisait , mais ce que Xénophon proposait.
11 y avait plusieurs «/oci/ym^iAf, ou cens, auxquelles étaient soumis tous les citoyens , selon leuf ftge , leurs emplob on le service qu'ils devaient à l'Etat. La docimasie des cavaliers était une revue d'inscriptioa semblable à celle que les censeurs à Rome faisaient des chevaliers romains; mais à Athènes c'était le sénat lui-même qui passait en revue la cavalerie, et enrôlait ou réformait hommes et chevaux.
DE LA. CAVALERIE^ a I I
et fuient tour à tour, que les compagnies se croisent, passant les unes entre les autres; il en résultera un spectacle terrible d'abord, quand on les verra se charger front contre front ; imposant, lorsque après s'être croisées , elles feront volteface pour se charger encore : ensuite , au signal de la trompette , repartir au galop , ferait un bel effet; enfin, après s'être arrêté, charger une troisième fois, au signal de la trompette, et pour terminer^ se croisant encore , se remettre tous en bataille (comme vous faites ordinairement) pour une dernière charge, au galop vers le sénat, tout cela aurait un air nouveau et plus militaire , si je ne me trompe. Prendre une allure plus lente que celle des capitaines, en faisant les mêmes mouvemens qu'eux, pour un chef ^ c'est se faire peu d'honneur. Lorsqu'on manœuvrera. dans l'académie, sur le terrain battu, le conseil que j'ai à donner, c'est, pour ne point tomber de cheval en changeant , de pencher le corps fort en arrière , et , pour éviter que le cheval ne s'abatte, do soutenir la main. dans les voltes. Dès que le cheval est droit , il faut galoper. On donnera ainsi , sans risques , un plus beau spectacle au sénat.
Dans les marches , il faut que le commandant pense , tantôt à soulager le dos des chevaux ^ en faisant marcher à pieAJes cavaliers, tantôt a reposer les jambes dé cHx-ci , en les faisant remonter à cheval. L'un et l'autre â. sa mesure facile à
t2l2 DU COMMANDEMENT
trouver; car, en se consultant soi-même, on connaîtra quand les autres auront besoin de repos. Si vous marchez dans le doute de rencontrer Tepnemi , que les compagnies alors mettent pied à. terre tour-à-tour ; car il ne faudrait pas que l'ennemi ' trouvât tout ton monde à pied. Là où les chemins sont étroits, on commandera en colonne par le passe-parole ; où ils s'élargissent , on fera étendre le front de chaque compagnie , toujours au moyen du passe-parole; puis, arrivés dans la plaine, en bataille toutes les compagnies. Tout cela est bon en route , ne fut-ce que pour s'exercer, et l'on trouve d'ailleurs une distraction à varier ainsi la marche par différentes manœuvres, selon les accidens du terrain qu'on parcourt.
Quand vous marcherez hors des routes , dans un pays difficile , soit ami ou ennemi , il sera fort à propos d'envoyer des ordonnances * en avaiit de chaque compagnie , lesquelles ayant reconnu les gorges impraticables et celles qui n'ont point
^ Xénophon a ici en vue un fait qa*il raconte aîUeiin. « Agésilas rava- « geait le territoire de» Thébains; ceux-ci, retranchés sous leur ville ^ « n*08aieut tenir la campagne. Un jour cependant qu'il se retirait sur le « soir à son camp, leur cavalerie, qui jusque là n*avait point paru , sortit « tout-À-coup par des ouvertures pratiquées dans le retranchement, et «^ trouvant son infanterie qui se préparait à fouper, sa cavalerie pied à « terre ou montant à cheval , ils tuèrent de Tune et de l'autre quelques « hommes , et des bannis d'Athènes, q^^'eurent pas le temps de sauver « sur leurs chevaux. Après quoi , etc. j^Hist. gr., 1. 4.)
> Hjrperetes dans le grec. C'étaient dwnpèces de trabans attachés aux officiers.
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d'issue, chercheront les vrais passages et les indiqueront aux troupes ;^ps quoi il pourrait arriver que des division^ entières s'égarassent. Même , s'il y a quelque péril , il est de la prudence d'un chef de détacher d'autres guides en avant des premiers; car du plus loin qu'on peut connaître où se trouve l'ennemi , c'est le mieux , soit pour attaquer , soit pour se garder. Au passage des défilés faire halte, afin que les dernieF$ puissent joinilre la file sans fatiguer leurs chevaux : ce sont là des choses que tout le monde sait , mais que peu s'appliquent à faire ^observer.
11 conviendrait qu'un commandant de cavalerie eût acquis pendant la paix la connaissance du pays, tant ami qu'ennemi; mais cela lui manquant, il doit prendre avec lui, dans chaque canton , ceux ( de ses propres gens ) qui l'ont le plus fréquenté: car, àja tête d'une colonne, le.meil- * leur est celui qui sait le mieux le chemin ; et pour les surprises-, l'avantage est tout à celui qui connaît les lieux.lP'
Il faut s'être procuré avant la guerre des es^ pions,, qui doivent être, autant que possible , har bitans des villes neutres ,^ et marchands; car ces sortes dé gens sont bien reçus partout et n'inspirent aucune défiance. On peut aussi quel* quefois se servir utilement des faux transfuges. Il Ile fs^ut cependant jamais, sur la 'foi des espions , négliger de se garder , mais se tenir tou-^
ai4 I>U COMMANDEMKNT
jours préparé, comme si on devait être attaqué : car, en les supposant même fidèles, il ejst difficile que leurs avis parvienRïit toujours à temps, les obstacles à la guerre étant innombrables.
