CHEZ LA COMTESSE D'ALBANY
À NAPLES, LE 2 MARS l8i2.
« Ce fut moi qui leur dis, je ne sais à
quelle occasion , que notre siècle valait bien celui de Louis XIY. Fabre se répria là-dessus : Quelle différence j bon Dieu ! tout sous Louis XIY fleurit. — Si vous parlez des arts, lui dis-je; en quel temps les a-t-on vus plus florissans qu'aujourd'hui ? Je voulais le faire un peu causer. La comtesse me devina , et entrant dans ma {>ensée : Il . est vrai, dit-elle, que les arts sont aujourd'hui tellement cultivés , encouragés... — On en parle beaucoup, dit Fabre. — Oh! on fait plus qu'en parler. J'appuyai ce sentiment de madame d'Albany, et pour preuve je citai le salon du Louvre à Paris, où tous les ans... — Oui, oui, interrompit Fabre; et s'approchant de la fenêtre du côté de Pausilipe: Où donc vont toutes ces troupes le long de Chiaia, là-bas, vers la grotte? — Je ne
sais, répondis-je. Mais, par exemple, ce tableau de Gérard que nous vîmes hier chez le roi , n'estce pas là un bel ouvrage, et qui eut papu tel du tetnps de Lesueur et du Poussin? Ma foi, dit-il, les canonniers nos voisins montent à cheval. Il y a quelque parade saris doute. LeVoi sera revenu dé paserte. Il tâchait ainsi de détourner la conversation; mais moî : Et David, lui dis-je, David n'estil pas fondateur d'une nowv^elle école? Guérin,* •Girodetet vous-même, ne faites-vous tous rien .qui vaille? Il me repartit: — Eh bien ! oui; c'est mon métier; j'en puis parler, et je vous dis qu'il y a tel tableau du Poussin qui vaut mieu^ seul que tout ce qu'on a fait depuis.
« Je fus aise de le voir venir où je voulais. Je l'entretiqs sur ce propos/ et il ^e mit-à nous dirîô. ce qu'étaient les arts sotis Louis KIV , comparant les ouvrages d'alors à CQuii^ d'aujourd'hui, et donnant de tout là pTéëiâiQence- au siècle passé , hors qu'il avouait que depuis un temps on se relevait «ichez nous de ce méchant goût, de cette misère où tomba si tôt notre école- après ses beaux
jours. Noua l'écDutions, et pour moi je n'eusse jamais songé à l'interrompre, car •véritablement il parle bien de. tout; mais sur céfe'thdses-là où il est expert, il y a plaisir à Fenterfdre. Lfa comtesse lui dit : A ce qdé je puis voir, en ce- genre, selon vous, nous valons mieux que nos pièreà^t moins que nos aïeux. Je vous croîs, certes, plus capa-
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ble que personne d'en bien juger; mais dans ce que vous nous dites n'enlre-t-il point un peu de passion , quelque grain de partialité pour Yotre peintre favori? Car enfin ce tableau du Poussin...» c'est comme si vous profériez une fable de La Fontaine.... — A merveille, cfit-il; en effet, pour une belle fable de La Fontaine on donnerait aisément tous les vers du dix-huitième siècle. — Vous moquez-vous? La Henriade, les tragédies de Voltaire? — Pourquoi non? si Voltaire lui-même en est d'avis? — Quoir? -^ Chose sûre. N'a-t-il pas écrit, et je crois en plus d'un endroit, que personne, depuis l'âge d'or de notre poésie, n'a. su faire vingt bons vers de suite ? L'âge d'or de notre poésie, c'est le siècle de Louis XIV; — Éh bien, que fait cela? -— Vous lallez voir, pour peu que vous daigniez m'entendrê.
« Vingt bons vers de suite dans une fable font une bonne fable , n'est-ce pas ? — ^ Comment l'entendez-vous? dit madame d'Albany. — J^en tends qu'une fable ordinairement n'ayant guère plus de vingt vers', si vingt vers sont bons dans cette fable, et vingt de suite, la fable est bonne. — Assurément. — Or il y a, continua-t-il, telle fable de La Fontaine où ne se trouvent pas seulement vingt bons vers de suite , mais où tous les vers sont fort bons. Me trompé-je? — Oh! pour cela non. — Cette fable est bonne par conséquent? — Sans contredit. — Et une bonne fable est un bon ou-
de Voltaire. Mais pour mon tableau du Poussin, que ce soit^si vous voulez, le ravissement de saint Paul, ou la femme adultère, ou un des saoremens, tetebleulà de tels ouVi*ages opposer ce qu'on fait maintenant, c'est outrager le goût, c'est blasphé* mer les arts.
«Su colère et cette dialectique nous divertirent, et nous couYÎnmes qu'il fallait qu'il eût été à quelque autre école quQ celle de David,, pour argumenter de la sorte. Ëdfiki , saves^vous bien , dit madame d'Albany, qe qae vous av^.fi^t avec votre logique et vos subtilités ? C'est quc^ vous, ne m'avez point persuadée du tout. Jamais je n^ croii^i que les tragédies de Voltaire soient mauvaises, ni même niédiocres.* — Mais, mads^me ^ ne vous le proiivér^e p^ jpar raison dérMk^ts^tratiif^ ? Trouve&rvous ri^en à dire à mon rai^Bonqemeiitt ? — Que sais- je , si j'y vquiais songer? dit - elle. Vous éi^ préparé^ vou^^ sur ceç matiè]re&-là. Vous avez beau jeu/ coiitre npu3, quaiidil s'agit des arts et de la littérature, -^fîn effet, madame, di8:-je, U est là^ sur so4[i terrain. Pour çn avoir meilleur m^i^rché^ U faut Iç dépaysi^ un jpeu. Puis, quand il serait vrai, diis-je, m'adressant à lui, qu^on eût su niieux peindre alors, et mieu^ écrire qu'aujourd'hui, n'avoins-nous pas, nous, sur ce siècle-là d'autres avantages, bien plus grands ? Les «ciences, la politique, la guerre... — AJb! dit la comtesse ^ qu'est-ce que tout cela au prix des ta-
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bksua et des fables? Le samt Paal et vingt vers de suite ^ voilà la gloire d'un siècle. Tout le rtite est bagatdile.
