CONSEILS
Quoiqu'il me paraisse plaisant que vous me demandiez un conseil, à moi qui vous ai toujours cru non seulement plus sage que mq^^ mais plus que bien d'autres qui passent pour des docteurs infaillibles, cela ne m'étonne pourtant pas; car je conçois que, 5 ans avoir beaucoup de confiance à mes lumières, vous pouvez n*ôtre pas fâché de savoir ce que je pense sur une question très importante pour toute la suite de votre vie, et qui par conséquent doit m'intéresser plus que qui que ce soit après vous. Sans compter qu'il n'y a personne qui ne puisse donner un bon avis, et que d'ait leurs, vous connaissant comme vous faites en amitié, vous avez fort bien pu me croire plus éclairé que vous sur ce qui vous touche, comme, plus habitué à m'en occuper. Peut-être aussi n'avezvous eu intention que de vous divertir, en me
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donnant pour un moment le rôle de Socrate , et prenant celui de Chœrephon. Pour moi , je croîs que je ferais mal de ne pas me prêter à la plaisanterie; ainsi je prends de bonne grâce le masque et les habits du personnage que tous voulez me faire représenter. C'est yous qui venez de bien loin pour consulter ma' sagesse; moi je réponds à votre demande avec la même gravité que si j'étais en effet un des sept que la Grèce a rendus si fameux, et fîuLsque de ce moment vous m 'érigez en oracle, me voilà sur mon trépied.
Je commence par trancher tout net la diffir culté, et je prononce que vous devez quitter votre régiment. Qu'est-ce qui peut vous y retenir? l'espérance de faire fortune? Vous avez donc changé d'idée? Vous voulez donc décidément vous enrichir à votre tour? Et sans doute on vous promet pour la campagne prochaine quelque province échappée aux Brune et aux.Masséna^ après lesquels vous ne vouliez pas glaner dans les grades inférieurs, vous sentant fait pour moiss<Miner à pleines mains aussi bien qu'eux. O que je vous connaissais mal! vous me paraissiez différent, je ne dirai pas simplement de vos camarades, mais de tous les autres hommes. En effet, depuis dix années que je vous observe de si près, n'ayant aperçu dans votre conduite aucune trace de cette passion pour l'argent qui fait que tout le monde en veut avoir et qu'on nen a ja-
A UN coLOWEr. 3ig
mais assez, je croyais de bonne foi que dam la carrière militaire où vous restiez par habitude après y être entré par Hasard ^ vous cherchiez non seulement la gloire:à la(|uelie ce chemin conduit quelquefois , mais une gloire exempte des tâ<âiet qui la souillent presque toujours : et comme j'étaia témoin xjuek^yous aviez fait toute cette dernière guerre 'sans songer à tirer partie pou> irotrè'pro* pre fortune, des désordres qui ont produit là plupart de celles qu'on voit aujourd'hui, je m'ë* rais persuadé que vous aviez sur cet article des idées toutes particulières; et que, loin de regar- 4ér la richesse comme le premier des biens , vous ne la comptiez pas même parmi les choses qui pouvaient contribuer Ji votre bonheur.
Je vois à présent que je me suis trompé : ce n'était pas l'argent, que vous méprisiez en lui* même, mais les sommes que vous auriez pu prendre vous paraissaient au-dessous de vous. Tous n'auriez pas laissé à d'autres les dépouilles dès Perses, s'il n'eût fellu les partager. Le butin que pouvait faire un simple capitaine ne val^t pas la peine, à vos yeux, d'être ramassé; vous vouliez piller comme un général. Ainsi votre cupidité ne diffère de celle des autres <)a'en ce qu'elle est plus dédaigneuse et ne s'éitaeut pas pour si peu. Vous ne vous' commentez pas, selon la pensée d'Horace, de vous désaltéver aux rui»* seaux; il vous faut des fleuves, dès. lacs*, oiy vous
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puissiez vous plonger et en avoir par dessus la tête. Tous voulez faire fortune, mais à votre manière, non comme les auàres en une campagne, mais en un çeul jour. Lltalie , la Suisse , la Hollande, nieraient pas des mines assez riches pour vous; il viendra ,de meilleures occasions pour lesquelles vous vous réservez, et .quand vous trouverez «dftassé dans le même endroit tout l'or
de Funivers, c'est là que vous jetterez votre filet. Que ne le dites-vous tout de suite? c'est le pillage de Londres que vous attendez.