Pour faire prendre les armes, il vaudra mieux, afin d'être moins entendu de l'ennemi , donner l'ordre par le passe-parole ou par écrit , que par le hérault. C'est à cela aussi que servent les dizainiers, et sous eux les brigadiers {chefe de cinq hommes ) , chacun , au moyen de ces grades , passant l'ordre à peu de personnes ; outre que de la sorte on peut sans confusion étendre le front de bataille , les brigadiers se portant en avant sur la ligne au moment où il le faut \
Pour une garde avancée, je préfère les sentie nelles et les postes cachés , parce que de cette manière, en même tçraps qu'on se garde, on peut surprendre l'ennemi; puis, tes gens n'étant point vus, en sont eux-mêmes plus dif^cUement surpris , et inquiètent davantage l'ennemi : car de savoir que vous avez des post4|^vancés , sans savoir où, ni de quelle force, le rend timide dans sa marche , et fait que tout lui est suspect. Rien n'empêche non plus qu'en avant des postes cachés, on n'en puisse placer quelques-uns plus faibles à découvert , pour essayer d'attirer l'en-
> En lisant ceci et ce qui précède , il ne faut pas oublier que dans Tordre de bataille on laissait entre les escadrons une distance égale à leur * froqt. Polybe le dit exprcttémeut
UK lA CAVA-LERIE. t2 I 5
nemi dans cette embuscade ; et un autre piège à lui tendre y c'est de mettre au contraire les grandgardes à découvert, en arrière de tes gens embusqués, apparence qui trompe également l'ennemi : au reste jamais chef habile et instruit de son devoir n'engagera une action , si l'occasion ne se présente de remporter quelque avantage. Faire ce que veut l'ennemi, tient de la trahison plus que de la bravoure. Porte ton attaque sur ses endroits faibles ^ quand même ce seraient les plus éloignés ; car il n'est fatigue qui ne vaille . mieux que d'avoir affaire à plus fort que soi.
Si quelquefois l'ennemi s'engage au milieu de tes cantonnemens , fut-il de beaucoup le plus fort , tu feras bien de l'attaquer du côté ou tu pourras cacher ton approche, mieux encore de deux côtés à la fois; car tandis que les uns cèdent, les autres le chargeant du côté opposé, ne peuvent manquer de le mettre en désordre et de l'obliger à laisser là les premiers. Tâcher, au moyen des espionS , d'être informé le plus exactement possible de toutes les démarches de l'ennemi, c'est ce qu'on a déjà recommandé. Mais ce qu'il '. y a de mieux à faire , selon moi , c'est de chercher un lieu d'où l'on, puisse en sûreté l'observer soimême, et voir s'il commet quelque faute. Ce qui se pourra dérol^er * , on le lui dérobera , en y en-
> Dérober veut dire ici enlever par surprise un poste , iiu détachemeut ou une position. Voyel Us notes Uir le texte.
ai() DU COMMANDEMEIIT
voyant des gens lestes cboisis pour cela; ce qui paraîtra susceptible d'être enlevé de vive force, on le fera enlever. Si l'ennemi, marchant vers un point , laisse quelque corps mal soutenu , peu capable de résistance, qtie cela ne t'échappe point; mais sois toujours aux aguets pour envelopper et prendre le faible au moyen du fort. Et , à dire vrai, qui voudra y faire attenjtion, les animaux , plus bornés que l'homme quant à l'entendement , en ceci toutefois nous instruisent. Le milan , du haut de l'air , s'il voit quoi que ce soit mal gardé, fond dessus, l'enlève, et s'éloigne de peur d'être pris : les loups vont de tous côtés' épiant où la' garde est en défaut, pour faire leur coup sans être vus , et quelque chien survenant, plus faible qu'eux, ils l'attaquent; plus fort, ils l'évitent et , se retirent, emportait ce qu'ils peuvent: mais tous ensemble, s'ils se sentent en état de livrer l'assaut, ils marchent en bataille, les uns repoussent la garde, tandis que les autres pillent et emportent le butin ; et c'est ainsi qu'ils subsistent aux dépens de l'ennemie Or, des animaux, aidés de leur seul instinct, sachant si bien faire cette guerre , pourquoi ne la ferions-nous pas encore mieux qu'eux, nous qui les surprenons eux-mêmes et les vainquons par la ruse ?
Quiconque sert dans la cavalerie doit savoir juger à quelle distance le cavalier courant sur le fantassin peut l'atteindre ^ et: de quelle avance
DE %li CAVALERIE. 21 7
ont besoin des chevaux moins vites, pour échapper à de plus légers; mais c'est au commandant de connaître en quels lieux l'infanterie est plus forte que la cavalerie , et où celle-ci a Tavantage. Il faut avoir des ruses pour paraître nombreux quand on sera peu de monde, ou faibles quelquefois quand vous serez nombreux, et en un besoin pour que l'on vous croie présens où vous n'êtes pas , absens de l'endroit où vous êtes ; il te faut éblouir l'ennemi, comme un joueur de gobelets, escamoter devant lui et ses gens et les tiens , et tomber sur lui au moment où il s'y attend le moins. C'est encore un bon moyen, s'il peut réussir , pour n'être point attaqué lorsqu'on est faible, d%pouvan ter l'ennemi ; et au contraire, de Je rendre hardi lorsqu'on est fort, afin qu'il en- ^
treprenhe quelque chose: ainsi, évitant de te compromettre, tu pourras le prendre en défaut; et de peur qu'on n'imagine que je donne ici des préceptes inexécutables, je vais montrer com- ^ment ceux qui paraissent les plus difficiles peuvent se mettre en pratique.
Pour ne rien faire au hasard, et calculer juste lorsqu'il s'agit d'atteindre ou d'éviter Tennemi , il faut connaître de quoi tels ou tels chevaux sont capables. Or , cette connaissance , comment s'acquiert-elle ? en observant cç qui se passe dans les escarmouches , les courses , les charges simulées qu'on fait en temps de paix.