d I! se mît à rire et noi» dit: Ma foi , noflhseulement vov» me dépaysez, maift vous m^eoibarquez là dans des mers inconnues. Les scieneeSs, 1» guerre , la politique ; ee sont lettres closes pour moi. — Ak, ah, ctit la comtesse, le voilà qui fléchit. AUoiBS j vous, me Élisant un signer^ ferme, acbevé24e', c'est Fafïaire de deux ou trois coups. •~ Qooi ? dit41 , n'y a^t^l donc point d'acdommcH demient ? et qui vous céderait pour ce sièdenci la guerre et les sicienees, ne quitteriez -vous pas à l'autre les arts , ta politesse, le goût ? — Bon > vous voudriez ^ ie crois • £xire ks choses égales; Non, point d; qn^rtier; ou vo«s ^.J^ nous Femportens en tout sur votre Loua» XI¥ , et que quiconque a pu soutenir le contraire est extravagant, ridicule. -— Vous me croyez abattu, dit-il, vous me portez le poignard à la- visière. £fa bien! phis (Facco^^plus de paix ^ je reprends tout œ que je voulais bien vous céder, et je vous soutiendrai mordicus, 'jusqu'à mon dernier syllo^ gisme, que ce siècle-là est eu tout supérieur au vôtre autant que le cèdre à Fhysope.—* Dans les sciences 2 dis-je. --^ Djtns les , sciences, dans- toti* tes les^ sciences, depuis Fastronomie jusqu'à la Crcrir de par Dieu. -— £t dans la guerre ? — Oui, ^ — Quelle folie! -—Me yoilà prêt à vous le prouver à pied et à cheval.
aga CONVERSATION
«c Vous croyez qu'il se moque, me dit madame d'Albany; mais il est homme à se charger d'une pareille cause. — Pourquoi non?— Vous allez, lui dis^je, nous faire voir qu'on sait aujourd'hui moins de physique, de mathématiques..— Point du tout; ce n'est pas là de quoi il s'agit. — Comment ? — Non , il n'est pas question d'examiner si nos savans en savent plus que ceux-là, étant venus après eux. Car d'abord, instruits par eux, ils ont su ce que ceux-là savaient; et depuis, il serait étrange qu'ils n'eussent pas appris quelque chose iqae ceux-là ignoraient. Les progrès qu'ont fait faire aux sciences les uns et les autres , voilà ce qu'il faudrait voir", et balancer les découvertes. — £h mais, lui dis-je, ce serait pour n'en pas finir. — Non , reprit-il , les grandes découvertes sont en petit nombre. Les nôtres, celles de nos .pères, tout. cela serait bientôt compté}^ et mettant à part ce qu'ils nous ont laissé, à . par t ce que noufr-mémes avons amassé , on verrait à l'œil que tout notre fonds nous vien% d'eux, et que depuis long-temps en ce genre nous acquérons peu ; puis le mérite, qui n'est pas petit, de nous avoir , eux, ouvert la route et aplani les obstacles. — Oh ! ce qu'ils ont fait pour nous, nous le faisons pour d'autres. >. — Oui , mais c'est le premier, pas qui coûte. -— Us moissonnaient, dis-je, nous glanons. Au reste, ajoutai- je, peut^^tre avez -vous raison en un sens, et je pense qu'il y aurait assez à dire
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pour et contre. — Vraiment, dit madame d'Albany, la matière est belle , et ce serait affaire à vous deux d'éclaircir ce point, s'il ne vous manquait... — Quoi? dit Fabre. — Oh! rien, une misère ; de savoir de quoi vous parlez. — Quant à cela , dit-il , ce n'est pas une affaire. J'ai cru longtemps aussi qï£on n* était point docteur sans prendre ses degrés ^ et que pour parler des choses il les fallait connaître; mais je vois tous les jours tant de gens raisonner des arts sans en avoir la moindre idée, et en faire de gros livres, et en tenir école, que, ma foi, je ne veux plus être ignorant sur rien, et je vais tout à l'heure vous parler de la guerre en amateur éclairé. Car je me doute que c'est là où vous m'attendez. — Vous soutenez donc, lui dis-je, la gageure jusqu'au bout? — Hautement. — Allons, voyons comme vous vous en tirerez. — Oui, dit la comtesse, voyons, parlez-nous de batailles.
a 11 fut un ^moment à rêver debout contre le mur de la fenêtre, regardant vers Capri,"et à quelques mots que nous lui dîmes il ne répondait rien ; puis revenant à nous : Il faut d'abord , ditil, établir la question. — Quelle question? lui dis-je, il n'y a point de question. Vous vous mettez en tête de soutenir qu'aujourd'hui nous sommes moins guerriers qu'on ne le fut sous.