Mais sans prétendre à C€s richesses dont vous dégoûterait seule la source d'où elles sor^ tent, si elles vous tentaient d'ailleurs, il y a des grades, un avancement que vous pouvez obtenir par des moyens plus glorieux. Nous ne sommes plus au temps où d'anciens préjugés mettaient à l'ambition de tous ceux qui n'étaient pas nés dans un certain rang des bornes qu'aucun mérite ne pouvait franchir; où un homme, quelque connu, quelque estimé qu'il pût être, sll ne l'était par ses ancêtres , n'osait prétendre à des emplois, peut-être au-dessous de ses talens, mais au-dessus de son nom. Les choses sont changées aujourd'hui; ces vieilles barrières sont, brisées; la Uce est ouverte à tous venans, et pour y disputer le prix peu importe comme on s'appelle , quand on sait combattre. Une grande révolution a mis en commun les emplois ,
* A UN COLONEL. Bti I
hs boiuièurs , les richesses y la puissance , qui fuirent ioug-temps le patriinoine d'un petit nombre de femilles. Tout appurtlent àlous : les parts ne sont point faites, chacun en a ce qu'il peut prendre , el le conserve tant qu il empêche qu'un autre ne le lui arrache. Dans un état qui se gouvierne par de tds principes, où la naissance ne donne au* cun droit 9 où nul n'a de distinction que ce qu'il en acquiert par lui-mém^, Tatâbitieux ne peut ^trouver d'obstacles que dans les efforts de ses urrens. Ainsi les talens mènent à tout, c'est Bonaparte qui Ta dit; mais il devait ajouter : pourvu qu'on "trouve un^ vidlle maîtresse d'un homme en place à épouser et une occasioç de tirer le canon dans les nues de Paris. Car sans cela où les menaient le siens? Pour preuve de ce qu'il disait, il pouvait citer les gens qui ont eu part à son élévation , et que le iS brumaire a placés avec lui au rang des dieux mortels. Voilà vraiment des exemples à étudier pour tous ceux qui se sentent appelés aux grandes choses; ces ho|nmes4à nous montrent ce que sont les talens dans une révolution et sous un chef (jui sait les apprécier.
L un , dans la guerre d'Italie , écrivait sous ^a dictée avec une rare intelligence , et «nregistvait, avec une patience non moins admirable, le sublime galiinathias dont son mnîtfe* amplifiait tous les jours le mot d'oi«dre.*H mettait asse^ IV. ai
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l'orthogi'aphe y si ce n'est dans certains noms que les secrétaires de l'état-roajor connaissaient peu avant Bonaparte. Salamine et les Thermopyles , qui revenaient à chaque ligne , lui firent d'abord un peu de peine, et donnèrent lieu à des erreurs qui réjouirent toute l'armée, mais il se mit bientôt au fait, et devint à la fin si habile qu'il écrivait toute la Grèce dans l'ordre du jour, comme il le disait lui-même, aussi lestement que la distribution de Teau-de-vie et du^ÊÊà vinaigre, sujet ordinaire de ses pièces d^lonj^^ quence. Quoi qu'il en soit , c'est là lô mérite qui le porta au généralat , puis au commandement d'une armée, et enfin au ministère, et, soutenjii d'un tel mérite, il n'y a pas d'apparence qu'il s'arrête en si beau chemin.