2l8 DU COMMA^DEHEKT
Veut-on faire paraître une troupe plus nombreuse qu'elle n'est ? d'abord il faut, autant qu'on peut, n'essayer cela qu'à une certaine distance de Teimemi ; il y aura moins de risque et de difficulté : puis il est à remarquer que les chevaux rassemblés paraissent plus nombreux ( par la grosseur de l'animal); dispersés, on les compte , * et on s'y trompe moins. Outre cela , un corps de cavalerie paraîtra plus fort qu'il n'est , si , parmi les cavaliers, on entremêle les palefreniers ' , ayant des piques s'il se peut, ou sinon ^ quelque chose qui ressemble à des piques; et cet artifice peut servir, soit qu'on se montre immobile , soit qu'on manœuvre pour se former en bataille. Par là on grossit à l'œil la masse d'un escadron, qui semblera en même temps plus étendu et plus serré * Voulant montrer à l'ennemi moins de
* Chaque cavalier avait un valet qui pansait le cheval , et dans les niarclfes portait les armes de son maître. (V. Cyrop. 5, a. HeU. 2, 4, 6.) Les Mamelucks en ont de pareils qui les accompagnent jusque sur le' champ ile bataille. (Voyez Denon^ Voyage d'Egypte.) L Rome, Caton passant en revue les chevaliers, demande à l'un d^eux : « Pourquoi es -tu « si gras et ton cheval si maigre? C'est , dit-il» que mon cheval est soigné « par mon valet, au lieu que je me soigne moi-même. »
^ Les Tartares font des figures d*homines qu'ils attachent -sur des M «hevaux , aûn que de loin on les croie en plus |rand nombre qu'ils ne « sont Au premier choc de la cavalerie ils opposept un front de prison- '< niers et autres étrangers qui sont parmi eux , et il y a quelquefois des » Tarlares qui s'y mêlent ; mais leurs plus vaillans hommes et chevaux se « placent à droite et à gauche , 'afin que les ennemis ne les voient pas et » qu'ils les puissent ainsi ei^ironner de tous côtés; si bien que quelque « petit nombre qu'ils soient, il. semble aux ennemiMS qu*il y en ait bien
troupes qu'on n'en a, ii-n'y aura nulle difficulté, si le terrain permet d'en cacher une partie; mais si le pays est tout découvert , il ^ faut , en faisant filer les dizaines ^ , se former à files ouvertes, et dans chaque dizaine, faire porter la pique haute aux cavaliers qui se trouvent en face de l'ennemi et la pique basse aux autres. »
Pour épouvanter l'ennemi, on peut employer les fausses embuscades, les faux renforts, Içs fausses nouvelles ; au contraire , il prendra de l'audace, si on lui rapporte que vous étçs dans rembarras. Je n'en dis pas davantage ; mais il faut de soi-même, selon les. circonstances , imaginer sans cesse de nouvelles tromperies : car tromper est tout à la guerre. Nous voyons que les enfans, lorsqu'ils jouent entre eux au roi, s'ils ont beaucoup en main , font paraître qu ilâ ont peu ; et au contraire ayant peu , savent si bien faire , en tendant la main^ que l'adversaire . croit qu'ils ont beaucoup. Des hommes ne sauraient-ils donc apprendre à tromper par les apparences aus^i bien que les enfans ? Pour peu qu'on fasse attention auxévènemensd^la guerre, on reconnaîtra bientôt qu^les plus grands avantages y sont dus
« davaulage. >• ( Rdation des Cot'deliers envoyés en TaHurie par le Pape Innocent 1^.) .^ ♦
> C'est -à-dire, selon la force du mol ^^c, mettant* plumeurs dizaines çfi une seule file ^ pour préseater pau-de front. « .
220 DV COMMAirUEJfKKT
à la trotDperie, et cesV\k le don qu'il faut demander aux dieux ; c'est à qupi soi-même il faut se rendre habile pour bien commander y ou ne s'en pas mêler. Quand on se trouve à portée de la mer , on peut employer d'autres ruses, comme de rassembler des bâtimens de transport , feignant de préparçr une cspëdition par mer, et cependant attaquer par terre ; ou au contraire , disant mine de vouloir attaquer par terre, s'embarquer tQut-à-coup et tenter quelque entreprise palf^mer. Il est encore du devoir d'un chef de iaire comprendi|i^ au gouvernement que la cavalerie seule est Êuble, afin d'obtenir qu'on y attache de Tin* fanterie légère*; et l'ayant Y)btenue , il doit s'en servir. Les Êintassins se peuvent cacher, non seulement au milieu des chevaux , mais derrière.
^ Le urée dil, des fant^sins Éatnîppet; ce passagekâ montre bien ce que c*éUiit qas ces Hamippes. Il mé ftut pas écouter là-dessus les grammairiens, mais^Tkocjrdidetft Xénophon qui savent de quoi ils parlent. Tous les autres oriV^ confondu Hamippif Amphippi^ Dimachœ et PrO" dromi.
Oé nonunait Hamippe le *&ntâssin attaché au cavalier et combattant avec lui. Tous voyez d^n^ Thucydide cinq cents cavaUers avec cinq cents fantassins HaÉtippes; «f dans Plutarque, vie de Paul Éœile, dix miUe Hwmppes ( ou parahatœ^ c'est Fa même chose ) avec dix mille ^apoliers, £t ces fantassins , dit Tite-Uve, courd/tnt avec Us chevaux, tk combattaient aussi en corp» , comme on voit ci-dessus ( chap. VIII , .19 ). César décrivant lev troupes d*Ârioviste, six mille cavaliers , dit^l, soutenus d'autant defantàssinâ qui sulvaipU les chevaux,.., Cétait la coutume des Numides, an dire Ife Salluyte, et des Partbes, selon Appien, de joindre des fantassins i la ctralerie; et €ésar lui-même , dans la guerre de Durazzo y employa ce tfboyeii ppo^îUft tête, avec mille chevaux , à la cavalerie de Pompée six (bis plus oombreiàe. Lèl Boihmantels , 00 manteaux
DR LA CAVALRKE* %aX
car l'homme à cheval couvre, le piéton, étant beaucoup plus grand. Dans tout ce que je viens de dire , et tout ce qu'on ptfbrrtli imaginer encore pt>ur .vaincre par ruse ou par force , je suppose qu'on ne manquera jamais de consu^r les Dieux, sans la faveur desquels on ne peut espérer 'celle de la fortune. *
P Quelquefois c'est un bon stratagème de se montrer d'abord circonspect et nullement entre* prenant. Cette apparente t-imidité i^it le plus souvent que l'ennemi , croyant ti'avoir rien à craindre, néglige de se garder: au contraire, quand une fois on s'est fait connstître pai' beaucoup de hardiesse et d'activité, on peut bien sou^ vent, sans bouger, par de simples feintes, tenir l'ennemi toujours en alarme , et le fatiguer beaucoup.