Louis XrV"; appelez-vous cela.... — Oui, voilà ce que c'est, nous sommes moins guerriers; voilà ce
'qne je veux déntontrer. Or, qu'est-ce que guerriers? — Guerriers ^ dis-je , ce sont les gens qui bnt la guerre. — Ainsi, dit-U, les pkis guerriers seraient ceux qui font ie plus la guerre? — As* sûrement. — Non, reprit-îl, ce n'est pas là ta ques- Ik»; ai*je raison de la vouloir déterminer esaclement? Bkn n'est si rare que de s'entendre et da aavoir de qu<» l'on di^ute. Bappelei^rous doBC qu'U s'a^ de la ^ire <iu siècle^ çui consiste non à &ire beaucoup la guerre , mais à la bien faire; hé?~ Sans doute. — Car, ajouta*t-il^ si vous me disiez^ dans notre première discussion , qu'on peint plus à présent que du temps du Poussin, j'en demeurerais d'accord; mais non pas fii bien; et que Ton écrit davantage; sans contredit; mais de quelle façon? vœla le point. Or, il en va de même de la guerrç à mon avis. — J'entends bien, dis-je; vous prétendez qu'on la faisait alors mieux, avec plus dé science et d'bahileté qu'aujourd'hui — Justement.
tf JMadame d'Albaay riait , et die lui dit .: Après cela vous nous conterez vos campagnes , vos siè* ges, vos batailles; car, pour parler de ces choseslà , il &ut bien que tous en ayez quelque expé* rience. — Je ne crois pas , dit-il , quant à moi , cette nécessité.-*** Quoi! vous connaîtrez qui Êiit .mieux ou plus mal la guerre, sans l'avoir jamais faite, sans être du métier! — Fort bien- Ne pui&Je juger les acteurs à moins d'être acteur moi-même ?
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et de la pièce y u'oserai-je en dire mon avis si je n'ai composé? Mais vous> madame, je vous prie, fîtesvou^jamais la cuisine ? — ^Non^ dit-elle^ qu'il me souvienne. — Eh bieH) à table^ FaulTe jour, chez madame votre sœur, vous déclarâtes son cuisinier le meilleur de Naples et du royaume.. N'ayant jamais pratiqué l'art , vous prononçâtes hardiment sur le mérite de l'artiste; et en e£fet à l'œuvre on connaît l'ouvrier , sans qu'il faille être pour cela immatriculé dans la profession. Enfin on faisait mieux la guerre en ce temps*là} et voici comme je le prouve. -^ Un moment, dis-je, répondez^moi. Pourquoi fait-on la guÇïrre?-— Pourquoi? ^— Oui, quel est le but qu'on se propose en faisant la guerre? N'est-ce pas de battre l'ennemi? — Sans doute. ^-^ Et de le dépouiller ? — Fort bien. «( En quinze jours nous battons plus d'ennemis, et faisons plus de conquêtes qu'on n'ea eût su faire en cent ans alors. — Un moment, me dit-il, à mon tour. Quel est le but du jeu? de gagner^ si je ne me trompe? -^ Oui. -^ Eh bi^i ! de deux joueurs jouant séparément contre di£Eérens adversaires, l'un gagne dix 9ou&, l'autre dix louis ; et
le premier qui gagne dix sous a joué trois heures
durant , le second trois minutes ; en trois coups il a donné le mat^ et gagné dix louis. I^equel joue le mieux ? — C'est selon ^ dis-je. ^^ Gomment selon? y pensez-vous? Dix louis en trois minutes,, et dix sous en trois heures? «-^ Mais, dis-je,, si
rhomiue aux dix louis a eu affaire à ime mazette? — Ah ! voilà ce que c'est ! Dans vos guerres vous avez affaire à des mazettes qui vous laissent conquérir des royaumes en quinze jours; et en quinze ans alors à peine gagnait-on quelque place. Qu'est-ce à dire ^ sinon qu'alors on se battait ^ la partie se défendait? Alors étaient les grands joueurs , alors se faisaient les beaux coups. Si on perdait à Malplaquel, on prenait sa revanche à Oudenarde. L'échec de Ramillies se reparait à Denain. Cetait au plus habile. Aujourd'hui que voit-on? des marauds qui dépouillent quelque enfant de famille.
(c U dit autre chose encore.... Vos courses de Paris à Vienne... On abandonne plus tôt la capitale maintenant qu'alors on ne reculait un pas sur la frontière.... L'honneur en ce temps-là , aujourd'hui le butin.... £t puis il ajouta, dont je tne souviens bien : Voulez-vous que je vou3 dise? On pille y on massacre aujourd'hui, on ravage beaucoup plus qu'alors ; mais certainement on se bat moins.... Car la guerre, qui avait autrefois deux parties, l'attaque et la défense, n'en a plus qu'une maintenant ; et s'il y eut jamais un art de s'égorger, la moitié en est perdue. — Assurément, dit la comtesse, .ce n'est pas faute qu'on l'exerce. Pour moi j'aurais cru tout le contraire; c'était l'art que j'imaginais le plus perfectionné de nos jours.