Un autre a si bien dans la tête tous les uniformes que les diverses troupes de France et d'Allemagne ont portés depuis vingt années , qu'il n'y a tailleur de régiment auquel il ne puisse faire la leçon sur ce chapitre, ni , costume si exact où il ne trouve à reprendre. Aussi ne parlet-il d'autre chose, et, quoique conseiller, ce n'est guère que sur cette matière qu'il est éloquent. ,
Un troisième est regardé comme le premier homme de ce siècle pour courir la poste: on <îroyait bien que ce talent pouvait mener partout, mais non pas à tout. Bonaparte l'a prouvé
dans la persoiwe»de D.... Il ne Fa pas fait seulement général ( c'est* par où' l'on commence près de lui ),omais i^ociatetfr, miif^flre , plénipotentiaire 7;i^lus que tout cela, favori. ' •
Je laissé là, pour en finir, c^ux qui excellent à boire, à jurer, à battre leurs gens, et qui doivent leu^ élévation à ces npbleâ qualités, auxquelles il* fa ut avouer qu'on n'eût pas rendu la même justice en tout autre temps.* •
Si je vous disais simplement que parmi ceux qui ont obtenu depuis .une certaine époque les premiers emplois dansée* gouvernement, dans les ambassades, dans l'armée, il s'en trouve doÂt * les noms forit murmurer le public et rougir leurs collègues, vous pourriez me répondre à cela qu'il n'y eut ^mais de co^ si bi^ composé où il n'entrât quelque membre indigne d'en faire partie, ni die choix si éclairé qui*ne donnât quelquefois prise àvla critique; qu'en un mot il n'est pas pos^ siblé que ceux à qui tombent en partage les grades éJievés et les grandes ch|u*ges 4'un état soient J:#us également dignes.' Nommez-m^n seu^ment quelques-uns pa^mi les hommes dont nous parlons, dans^lesquels on aperçoive, non des vertus éclatantes', mais des qualités communes. Vous chercherez long-tëmp^ et lorsqu'à la fin vous en trouverez un dont il paraisse que la place pourrait étre'^plâs .mal remplie , examinez eomment il y est jj^arvenu, et dites-moi si ce n'est pas un pur
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hasftcdy (m toute autre raisoo que ion mérke f)ersoDHcli qui Yy a <2Qnduit. Nous en savons u^n, vous ei lâôi , que^ peu^é'esprit^ au'il a ou qu^on lui suppose , a*i*ailli perdre deux fois ^ et piusd'un ^i ne doit son ^mploi qu'à l'impéritie dont il a fait >preuve.
Ge n'est donc pas Je cas de^dire qu'on voit la médiocrité réussir quelquefois aussi bien que les talens^ et de^hgmiDes kieptes se glisser par jsur* prise avec ceux auxquels un mérite reconnu ouvre la porte âes honneurs ; raai%que la sottise et l'ignorance entren4; le$ premières^ et le pïus souvient seules 9 excluant les talens, qui demeurent à la porte, et que c'est un granxl hasavd quand ttn iPL homrne parvient aux emplois avec la capacité nécesrsaire pour s'^eïi aftquitterv ''^
Ce que "Bonaparte connaît le mieux dans sop nouvel empire, c'est sstns doude-le militaire, et dans le militaire, rarti^lerie» Oryi si padfvni iùvs officiers, a v^c le^iquels il a vécu, il choisit pour les premières ^ places des personnages tel| que ceux ijui .bri]j^t à la parade^ quelles nomilfti^ tions doi-t-il faire dans toutes les autres parties d'administration qu'il ne connaît pas? S'il emploie chez Jaou^ son galon et sa broderie à couvrir une si grossière incapacité, je vous laisse à penser comme 'il les applique ailleurs; mai^ ne parlons quede nos corps, et ne sprfonâ'pas de la sphère où nous sommeJrlancés. tj^
A DÎT COLOWEL. 3a 5
< Je erois que vous convenez avec moi du peu de valeur ou même de k nullité de ceux en ctm ce grand homme reconnaît les talens qui mènent à tout y et il serait un peu tard pour vous en dédiie, après If prisées que nous en avons faites tant de fois. Mais quand vous êtes choqité de l'ineptie des favoris que î on avance ^insi; ne renn^rquez-vons point le mérite réel de ceux qui restent en arrière? Cela fait plus à mon dessein , et fnq)pe plua directement au but que je me propose; car c'est peu de vous .montrer que les sots parviennent, il faut vou^faire voir que les gens d'esprit demeu^ rent , et vous forcer de convenir que si la médic^ crtté et souvent quelque chose au-dessous sont en grande recommandation auprès des gens de qui dépendant tes grades our vous aspirez, la supéridrité est un titre encore plus sur de ré« probation.
Quel homme posséda jamais plus de connais^ sances approfondies en divers genres que notre ami FI... ? et dans quel imlitaire,' pour ne parler que du méCier, vites-vous jamais unie à une pn^atique si judicieuse une théorie si savante , tant de lecture^ tant d'exercice, une application si constante; une activité si infatigable , une habitude de réfléchir , un esprit d'observation si prompt à saisir tout ce qui pouvaif ^ quelque part que l'occasion s'en présentât, consommer son instruction eU» mûrir son expérience? Potir