Mais dans quelque art que ce soit , nul n'exécutera ce qu'il a conçu , s'il n'a d'abord les matériaux préparés pour obéir à la main de l'ouvrier ;
rouges , des avant-gardes autrichiennes , au comAienceinent de ces guerresci , étaient des espèces à'Hamippet.
On appelait Amphippij chez certains peuples de l'Asie, des oavaliers ayant deux chevaux, qu'ils montaient Tun après l'autre, les laissant reposer tour-à-tour comme le marque Élien. Tive-Iive écrit aussi qu^ils changeaient de cheval au plus fort du combat ,• et Bernier vit la même chose dans les armées d'Aureng-Zeb. « Le simple cavalier, dit-il, avait «^ deux chevaux, le proverbe étant parmi eux qu'un homme qui n*a qu'un « cheval est demi à pied. »
Les Dimachœ combattaient à pied et à cheval, comme nos dragons. Prodromi étaient des coureurs.
*101 DU ibOMMANDEMEWT
et on. ne pevit non plus faflre des hommes ce qu'on veut, s'ils ne sont d'avance amis de leur chef, et persuadée q9il en sait plus qu'eux dans tout ce qui concerne la guerre. Le moyen d'en être aimé, c'cbt de se montrer leur ami, soigneux de lehrs intérêts , attentif à leurs besoins et à leur sûreté , prenant partout des mesures pour leur procùreiv des vivres , les faire retirer à temps , eP reposer bien gardés. Il faut dans les gardes qu'ils sachent qu'on s'occupe de leur faire avoir et le fourrage , et les barraques , et l'eau , et la farine , et tout ce qui leur est nécessaire ; qu'on songe à eux , qu'on veille pour eux. Tous les avantages particuliers que peut avoir un chef, son intérêt bien entendu, c'est de les partager avec ceux qu'il commande. Pour qu'il en soit estimé, il suffit qu'aucun n'ignore que tout ce qu'il leur ordonne, il l'exécute mieux qu'eux. Il faudra donc , à commencer par les premières leçons , pratiquer tous les exercices de l'équitation, afin qu'ils voient
leur chef sauter les fossés sans perdre l'assiette ,
franchir les petits murs qui séparent les champs , descendre au galop les collines, et lancer le dard avec adresse , toutes choses qui contribuent à le . faire considérer de ceux qui lui doivent obéir. Le connaissant habile à tout , et capable de prendre les meilleures mesures pour le succès de quelque entreprise que ce soit, ses gens (convaincus d'ailleurs qu'il ne leur fera rien faire au
DE LA CWALERIE. 2î23
hasard , sans consulter les Dieux , ou malgré les victimes) exécuteront volontiers tout ce qu'il ordonnera.
Partout celui qui commande a besoin de prudence et de capacité ; mais pour commander à Athènes la cavalerie , deux choses surtout sont nécessaires, la piété envers les Dieux, et la science dela^|uerre, attendu que les voisins ont une force eft cavalerie à peu près égale , et beaucoup d'in£anterie. On aura donc affaire à ces deux armes à la fois, si l'on entreprend avec la cavalerie seule une course dans le pays ennemi , sans que la République mette d'autres forces en campagne; mais si ce sont les ennemis qui tentent une. incursion sur le territoire d'Athènes, d'abord ils ne le feront jamais qu'avec le secours de leurs sdliés, auxquels ils emprunteront et de la cavalerie et de l'infanterie , assez pour se croire supérieurs à tout ce qu'Athènes peut mettre sur pied. Contre tant d'ennemis, si la République entière veut s'armer et combattre pour la défense du pays , il y aura tout lieu d'espérer un heureux succès : car, quant à la cavalerie , la nôtre sera supérieure , Dieu aidant, si on en a le soin convenable; notre infanterie ne le cédera nullement à celle de l'ennemi, nos hommes étant aussi sains et aussi robustes de corps , plus généreux de cœur, et plus susceptibles d'honneur, si on les sait conduire, avec l'aide des Dieux ; sans compter que pour la
«1^4 I>U COMMANDEXFJTT
noblesse de leur origine et la gloire nationale, les Athéniens ne s*estiment en rien inférieurs aux Béotiens '. Mais si la République met toutes ses forces sur mer (comme lors de l'incursion que firent les Lacédémoniens ligués avec toute la Grèce ), et se contente de garder lenceinte de ses murailles , laissant à la cavalerie la défense de son territoire, et le soin de tenir tête à l'arméélbnnenûe; c'est alors vraiment qu'il Êiut uriè-^faveur toute particulière des Dieux, et pour commandant de la cavalerie un homme accompU : car il aura besoin de beaucoup de prudence, vu la force de l'ennemi, de beaucoup d'audace dans l'occasion, et surtout d'une activité en quelque sorte infatigable : sans quoi, ayant sur les bras toute une armée contre laquelle la nation entière n'ose se mesurer, on voit bien qu'il serait réduit à recevoir la loi du plus fort , et ne pourrait rien entreprendre.