(c Mais , madame , dis-je , remarquez-vous qu'il
Câ£Z LÀ -COMTESSE d'aLBANY. 297
doute même s'il y a un art de faire' la guerre?— Cômmcnf^— Demandez-lui plutôt. Et le voyant sourire : — Mai^ , dit-elle , il y en a tant de livre». — Oh! il y a^ dit-il, des livres de théologie, et même des Uvres de magie. Cependant je ne crois pas plus à Tune qii'à l'autre. — Et qu'est-ce donc que la tactique, la fortification, la castramétation ? — Que je meure si j'en sais rien! -*• Oh bien ! je le sais, moi, et je m'en vais vous le dire , dit madame d'Albany. La tactique , c'est l'art de ranger des soldats selon certaines règles, pour donner des batailles. • En un mot, c'est l'art de se battre. — Et sans cet art, dit-il, on ne se batflnait point? Oh! la bonne science ! ajou-< ta-t-il , et bien nécessaire ! car comment ferionsnous, je vous prie, pour' nous entre-tuer, si de grands hommes ne nous en montraient la méthode? — Tout* ce qu'il vous plaira; mais elle existe enfin cette méthode , cette science , vous ne le sauriez nier. — Écoutez, dit -il : je veux croire, puisque tout le monde l'assure, qu'il y a . un art de la guerre ; mais vous m'avouerez que c'est le seul qui ne demande point d'apprentissage. C'est le seul art qu'on sache sans l'avoir appris. Dans les autres , il faut de l'étude et du temps : on commence par être écolier ; mais dans' celui-ci on est d'abord maître^ et pour peu qu'on y apporte des dispositions, on fait son chef-d'œuvre en même temps que. son coup d'essai.- — Ex-
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pliqueiHious ceci , dit madame d'Albany^f ^ar votre idée est étrangç, ou je ne vous Cbniprends pas. «—Eh quoi! dit-il, moi, par exemple i quand j'ai voulu être peintre , je ne me suis pas mis à peindre tout d^un coup. Il m» £adiut d'abord apprendre le dessin; je aessinai d'après la bosse, je dessinai d^iprès nature. Mais , avant d'en venir là, combien de temps croyez-vous que je demeu* rai à fiedre des yeux et des oreilles, des pieds, des mains, une demi-figure; puis une figure entière ? Et venu là , nouveau travail , nouvelles études d'après le modèle vivant. Que d'application ! que de patience ! que de difficultés ! et je n'avais pas encore commencé à peindre ! Enfin je '{feignis, fort mal d'abord, ensidte moins mal, puis un peu mieux. Au hcKst de tre&te ans finalement, je suis peintre tel que j'ai pu l'être, et quand j'étudie* rais mon art encore trente années , je ne saurais jamais autant qu'il m'en resterait à apprendre. Or, voilà ce que je veux dire : dans ce grand art de commander les hommes à la guerre, la science ne vient pas comme cela peu à peu , mais tout à la fois. Dès qu'on s'y met, on sait d'abord tout ce qu'il y a à savoir. Un jeune prince à dix-huit ans arrive de la cour en poste, donne une bataille , la gagne , et le voilà grandf capitaine pour tmitesa vie, et le plus grand capitaine du monde. — Qui donc? demanda la comtesse; qui a fait ce que vous dites là ?— Le grand Gondé. —Oh celui-
CHEZ LA COMT£SSS o'aLBANY. QQQ
lày c'était un géiiie.^— Sans tibute,tiil>il; et Gaston de Foix ? L'histoire -est pleine de pareils exenipie&> Maïs ces ch'oses4à ne se vokJbt point .dans les a^« très arts.- Un piince , qudique génie qu'il ait reçu du cid, ne ùât point tout botté, en descendit de cheval , le Stabai de Pergolese , ou la Saûftè; FamiUe de Baphaël.
«Voulez* vous, lui dis- je, qu'un prince «ott peintre pu matre de chapelle? — Non, dit-il; Dieu me garde d'avoir cette penséa Molière l'a dit, je m'en souviens : ia cautumechez nous ne veut pas qu!im gentilhomme s€iche rien fmre;k plâMf forte raison un prince. Mais ces gens, qui ne savent rieti faire, savent Éaire la guerre , n'est-ce pas ? — Assurément^ et mieux que d'autres. — Oh! pour mieux, c'est une autre afiEsdre. J'ai vu
Des gens de tous métiers, de tout poil^^de tout âge,
oomme dit La Fontaine, endosser'le hamois et se trouver gu^riers sans y avoir jamais pensé. J'ai vu des peintres , de mes camarades à moi , jeter là la paletle et conduire cks troupes à la guerre comme s^ils n'eussent ait autre chose de leur vie. Je-doute qu'il y ait un maréchal qui ne se trouvât embarrassé, si l'empereur lui commandait un tableau d'histoire. Je crois, lui dis-je, comme vous , que peu s'en acquitteraient bien, et vous seriez apparemment dans la même peine si on voulait vous obliger à commander un corps d'armée. — ^
Peut-^tre. — Quoi ! vous en doutez ? — Mais c*est iqu-en effet il y a une grande différence. — Et quelle ? -— I-.e maréchal est sûr de ne pouvoir £Edre un tableau. Il n'a pas besoin^ d'essayer ; mais moi, je ne puis être sûr , avant d'en avoir fait répreuve , si je ne commanderais pas bien. — Pourquoi, dis-je, sauriez-vous moins que lui ce <}He vous pouvez fsiire , ou lui mieux que vous de quoi il est incapable ? — Ah ! c'est qu'on n'a ja^ mais vu un général peindre , au lieu qu'on a vu commander des peintres, et des gens d'autres professidÉs, ou même sans profession , au-dessous desquels je n'ai pas l'humilité de me placer, et je ne crois pas qu'on soit tenu d'être si modeste;
ce Tout de bon, dit madame d'Albany, vous vous mettriez demain. à la tête d'une armée? — Je n'irais pas, dit-il, m'ofïrir; mais si on m'en priait
— Vous vous y prêteriez? — Et comment m'y refuser? j'aurai beau dire que je suis peintre, pauvre diable, sachant dans mon métier peut-être quelque chose, hors de là quoi que ce soit ^ on me répondra que les princes qui ne savent rien du tout font ce qu'on exige de moi, et que ce que fait bien un prisce, tout le monde le peut. faire. Dire que je n'ai lu de ma vie une Ugne de leur tactique, ni vu seulement la parade, mauvaise excuse que cela. Messieurs tels et tels , vivans ou morts depuis peu , sans en avoir plus de pratique, ni d'étude que vous , ont pris de ces commande-
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mens, et s'en sont acquittés avec l'applaudissement universel : que répondrài-je ?