* Oa voit par tout ceci qu'au momeot où Xénophoo écrWait, Alhènes était menacée d'une irruption des Tbébains, et se croyait peu en état de leur résister, ce qui n'a pu avoir lieu qu'avant la bataille de Mantinée, durant la seconde expédition d'Épaminondas dans le Péloponèse. « Alors, « dit Xénophon , toute la Grèce étant partagée entre Thèbes et Lacédé- « mone, sur le point d'en venir aux mains, personne ne doutait que « cette campagne ne fût décisive , et que le vainqueur ne subjuguât tout, •c Les Thébains avaient l'offensive , l'avantage du nombre , la réputation M de leur chef et de leurs dernières victoires ; ainsi ou devait croû« «c qu'ils l'emporteraient, et qu'ayant abattu Sparte, ils attaqueraient M Athènes, qui, depuis la bataille de Leuctres, s'était déclarée contre « eux. »
I)K J.k CWALEIUE. aSt5
Supposé donc qu'il se décide à faire battre l'estrade, par le nombre d'hommes seulement nécessaire pour découvrir la marche de l'ennemi et se retirer, comme de raison , du plus loin possible , peu d'hpmn(ies vm*ont aussi bien que beaucoup, et pour des vedettes qui doivent se replier sur leur corps, il n*y aura nul inconvénient que ce ne soient ni les plus hardis, ni les mieux montés qui fassent ce. service ( la crainte d'ailleui*s rendant vigilans ceux qui ne se fient ni à eux-mêmes , ni à leurs chevaux) ; si , dis-je , le commandant se dé- ^ cidc à composer ainsi seséclaireurs, ce peut être un fort bon parti. Mais voulant tenir ^ campagne avec le reste de ses gens ^ il se trouvera bien faible, et en aucun cas ne pourra livrer de combat. Employés comme partisans ils rendront d'utiles services; il faut, selon moi, sans se montrer, avec une troupe choisie toujours prête à agir, observer l'ennemi pour profiter sur-le-champ çles moindres fautes qu'il fera; et c'est une règle constante que plus une armée est nombreuse , plus il s'y commet de fautes contre le bon ordre et la discipline: car, ou les corps se dispersent pour pourvoir à leur subsistance, ou dans la marche les uns se hâtent d'aller en avant, les antres demeurent en arrière; aussi doit-on sévèrement réprimer de pareils désordres , autrement vous n'avez plus de camp, ou, pour mieux dire, tout le pays devient votre camp : profilant donc ,
•ii8 I>1) COMMAJVDEMENT
Comme c'est avec des courroies que se montent les mors et s'attachent les housses , un chef en doit faire telle provision qu'il n'en manque jamais. Ainsi y avec peu de dépense j il mettra en état de combattre des hommes qui sans cela seraient souvent fort embarrassés.
Maintenant si quelqu'un trouve que pratiquer ainsi tous les exercices de la cavalerie , ce soit trop de peine et d'embarras, qu'il examine ce qu'on fait aux combats gymniques, et il verra que ces exercices donnent bien plus de peine aux athlètes, que l'équitation à ceux qui s'y appliquent le plus; sans compter que dans l'apprentissage, où un athlète se forme par la sueur et la fatigue, le cavalier trouve du plaisir. Ces ailes qu'on envie aux oiseaux, le cheval nous les donne en quelque sorte, et combien n'est-il pas plus beau de vaincre à la guerre, que dans des jeux ? la gloire qu'on y acquiert est pour soi et pour la patrie ; et là le prix que les dieux attachent à ta victoire , c'est le bonheur public. Je ne vois rien , quant à moi , qui mérite plus de nous occuper , que les exercices de la guerre. On peut remarquer que, sur mer, les pirates , par cela seul qu'ils sont habitués au tra;vail , vivent aux dépens de plus forts qu'eux ; et sur terre, ce n'est pas non plus à ceux que leur pays nourrit de chercher ailleurs du butin , mais à ceux qui n'ont rien chez eux : car il faut ou travailler, ou prendre de quoi vivre à ceux qui
travaillent, saus quoi on n'aura jamais ni subsistance ni repos \ ^
Une attention très importante toutes les fois qu'on marchera contre des forces supérieures , c'est de ne jamais laisser derrière soi des chemins difficiles pour les chevaux. Autre chose est de tomber en fuyant, ou en poursuivant. Mais il y a encore une faute à éviter, et que je veux noter ici. On voit des cdmmandans ' qui , dans les ex- ^ péditions où ils se croient sûrs d'avoir l'avantage, marchent avec des détachemens tout*à-fait in-^ suffisans ( par où souvent il leur arrive ce qu'ils pensaient faire aux autres ) , et quand ils savent qu'ils trouveront l'ennemi supérieur, emmènent tout ce quHls peuvent ramasser, Je dis qu'il faut faire le contraire; oii vous comptez battre l'enneou , ne pas laisser d'y porter toute la force né-
>jQ(e que nous nommons partisans danst les anuées , les Urecs l'appQ- . hiient brigands , et brigandage la petite guerre. Xénophon , qui croyait ce genre de guerre utile dans les circonstances où sa République se trouvait , d'osail cependant , à cause de Tinfamie du mot , engager ouvertement les Athéniens à s*? livrer; voilà pourquoi il ne s'explique ici qu'à demi : Cêux qui n'ont rien chez eux, ce sont les Athéniens dont le pays était mauvais; ni substance ni repos y à cause des troubles qu'occasione , dans une démocratie surtout, le prix excessif des daurées : plus haut, vivent aux dépens de plus forts qu^eux; comme les Athéniens devraient vivre aux dépens des Béotiens. ( Ployez ci-dessus » ch. 4 , à la fin. )
* Ceci regarde IpUicrate , qui , ramenant d'Arcadie les troupes d'Athènes, fit la faute dont pnrle ici Xénophon, * et qu'il lui reprocle ailleurs dans les mêmes termes, (^cgr* Hist. gr., liv, 6 , 5, 5i.); et c'est une preuve de plus que ce Traité fut écrit après la première expédition des Thébains dans le Péloponèse. '
a3o ' nu commandement
cessaire; car trop vaincre n'a jamais nui : mais contre un corps plus fort que le vôtre, là où vous savez qu après avoir fait quelque coup-demain j suivant l'occasion y il vous faudra fuir , peu d'hommes vaudront mieux que beaucoup; j'entends des hommes choisis, ainsi que leurs chevaux. Un pareil détachement sera plus propre à faction et à la retraite; mais lorsque ayant tout votre monde, vous voulez vous retirer, alors, de nécessité, les plus mal montés demeurent à la discrétion de Tennemi ; les maladroits tombent de cheval , d'autres restent engagés dans des lieux impraticables : car on a rarement l'espace et lé terrain à souhait ; la multitude même est cause qu'ils s'embarrassent, se heurtent, se renversent les uns les autres , non sans qu'il y en ait d'estro-* pies; aii lieu que les hommes et les chevaux d'élite -sont prompts à tout, et savent d'eux-mêmes se retirer sans confusion , surtout lorsqu'on a l'art de tirer parti de sa réserve pour en imposer k l'ennemi. C'est à quoi servent bien les fausses embuscades; mais il est bon aussi d'étudier sur le terraio, comment et par où des renforts peuvent, en s» montrant tout -à-coup, réprimer l'ardeur de l'ennemi , et l'arrêter dans sa poursuite. Enfin, c'est chose toute claire , que pour l'activité et la promptitude des mouvemens , le petit nombre a lin extrême avantage sur le plus grand ; non que je prétende par là que les hommes, pour être
moins nombreux , en soient plus dispos ; mais je dis que voulant tous hommes vraiment cavaliers j qui sachent et soigner et manier leurs chevaux , on en trouvera plutôt peu que beaucoup.
Si quelquefois il arrive dans ces expéditions qu on doive se battre à forces à peu près égales , il ne sera pas mal , je crois , de faire du détachement deux pelotons 9 Fun cpmmandé parle capitaine, l'autre par l'homme qu'on en jugera le plus capable. Ce peloton-ci d'abord suivra , se tenant à la queue du premier ' que conduit le capitaine ; puis , arrivé près de l'ennemi, au commandement qu'on en fera^arle passe-parole , il se portera en avant pou^ charger de front avec l'auti^. Par cette mançeuvre on pourra étonner l'ennemi , et difficilement avoir le dessous :■, mais si chaque peloton avait des fantassins avec soi , ceux-ci, cachés d'abord derrière les cavaliers , paraissant tout-à-coup et attaquant vivement , contribueraient fort , ce me semble , à décider la victoire. Car .ainsi est-il de tout ce qui nous arrive; quelle que chose que ce soit, ou agréable, ou terrible, moins on l'a prévue, plus elle cause de
> On traduit toujours littéralement. Au reste, le mouvement qu'indique ici Xéaophon pouvait se faire devant Teunemi avec une petite troupe et des chevaux tels que cenx des Gred. Il n*y a pas encore long-temps que la cavalerie espagnole se formait sur trois rangs, et au moment de la charge le troisième rang s'ouvrait à droite et à gauche pour prendre ou flanc Tennemi.
1i3'Jt nn COMMANDEMENT
plaisir OU d'effroi. Cela ne se voit nulle part mieux qu'à la guerre, où toute surprise frappe de terreur ceux*mémes qui sont de beaucoup les plus ^orts ; et l'on peut remarquer encore que quand deux armées se trouvent en présence , c'est durant les premiers jours que les troupes, de part et d'autre,, sont le plus craintives. Au reste ^ disposer une troupe , ordonner ui) mouvement ^rien n'est plus aisé; mais trouver qui l'exécute ponctuellement ^ courageusement, avec ardeur et fermeté, c'est où se connaît la capacité du chef: car un chef doit savoir , et dire , et £aire en' sorte que ses gens comprennent qull est ^n de lui obéir , de le suivre^ décharger avec vigueur, qu'ils ambitionnent tous de se distinguer , et , déterminés à bien faire, persistent dans l'exécution.
Mais quand deux armées se trouvent en pré^ sence , ou séparées par des champs , alors se font les escarmouches de cavalerie , les passades, les voltes pour éviter ou poursuivre l'ennemi , après lesquelles il est d^usage que chacun parte lentement et ne se lanee à tonte bri^e que vers le milieu de la course : or , si ayant commencé d'abord à l'ordinaire , on fait ensuite le contraire , et qu'on parte de vitesse aussitôt après la volte , soit pour fuir, soit pour atteindre, c'est de cette manière qu'on pourra , avec le moins de risque pour soi , nuire le plus à l'ennemi , chargeant de toute sa vitesse, tandis qu'on est près des siens,
du: I>A CAYALEBIE» 233
et détalant de même pour s'éloigner de la ligne ennemie. Si même il y avait moyen , dans ces escarmouches , de laisser eh arrière ^ sans qu'ils fussent 'aperçus, quatre ou cinq hommes de chaque division, dés plus braves et des mieux montés , ceux-ci auraient bien de l'avantage pour tomber sur l'ennemi au moment où il fiait la volte.
Qu^on lise ceci quelquefois, c'est assez; puis les événçmens naissent l'un de Fautre , et il faut savoir- saisir d'un coup-cœil ce qui convient au mdment. Entreprendre d'écrire tout ce qu'un chef doit &ire y c'est comme qui voudrait compter tous les hasards , et dire tout ce qui peut arriver. La principale règle, à mon sens, c'est, lorsqu'on a pris un [Marti et donné l'ordre qu'on croit le meilleur, d'en presser f exécution ; car l'idée la plus sage , le' dessein le mieux conçu , dans l'agriculture, dans le commerce, dans les affaires publiques, demeure infructueux, si quelqu'un ne veille à ce qu'il s'exécute.