ce Mais enfin j repartit madame d'Albauj, il y a des règles à la guerre , et ces règles-là il les ^ut savoir. — Voulez-vous , madame , Que je vous dise là-dessus ma pensée? J'ai peur qu'il n'en soit de la guerre comme du langage. Il y a des règles pour parler, et ces règles font un art qu'on appelle la 'grammaire. Or, on a remarqué que les maîtres dans cet art, et tous ceux qui s'étudient à parler régulièrement, parlent plus niai que les autres. — Justement , dit^lle , et les princes et les gens de cour, qui ne savent point ces règles, sont ceux qui parlent le mieux; et voilà comme ils font la guerre. — Sans savoir ce qu'ils font, reprit Fabre. — Çoiâme S(* Jourdain de la prose. — Ce qu'on pourrait vous dire , madame , c'est que, dans la vérité, le langage de la cour... — Quoi? allez-vous encore me disputer cela, et avez-vous résolu de ne nous rien accorder? Expliquez-nous plutôt pourquoi , s'il est si commun de voir des gens faire la guerre sans l'avoir apprise, et si c'est une chose si aisée, pourquoi il y a si peu de grands capitaines. ^— Mais , madame , de fait , y en a-t-il si peu ? Comptez dans chaque siècle les sculpteurs et les peintres; je dis les bons, ceux dont les ouvrages se peuvent regarder deux fois ; comptez les poètes, vous en trouverez de loin en loin , à certaines époques rares et fortunées ,
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quelques-uns 9 en quelque coin de l'Europe. Car, des quatre parts de la terre, trois sont stériles pour les arts, et le sol à cet égard le ^lus favorisé de Ja nature est dix siècles sans rien produire. Dix «Sectes se passent sans qu'on voie un peintre, un écrivain passaUes. Mais cfb grands généraux, il y en a toujours en tous temps, en tous Keux. — - Mop Dieu I dis-je, au contraire, il n'y en a jamais qu'un. Vous ne verrez nulle part dans l'histoire deux conquérans contemporains; et sous r Alexandre, il y avait plusieurs grands peintres , plusieurs sculpteurs, poètes, orateurs excellens; mais il n'y avait qu'un Alexandre. — Que dîtesvous? Il y en avait mille auxquels il ne manquait qu'une armée ; et son secrétaire même qui n'était poiht soldat , qui ne portait éot campagne que la plume et Técriloire, se trouva grand capitaine sitôt que Dieu le voulut, et battit les Cassander, ^eS' Polyspercbon et tous les traineurs de sabre. Allez, il y avait dans l'armée d'Alexandre cent officiers capables de la commander comme hri, et hors de l'armée mille individus ayant en eux, sans le savoir, tout ce qui fait les Alexandre. — ;
ri
Et croyez -vous, dis-je, qu'il n'y ait pas mille gens ignorés qui possèdent toutes les qualités propres à Éaire un grand peintre ? — Sans doute il y en a , dit-il , mais beaucoup moins que de ceuxlà dont on ferait de grands généraux. — Et à quoi le voyez-vous? — - Parbleu, cela est clair. La moitié
CHEZ LA. COMTESSF. d'aLBANT. 3o3
des gens qui se battent sont vainqueurs et grands guerriënk De deux généraux opposés l'un battra l'autre , et sera grand ; c'est l'affaire d'une heure»^ Ckunbien peu ^ de tant de gens qui s'appliquent aox artSypftr^iennept en t(Hite leur vie à la mé* diocrité! L'étude donne les talens. le hasard les cooimandeaieiis ; mais vingt ans d'étude ne £pnt pas toujours un bon p^tre, chaque jour de bataille fait un grand général! — Sur ce pied-4j|y dit la comtesse^ nous en devons avoir bou nooi* bre; que d'exagération!—- Yraiment, reprit*-il, j'ai tort; non-seulement la moitié, mais tous, sont d'étoffe à Élire des, héros , et la fortune manque à plusieurs y le mérite à aucun. — J'entends ; selon vous on s'élève toujours par la fortune, jamais par le mérite., — Franchement , dit-41 , le mérite a f(Ht peu de part à tout cela Un homme n^t grand , ou on le bat grand , sans que le mérite s'en mêle» David n'est pas né peintre, et per^ sonner ne l'a &it peintr^||fe|f'est faât lui-même ce qu'il est : à cela, il y peuinmiir da méritew En lin mot , on est général sitôt qu'on a une armée ^ on a une armée dçs qu'on est fils de Philippe, ou gendre de Pompée, pu ami de Sylla, et on ga»» gne des batailles. Ëst-on peintre dès qu'on a une toile et des couleurs, et peut*on faire un tableau ? N'y va^t^l que d'être parent de: David ou de Canova, pour tenir un rang dans les arts? *-^ Ma^s aussi, dit-èlle, est-ce tout d'avoir une ar-
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m^p.^ Si ce n'est pas tout^ c'est beaucoup ; car après cela il n'y a plus qu'une bataille à gagner, et la fortune se charge encore de cette parties-là ; mais pour qu'un homme soit peintre ^ il y faut plus de façon ; cela ne se doiyie pas en dot ni ne se lègue par succession. Jamais le pinceau du Titien ne fut un héritage ; Raphaê) ne dut rien au bon plaisir de Michel-Ange; il eût servi de peu. à Lysippe d'épouser la sœur de Scopas ou la fiUe de Praxitèle. Pour parvenir au comble de la gloire de son art, ni alliance, ni parenté, ni naissance, ni faveur ne le pouvaient dispenser d'un seul des degrés nécessaires de ce pénible apprentissage ; et > pâlissant sur le modèle , encore eût'il perdu ses veilles comme tant d'autres, si le ciel ne l'eût doué d'une ame capable de sentir les beautés naturelles; car il faut tout cela : une exquise sensibilité et un travail opiniâtre , un enthousiasme, de génie et une patience à l'épreuve des difficull;Mpine conception vive et prompte et une lent^méditation , tout ce que peut joindre l'étude à une heureuse nature, assemblage plus rare que la fortune et les commandemeus ; et voilà pourquoi si peu d'hommes excellent dans les arts, tandis qu'il y a un gi*and général partout où l'on se bat. — C'est là que vous en revenez toujours , dit la comtesse. — Et notez bien, poursuivit -il, remarquez encore ceci, de grâce. Ce général n'a qu'un adversaire ; celui-là