Ce que je dis encore ^ c'est qu'avec l'aide des Dieux, on compléterait beaucoup plus pronipti3ment le corps de mille hommes de cavalerie , et bien plus commodément pour les citoyens, si on levait deux cents cavaliers étrangers: par là en rendrait tout le corps plus obéissant, et l'on y introduirait une émulation utile. Je sais , quant à moi, que ta cavalerie des Lacédémoniens ' corn-
* Agésilas , élant passé en Asie pour faire la guerre au roi de Perse.
a 34 ^U COMMANDEMEITT
mença à se faire remarquer lorsqu'ils y joignirent des corps étrangers ; et j'en vois de semblables dans toutes les autres villes , où ils sont en grande estime et se conduisent fort biëir;' car le besoin aide beaucoup à la bonne volonté. Pour leur acheter des chevaux, je crois qu'on pourrait en lever le prix, d'abord sur ceux qui voudraient se dispenser de servir dans la cavalerie (j'entends les gens riches, de faible complexion) , et aussi ^ ce me semble, sur les chefs de maisons oprllentes qui n'ont point d'enfans : je pense même q[ue parmi les étrangers établis à Athènes on en trouverait qtii , enrôlés dans là cavalerie , chercheraient à se distinguer; car je vois que. dans tout autre emploi honorable où l'on a voulu les admettre , il y en a qiii s'appliquent à servir avec distinction. Enfin, je pense que l'infanterie attachée à la cavalerie , pour qu'elle eût le plus d'aï*deur et d'activité possible devrait être composée des hommes qui haïssent le plus nos ennqmi:^ *.
n'avait point emmené avec lui de cavalerie : mais, comme il sentit bientôt le besoin qu'il en avait , il leva parmi les Grecs Asiatique un corpa de quiuze cents chevaux, aveb lequel il revint ensuite dans la Grèce, et qui rendit de grands services aux Lacédémoniens ; car les Grecs avaient alors si peu de cavalerie , que qujnze cents chevaux faisaient un corps considéiable. " ' ' -
^ C'est-à-dire des réfugiés de Thespies et de Platées. Les babitans de ces deux villes détruites par les Thébains se retirèrent à Athènes V où ils furent accueillis. On leur accorda de grands privilèges , et même on les admit au rang dos citoyens, {f^oy, Xénophon, Hist. gr., liv. 6,3; Dxo- BORK ^ liv. i5 ; Plutarque , Pélopidas. )
DE LA CAVALERIE. u35
•Tout ce que je viens de dire peut s'exécuter, Dieu aidant.
Maintenant si quelqu'un s'étonne ^ qu'on répète sans cesse d'agir avec Dieu % qu'il sache qu'après s'être trouvé souvent aux occasions , il ne s'en étonnera plus , quand il aura vu qu'à la guerre les deux partis se tendant continuellement des embûches, rarement peuvent savoir quel en sera le succès. Il n'y a là-dessus à consulter que les Dieux, qui savent tout et donnent des avis à qui il leur plaît , soit en songe , soit dans les sacrifices, soit par les augures ou par les oiseaux. Or, on sent bien qu'ils conseilleront plus volontiers ceux qui ne les invoquent pas seulement dans le danger, mais qui, dans la prospérité, ont accoutumé de leur reudre, autant qu'il est en eux j les hommages et le culte dus à la Divinité.
' Xcnophon craint avec raison qu'il ne paraisse quelque chose d'affecté dans sa dévotion. En ce temps-là la religion d'un disciple de Socrale était fort suspecte : aussi le voit-on souvent faire sa profession de foi , et /toujours parler en homme qui, à cause de ses liaisons, aurait pu aisément passer pour incrédule ; mais en cela môme il y avait une mesure à garder , et , pour échapper aux soupçons , il devait éviter également de prouver trop ou trop peu. C'est à quoi se rapportent cetie phrase et la suite.
* Agir avec Dieu ou sam Dieu , sont des expressioiik consacrées chez les anciens , pour dire scion la volonté , ou contre la volonté des Dieux , manifestée par les augures.
DE LÉQUITATION.
Croyant y par une longue pratique , avoir âcquiè quelque connaissance de l'équitation , nous vou^ Ions montrer à nos jeunes amis comment ils pourront se rendre habiles dans cet exercice. Il y a déjà sur le même sujet un écrit de Simon '^ celui qui a consacre , au Temple de Cérès Éleusi'niénne , à Athènes , le cheval de bronze sur la' base duquel il a fait représenter ses proprés ac* fions. Quant à nous, s'il se trouve qu'il ait dit quelque chose en quoi nous soyons dé son avis, nous ne laisserons pas pour cela d'en parler ; mais ce seront, au contraire, ces mêmes observations que nous transmettrons à nos amis avec le plus de confiance, les voyant d'accord avec celles d'un homme de l'art ; puis nous tâcherons d'y ajouter ce qu'il a omis.
^ Ce Siintiu avait écrit iiu livre intitulé, selon Suidas, Hipposeupique , comme qui dirait , le parfait Maréchal, Pollux nous en a conservé quelques fragmens, qu'il a le plus souveni tronqués et altérés , faute d*en-' tendre la matière. Il parait d'ailleurs que Simon était fort ignorant , et s'exprimait assez mal ; comparable en ce point à M. de la Broue, un de nos vieux auteurs, d'équilation , qui, de son propre aveu, savait à peine lire dans ses Heures.
!i38 DE L'ÉQUITATIO|ir.
Et d'abord nous marquerons ce quHl faut savoir pour éviter, autant qu'il se peut, d'être trompé en achetant un cheval. Du poulain encore à dompter, c'est le corps . seul qu'on examine , l'ame ne se peut guère connaître que du cheval qu'on a monté ; or, dans le corps ce sont d'abord les jambes qu'il faut considérer ; car, de même qu'une maison ne pourrait servir à rien , si , les parties supérieures étant belles et bonnes, elle manquait par les fondemens, un cheval de guerre ne serait non plus bon à rien , si tout en Jui était louable, hors les jambe^, ce seul défaut rendant inutiles toutes les bonnes quaUtés qu'il pourrait avoir d'ailleurs. On jugera du pied, premièrement par l'ongle, qvii vaut bien mieux épais que mince. Il faut voir ensuite si le sabot est élevé où bas, devant et derrière, ou tout-à-fait plat; car le sabot élevé tient éloigné du sol. ce qu'on appelle la fourchette; mais lorsqu'il est bas, le cheval marche également sur la partie solide et sur la plus molle du pied , comme il arrive aux hommes qui ont le genou cagneux. Simon dit qu'on connaît au bruit la bonté du pied d'un cheval, et il a raison ; car le sabot creux résonne sur le sol comme une cymbale \
Puisque nous avons commencé par le pied, nous remonterons de là aux autres parties du
* Leurs chevaux n'étaient point ferrés.