CHEZ LA comtesse' d'aLBAWY. SoS
vaincu par adresse , par ruse, par force ou par hasard, lui livre le prix. Tous ses compagnons sont ses instrumens, agissent par lui et pour lui , confondent leur gloire dans la sienne. Mais , pour un artiste, autant de camarades, autant de rivaux qu'il doit combattre tous ensemble et séparément, à armes égales; saris fraude, sans jsupercherie , et s'il sort vainqueur de cette lutte , il n'a encore rien fait; on lui oppose les anciens, toujours présens et vi vans. dans leurs ouvrages, pour lui disputer la palme avec tout l'avantage que donne une gloire établie. Car enfin , une bataille ne se rapproche point d'une bataille. Les victoires passées ne font nul tort à celles d'aujourd'hui; au contraire, la dernière efface toujours toutes les autres : Pharsale fait oublier Arbelles, et au jour de Cerisoles on ne se souvient plus de Marignan. Mais, que Canova envoie une figure à Paris, elle y. trouve l'Apollon, le Laocoon^ le Gladiateur. Sa besogne est mise à côté de celle d'Agathias, mort il y a deux mille ans; et chacun peut, d'un coup d'œil, juger qui des deux a mieux fait. Non seulement ses contemporains, mais tous les siècles passés lui disputenl le triomphe. — =- En vérité , dit la comtesse, je ne sais pas s il impose; mais il parle sur la chose comme s'il avait raison. Qu'en pensez-vous? me dit-elle. — Moi ? madame^ je vois que le Inonde est bien sot d'honorer tous ces gens qui gagnent des ba- IV. • JiO
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tailles et soumettent des provinces, et de ne pas voir que la gloire, l'estime , l'admiration publique appartiennent de droit aux peintres et aux poètes. Voilà dé beaux héros, yraiment, que ces César et ces Alexandre , pour être ainsi célébrés
et. divinisés; parlez-moi d'un homme quiiait des
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tableaux de chevalet ou des rime» redoublées. Quel tort on vous fait là, messieurs? Cela criih vengeance ! — Ne vous fèchez pas , me dit-i! ; tout va mieux que vous ne pensez, et les artistes ni les poètes n'ont pas tant à se plaindre de I^injustice des hommes ; car , travaillant pour la gloire , ils en ont de reste, et sont mieux partagés à cet égard que les conquérans. — Comment? m'écriaije, surpris d'une pàreiUe assertion. — Oui, vous et bien d'autres , dit-il , vous prenez le bruit pour de la gloire. — Oh ! nous savons faire cette distinctioti. -—Mon Dieu, non, vous ne la feites point. Vous croyez ( quand je dis vous, c'est la plupart des gens) cju'un homme dont on parle beaucoup a beaucoup de gloire.- — Selon , dis-je, comme on eii paHe.-^Et ce fut là, continua-t-il , la dispute de Boileau et du prince de Conti. Vous savez ce trait? — Non, je pense. — Boileau était dans le carrosse du prince dé Conti , et on parlait de cela justetnent , de la gloire des lettres et des aris, que lé prince rabaissait fort , faisaht cas seulement de celte qui s'acquiert pat* les armes. Chacun , comme vous croyez bien , fut de l'avis de
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Son Altesse. Boileau seu] , peu courtisan j soutint et par vives raisons prétendit prouver que la gloire d'Homère égalait celle d'Alexandre. Làdessus un homme passant, le prince l'appelle, et lui demande: Mon ami, dites-moi qui était Alexandre? — Un grand capitaine, monseigneur. — Et Homère , qui était-il ? -^ Ma foi , monseigneur , je ne sais. — On se moqua du pauvre Boileau. Vous voyez que le prince prenait pour de la gloire le bruit des conquêtes d'Alexandre, et triomphait de ce que cet homme en avait oui quelque chose, n'ayant de sa vie entendu le nom du poète. Mais, monseigneur, demandez-lui qui est le bourreau de Paris, il vous le nommera isur-le-charop ; et qui est le premier prédicateur de la cour, il ne saura que vous répondre. Est-ce que le bourreau a plus de gloire , et préféreriezvous sa renommée à celle du révéftnd père Bourdaloue? Voilà ce que put dire Boileau. II avait trop de sens pour juger autrement de ces choses^ là. U se connaissait en gloire , non pas seulement en poésie , et il faisait , lui , peu de cas de celle d'Alexandre, Il le traitait de fou, d'enragé : vous rappelez-vous ces vers? Qui^ traînant après soi les horreurs de la guen^e , — oui , oui , de sa vaste folie.., — C'est cela, — remplit toute là terre; mais s'il parle de Racine : eh qui^ voyant un jour..,,.: comment est-ce qu'il dit ? ne bénira d'abord le siècle forniné:.,.. — Ah ! il était poète. — D'accord.