DE l'ÉQUITATIOW. îiSq
corps. Les os situés entre la corne et le boulet \ ne doivent pas être tout droits ^ comme aux chèvres (car les jambes ainsi construites fatiguent le cavalier par une réaction trop dure, et sont sujettes à se gorger ) : ces os ne doivent pas non plus plier^trop bas, d'où il arriverait qu'en matchant dans les pierres et les mottes de terre', le boulet ou perdrait son poil % ou même se blesserait. *
Il faut que les os des jambes soient gros (car ce sont les colonnes du corps), mais non chargés d6* veines ni de chairs*: autrement, en courant dans un terrain raboteux, ces parties s'engorgent par l'amas du sang , il s'y forme des varices , la jarabé se gonfle, et la peau , se dilatant, se sépare de l'os; souvent même, par une suite de ce relâchement, la cheville se déboîte ,*et le cheval demeure estropié '. "
Si le poulain en marchant fléchit mollement
^ Il y' avait un mot grec pour dire le jpaturon : sans doute Xénophon Vignorait, car on ne saprait supposer que par délicatesse il ait évité de s*en servir, ayant'employé d'autres termes de maréchallerie , tels que le boulet, la fourchette, les crochets, etc.
* Au temps de Xénophon , ce que nous appelons faire le poil n'était point d'usage ; on ménageait, au contraire , Id fanoo , qui dans les pays chauds ^roit peu, et loin de rien ôter à la beauté du pied , sert plutôt à dessiner agréablement l'ergot.
' Absyrthe , dans la collection des auteurs d'hippiatrique : « Pour «exercer le poulain, il faut un telHin non trop meuble, ni où les pieds «( enfoncent trop , surtout dans la première jeunesse ; car aisément il ar- « rive que les chevilles des jambes (je traduis à la lettre) se déplacent,. « et ainsi les paturons portent à terre , et après cet accident le cheval reste « estropié. >*
a4o DE l'ÉQUITA-TIOW.
les genoux, on en geut conclure qu'au manège il aura les mouveme|gfs souples et moëlleu;|r; car dssns tous les poulainjs. cette souplesse des genoux augmente avec l'âge, et la flexibilité dans les articulations est estimée avec raison , le cheval doué de cette qualité étant moioi sujet à bj^ncher et moins fatij^ânt qif U9 cheval dur.
Le bras, s'il est gros, annonce, comme dans l'homme , plus de'*vigueur et de grâce.
La largeur de la poitrine, nécessaire égaleme^it pour la force et la beauté , fei'a d'ailleurs que les jambes f bien séparées l'une de l'autre , ne se croiseront point dans leur mouvement.
A partir de la poitrine, que le col ne tombe pas en avant, comme au sanglier, mais qu'il s'élève, comme dans le coq, droit au toupet, et qu'il soit échancré profondément en dessous , à l'endroit de l'inflexion. /
Que la tête, sèche, ait peu de ganache ; de la sorte l'encolure couvrira le cavalier, et le cheval verra '. devant lui où il pose le pied : outre qu'un cheval portant ainsi sa tète, rarement forcera la main, quelque fougueux qu'il paraisse ; car ce in 'est pas en ramenant, mais aii contraire en tendant le cou,
qu'il cherche à forcer la main.^
Exauiinez les barres pour, savoir si elles sont tendres , dures ou inégalés : le poulain dont les barres sont inégalement sensibles, aura d'ordinaire la bouche fausse.
DE ^ÉQUITATION. a4l
L'œil saillant donne un air plus vif et meilleure vu^ que l'œil enfoncé.
jLes naseaux bien ouverts font qu'un cheval a plu& d'haleine et d'ardeur que lorsqu'ils sont serrés ; et de fait quand un cheval est en cplère contre un autre , ou s'anime sous la main, c'est alors qu'il ouvre davantage les narines.
Les ordlles les plus petites , les plus éloignées l'une de l'autre à leur base ' , donnent à la tête l'air plus distingué.
^ Cette largeur du sommet de la télé, regardée chez les anciens comme une beauté, était le trait caractéristique des chevaux qu*on ap- |)elail BucéphaUs, ou Têtes de bœuf. De ce genfe est la belle tête de cheval qu'on voit à Naples , aiji palais Colombrano. Il ne faut pas croire que ce nom de Bucéphale fût particulier au cheval d'Alexandre , eirear de Pline et de beaucoup d'autres. Bien avant Alexandre on donnait ce nom à une race particulière de chevaux thessalieos., et à ceux qui leur ressemblaient. Cette dénomination fut sans doute imaginée par des maquignons aussi peu sensés que les nôtres , qui louent dans un cheval la tête de mouton, testa de carnero chez les Espagnols.
Le cheval tant admiré et tant critiqué de Marc-Aurèle, au Capitole, est Bucéphale. Quant aux proportions de son corps, c'est un cheval napolitain et entier, qu'on n'eût jamais dû comparer aux chevaux hongres du Nord. La castration dénature tous les animaux , et l'effet en est remarquable , surtout ()ans l'encolure , par la correspondance connue de celte partie avec celles de la génération. L'encolure du cheval de Marc*^ Aur^e a -paru trop forte aux Français et aux Allemands ; mais les Espagnols et les Italiens, chez qui les chevaux sont tous entiers, en ont jugé différemment. Il a, en cela et en tout, le caractère des belles races de la Calabre et de la Fouille. Son allure est une espèce d'amble : par cette raison , il devait avoir et il a réellement la croupe basse; mais comme on a cru que c'était un défaut , on a cherché à y remédier en posant la statue sur un plan incliné en devant , ce qui en détruit l'effet , et met hors d'équilibre la figure du cavalier. L'artiste a choisi cette allure, apparem-