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— Fous êtes orfèvre , monsieur Josse ? — Mais les âges suivans ont trop bien confirmé ce jugement de Boileau pour que Fon en puisse appeler; et sa prédiction s'accomplit chaque jour sur nos théâtres, où tout Paris applaudit ]es pièces de Racine. Chaque jour on bénit le siècle qui vit naître ces pompeuses merveilles. Le siècle qui vit les carnages d'Arbelles et d'Issus, s'avisa-t-on jamais d'en bénir la mémoire? Et regrette-t-on qu'Alexandre n'ait pas vécu plus long-temps pour doubler d'autres batailles, comme on pleure que Racine ait refusé à la scène de nouveaux chefsd'œuvre après Athalie? En un mdt, qu'est-ce que la gloire? — La gloire? dis-je : pour en trouver la juste définition il y faudrait penser un peu. — Oh! dit" la comtesse, la voici toute trouvée, la définition; et elle prit un livre près d'elle, et tournant quelc{Ues feuillets : c'est du Montaigne, nous dit-elle; et elle lut : La gloire est V approbation que le monde fait des actions que nous mettons en évidence. Et Fabre là-dessus : — Eh bien ! est-ce cela? Vous paraît-elle exacte cette définition? Et comme je fis $igne que je m'en contentais : -^ Voyons donc -à présent, dit-il, qu'approuve davantage le monde, la guerre bu la poésie? — On approuve l'une et lautrc en son temps. — Mais, répliqua-t-il , en tout temps on approuve les vers , pourvu qu'ils soient bien faits, comme ceux de Racine ou de Boileau; qu'en
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dites-vous? — Sans doute. — Et les peintures comme celles de Raphaël , les statues telles que l'Apollon; ne sont-ce pas là des choses qu'on approuve toujours? — Belle demande. — Et partout? — J'en demeurai d'accord. — La guerre, poursuivit-il, bien faite, comme la faisaient Alexandre et César , l'approuve-t-on toujours ? — Je ne répondis pas d'abord. — Que vous en semble? — Eh mais, lui dis-je , c'est selon. — Selon quoi? — Selon qu'elle est ou juste ou injuste, et encore selon l'intérêt que chacun y peut avoir. — Vous dites bien, me répondit-il; car, par exemple, ceux qu'elle ruine, et le nombre en est infini, ne l'approuvent nullement. Les orphelins, les veuves, les parens à qui elle arrache un fils en âge de payer les soins paternels ; enfin les pères , ' les mères, les femmes, les enfans, voilà comme vous voyez une bonne partie du monde, san^ parler des marchands, laboureurs, artisans, qui n'approuvent point la guerre, quelque bien qu'on la fasse. Aussi , à dire vrai , les connaisseurs sont rares. Tandis qu'il y aura peut-être quelques tacticiens qui s'écrieront , à la lecture d'une relation : oh la belle bataille ! le beau siège ! tout le reste du genre humain, noyé dans les' pleurs, chargera d'exécrtition lauteur de la bataille ou du siège. Voilà l'approbation qu'on donne à la plus belle guerre.
« Avec tout cela, dis-je, il y a des guerres» justes.
3lO CONVERSATION
VOU6 ne le nierez pas. — Quoi! dit-il, elles le sont toutes. Il n'y en a point qui ne soit juste d'un côté et injuste de Tautre. — £h bien, la guerre juste on Tapprouve. — Vous ne m'entendez pas dit-il. Nous parlons de la gloire des guerriers. La gloire en ce genre, c'est de tuer beaucoup. C'est cela qui fait le héros à tort ou à droit , il n'importe ; et celui qui perd 1^ bataille n'est jamais qu'un misérable, eùt4l toute la raison du monde. Le vainqueur seul est le grand homme, et le plus grand homme est celui qui tue davantage : car ce ne serait rien d'avoir tué quinze ou vingt mille hommes, par exemple. Avec cAa on est à peine nommé dans Thistoire. Pour y faire quelque figura , il faut massacrer par millions. Or , ces boucheries-là, quelque belles, quelque admirables qu'elles soient, au dire de ceux qui s y connaissent, le monde, pour user des termes de Montaigne, les approuve peu , généralement.
« Nous lui témoignâmes quelque doute que cela fut vrai. Car on admire , disions-nous , beaucoup plus les conquérans que les rois bienfaisans ; et la comtesse aj outa qu'il n'y avait point d'homme qui n'aimât mieux être Alexandre que Titus. — r U se peut, et je le crois comme vous , répondit Fabre; peut-être aussi s^mire-t-on plus un femeux brigand , qu'un sage magistrat. Cependant on ap- , prouve le juge qui fait pendre le brigand. Enfin vous et moi , me dît-il, nous afjprouvons plus Ra-
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phaël d'avoir bien peint la Madone et l'enfant Jésus, que César d'avoir égorgé trois millions d'hommes eu sa vie; et le moade est, ce me semble , aosi^ de notre avis. Il se fait tous les jours des massacres qui valent bien ceux de Cësair, mais le monde y prend peu de plaisir, et divinise des ouvrages bien au^essouâ de ceux de BapbaëL Si les vœuiL de la terre y faisaient quelque chose , on verrail: moins de Césars et plus de {laphaëls^ En doutezvous? c'est qu'on approuve la besogne de ceux^i, non de ceux-là ; et pour en venir aux exemples , continua-t-il , Alexandre, dont nous parlions, c'est le coiyphée des destructeurs de Tespèïce humaine, nul ne l'a surpassé dans cet art. Les guerres d'Alexandre en «son temps, pepsfez*-vous qu'on les approuvât ? — ^Tout le monde, non. — • Co^^u^en t, tout' le nsonde? £t de qui croyiez- vou^ qii'dles fussécdt approuvées? Des Perses qu'il exterminait? il n'y a pas d'apparence. Des Grecs qu'il massacrait à Tbèbes ? Des Macédoniens à qui sa gloire coûtait leur sang, leurs enfans et le produit le plus net de jteurs héritages? Mais non j de ses compagnons peut-être , des cbe& de son armée qui périssaient victimes de aes extravagances oiipunis de les avoir blâmées ? A celui qm lui consi^Uait défaire enfin la paix ^ vous savez ce qu'il répondit: Oui^ ^i fêtais Parménion^ c^esp-krdu» si j'étais un honupoie; mais }e suis un héros ^ ^ me &ut du carnage; tout autre pasae-^temps est indigne de
moi, et je veux m'y divertir tant que je trouverai des villes à saccager , des champs à ravager , des gens à égorger. Pensez, je vous prie, comme cette rage plut ai^ général Parménion, qui eût bien voulu jouir un peu de sa nouvelle fortune à Pella, et comme il goûta le projet de s'en aller subjuguer rinde et la Libye. Ce que Boileau appelle folie dans Alexandre, alors on le nommait au-r trement , et personne, croyez- moi , n'approuvait ses fureurs , non pas même ceux qui en profitaient.
« Voyan^ qu'il s^arrêtait et nous regardait pour connaître ce que nous pensions : Il y peut avoir , dis-je , à cela, quelque chose de vrai. — Or, ditesmoi , reprit-il, les poèmes de Racine, les tableaux du Poussin ou du temps d'Alexandre, les peintures d'Apelle, les sculptures de Lysippe, furent approuvées des Grecs , des Macédoniens, des Perses également. Étrangers, citoyens, alliés ou ennemis, tous d'un commun accord louèrent ceâ ouvrages et leurs auteurs. Si cela n'est écrit, il est probable au moins. Eh? - — Je n'en fais nul doute, —r L'approbation du monde, ou la gloire, selon Montaigne , était donc pour ceux-ci et non pour Alexandre. Que vous en semble ? — Mais vraiment.,.. — Et eux, des millions de bras ne s'armèrent point pour les aidera se faire un nom.Point de gens à cheval, point de phalanges à leur commandement : seuls , sans bouleverser l'Europe et
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l'Asie, sans piques ni épëes, ils ont forcé le monde à les admirer. Encore, ajouta-t-il, ceux-là dont la renommée coûte si cher au genre humain, qtie laissent^ls après eux ? un bruit, un souvenir mêlé avec celui de désastres fameux; mais rien qui soit proprement d'eux ; nul monument, nulle œuvlre de leur intelHgence qui les représente aux hôihmes. Par les arts seuls qu'ils ignorent 41s "Vivent dans la mémoire, et leur gloire, toiijours indépendante du labeur d^autrui, périt, si quelqu'un ne prend soin de la conserver. *
« — Ah ! lui dis-je , celle de César se passe très bien d'un pareil service , et personne, je crois, n'a mieux su se recommander soi-même à la postérité. — Il ëÊt vrai, certes, et c'est là ce qui le diff lingue du vulgaire des conquérans. Aussi , étaitil autre chose qu'un donneur de ^}>àtailles. Mais vous m'avouerez que sa tactique ne brillerait guère maintenant sans sa rhétorique, et que celle-ci fait bien valoir l'autre. Car enfin qu'estce qu'une gloire dont aucun titre ne subsiste ? Qu'est-ce qu'un nom tQut seul dans la postérïté ? Ceux-là vraiment ne meurent point dont la pensée vit après eux. Alexandre fut grand guerrier ; on le dit; je le veux croire; mais, Homère est grand poète; je le vois, j'en juge moi-même, et si je l'admire, c'est^ avec pleine connaissance, noii ^ur la foi des traditions. Raphaël respire encore et parle dans ses tableaux. La Fontaine m'est
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mieux connu que si , lui vivant^ je le voyais sans lire ce qu'il a écrit. On peut dire même que ces hommes-là gagnent à mourir, et que leur ame qu'il» ont mise tout entière dans leurs .puYrages
* f paraît plus noble et pïus pure , dégagée de ce qu'ils tenaient de l'humanité. Mais vos guerriers ^ leurs équipages, leur suite, leurs tambours, leurs trMopettes font tout leur être , et perdant <^la , qu'ils vivent ou meur^t , les voilà né^mt.
« JSur ce pied-là , dit la ciQmtesae , Trissoiin avait raison, qii n'aurait pis voulu dtan^sr sa renofnmée contre tous le» honneurs iTun général d^armée.-^Tins&oûsk^ je ne sais, dit Fabre; mais A votre avis, madame, tous les honneurs que ¥00 rendait par ordre du roi à messieurs les maréchaux val£M^nt41s un peu seulement de cette iimre qu^^Ëiynieilie ne des^mt qu'à lui-même? Et Molière , qm parlq ainsi ^ aurait-il changé la isieiine contre celle a aucun générid, quand c'eût été^jpttême Tureune ou Condé? açinait-il donné le Misanthrope pour toutes Leurs bataiUes ? Son ami
m^, Boileau, je crois, ne le lui eut pas. conseillé. 11 savait trop bien , lui^ qu'on ne fiU^^p^s as vers comme Von prend des miles , et qisÉ^lxnit ce n^^, lont les héros s'est fait de même avant eux , se £n encore après, tet se ferait sans eux. Quelqu'un aurait ^gné la bataiUéçifie Bocroi , quand / même monseigneur 1:1e s'y &A pas trouvé; mais le Mvsantbmpe^ qui l'eut lait sans Molière ? Quand
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a-t-on fait rien de pareil avant ni depuis ? Et je vous prie, duquel se passe- t-on nrieux, de batailles ou de bonnes comédies?
«c Comme la comtesse allait lui répondre , un domestique entra , et dit qu'on avait servi. — Ceci vient à propos pour vous , dit-elle à Fabre , car vous voilà, je pense, au bout de vos raisons. — Rien moins , sur mon honneur. Je ne fous en ai pas dit le quart, ni les meilleures. Tenez, madame, de grâce, que répondriez-vous....?— ^Non, non, je vous donne gagné, dit-elle, et je tombe d'accord de tcmt ce que vous ^voudrez , pourvu que nous nous mettions à twle. Nous iious y mîmes, et la comtesse, pendant le dîner, fit la guerre à Fabre sur sa.façon d'argumenter, et fcon ■panégyrique des arts. A propos des arts-, no parlâmes de madame Hamilton , qui a long^em habité cette maison-ci , et puis de Nelson , à propos de madame Hamilton. I^ comtesse l'a connu et dit qu'il ressemblait à Canova. Après le dîner, elle et Fabre montèrent en voijure, et je rentrai chez moi où j'écrivis ceci. » ' T
^ole* Ceci était considéré par Courier comme achtvém L'ayant depuis long-temps en pot te— feuille, il le destina en 1821 à être inséré dans un journal périodique intitulé Ze Lycée , dont M. Viollet-Leduc , son ami , était rédacteur. Les bornes de' ce recueil ne permirent pas de publier uii
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morceau d'une telle éteudue , et la conversation demeura inédite. Elle est intitulée Cinquième conversation , parce que 4 d'autres ayant préparé celle-là^ Courier , engagé par la comtesse d'Albanj, comptait les écrire toutes ; mais à l'exr ception d'une conversation sur Alfieri , dont on n'a point retrouvé trace , quoiqu'elle soit connue de quelques amis de Courier , le projet s'arrêta là.