A UNE MÈTRE
Que je sura malheureusâw- Oui , lui dis-je, ^oûs êtes extrêmement malho^ireuse ; le coup qui vous abat , abat les âmes les plus fortes. Ce que jJa vôtre souffre , il n*y a qu'une mère qui puisse ^e savoir, et une mère aussi heureuse que vômk l'avez été ; mais pour ne pas croire votre cœur cruellement dftîhiré, il faudrait n'avoir soi-même ni connaissance ni sentiment des peines de la vie. Non seulement vos amis, mais les personnes même les plus étrangères à jtttre iamille et aux affections maternelles, ont gémi sur votre malheur, et je ne crois pas qu'il y ait dans toute cette provînce quelqu'un à qui le nom de Sophie n'aiTache encore de temps en temps ou une larme ou un soupir. Ceux qui l'ont connue la pleureront toujours , et tant de gens qui sans la connaître entendaient de tous côtés les louanges qu'on lui donnait , ne peuvent en parler stfkis être attendris. Si jeune, finir si tristement ! rencontrer son der-
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nier jour dans ses plus bdles années ^ et^s'éteindre tout-à-coup lorsqu'à peme elle commençait à briller de tout sgn éclat ! N'était-elle donc née que pour quitter la vie au moment d'en jouir? et ne vous fut-elle donnée que pour vous montrer le bonheur qui vous échappe avec elle? Et puis
1^ un cœur si excellent, un /esprit si enjoué, un caractère si doux! Aimée de tous ceux qui la voyaient, combien ne devait-elle pas être chère à sa mère? Dans la vieillesse même la plus avan* cée, elle n'eût j^QflB quitté le mmkde sans faire répandre bien des larmes , ej quelque âge qu^elle^ eût vécu , Sophie ne pouvait- mourir qu'on ne se * riaignît de la nature. a^.
, ' Aveiii^ne fille si accomplie , et un fils que yoas^ même n'auriez pu souhaiter plus parfait , vous * deviez vous regarder comme la plus heureuse des mères , et il n'y avait point de famille si nombreuse ou si florissante qui put montrer rien de ^ semblable à ce qi;(|o£frait la votre dans ces deux enfans. Que dis-je? à présent même, il n'y en a point dont l'orgueil ne s'accrût d'avoir produit un homme semblable à votre fils, ou une fille digne de lui. Oh ! que vous étiez vraiment heu-
k reuse, puisque après avoir perdu la moitié de votre bonheur, il vous reste encore de quoi faire celui d'une autre famille! Quelquefois, je vous l'avoue , jéÇcroiràis apercevoir dans cette seule considération de quoi adoucir^ vos maux.
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s'iSs éta^Dt de nature à recevoir quelque soulagement^ ou si votre ame pouvait* écouter d autres conseils que ceux de la d<Maleur; car enfin , o^ sont les parens qui ne se contentasseat d'avoir poui' âls Edouard? vcnas-^mème, tous vos dé* sirs seraient satiefipiits, et vos ikbux comMés, si voiAS «l'eussiez pas goûté la douoeidr d'être enooi^
-la mère de Sopjjfe: ^ a ■
Tout ce qu'inEilait poiff votre bonheur, vioiits l'avez; dans Édotiard; ce qui vous fut doçné <de plus était un surcroît de félicité que voius ne pouviez vous flatter de conserver toujours. Ce fut Ta?»e -méprise plutôt qu*line faveur de la ifrovidence, de" vous avoir fait double fai/tt d'^iin bien dont elle est si avare, et prodigué ce qu'elle ménage ati petit nombre de se^ favoris. Vous avez ptuDfité^'uneierreiir si douce tant qti'eUe a duré, et même, après le compta cvoei que vous en avez r^ndu, vous éles encore la seule femme qui ait mis «u monde deux enfans d'un mérite «si rare ; vous av€a pu pea'dre Sophie, mais vous ne {fendrez jamais le titre de sa mère ; on se souviendra toujours que «ce fut vous qui lui aonnâtes le jour et l'éducation. C'est tout pour une mèje d'avoir Edouard ; c'est beaucoup encore d^'avoir eu Sophie.
. Vous ne désireriez rien si' vous n'eussiez jamais eu d'autre enfant qu'ÉdoHiard, etvouslrofnveriez en lui tout «ce qu'une mère|)e«t demander
au ciel. Sa réputation naissante qui efface déjà d'anciennes renommées, l'éclat de ses premiers succès qui, pour tout autre, seraient le terme de l'ambition , les éloges qu'il reçoit , et bien plus ceux qu'il mérite , dont une tendresse aussi éclairée que la vôtre sait lui tenir compte ; enfin Fesiime des honnêtes gens, l'admiration du piiblic et la fureur raêmç denses en viâojf seraient pourvous le sujet d'un triomphe p^^étuel. Vous béniriez votre sort et vous n'imagineriez pas que , comme mère, il vous manquât aucune des jouissances que peut donner la maternité.
Faut-il donc que votis vous priviez de tant de biens qui vous appartiennent , et qu'un bonheiir si rare, si réel, dont il ne tient qu'à vous de jouir, soit empoisonné par le rêve d'un bonheur encore plus grand; que, pour un trésor perdu, vous négligiez ceux qui vous restent; qu'un enfant qui n'est plus vous fasse oublier celui qui vous tend les bras; que la mémoire seule de Sophie ait plus de pouvoir sur vous que la présence d'Edouard, et que les larmes àovtL vous arrosez une cendre inanimée vous rendent insensible à celles que votre fils répand sur vous.
Qu'est-ce que Sophie, après tout^ aujourd'hui? une ombre, un souvenir, un nom, tandis qu'Edouard est votre fils , un fils dont vous connais?, sez mieux que qui que ce soit le mérite et le prix. Tout ce que Sophie fut pour vous, Edouard
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l'est à présent. Sophie voujttiima, Ëdopard vous ' adore. Sophie faisait votrieP joie, Edouard est votre orgueil et votre espérance; mais Sophie
vous consolait diRns. t^us vos chagrins; pour
Edouard, ]A sa tendres^ ni ses soins* n'ont le pouvoir de «uspendr^gj^n seul moment vos dou^ letHs. *
Cependant jf jne rapoelle Qu'avant qufe îur vbus fût enleiite, quand je lesl voyais l'i
sa
sœur vous lui enieiipe, quana je le* voyais i un et l^utre^.unis sous vos ailes, votre affectionne ^faisait jaAais départage entre eux, y os bras les serraient en même temps, vos^yeux leur marquaient le mêmeamour; et vos*deux enfans confondus dans Iç coeurjrte leur mère , bireût dit que chatun d'eux ^ccupsfft* tout entier, comme chacun paraissait y avoir un drdlt égal. Cette fatale différence que la mort ^mise entre eux devrait- .elle êtpe à l'avantage de celui qui n'existe plus, et si vous deviez dès-lors en oublier i^n , fallait-il que àe fût celui qui vpus reste! Malheureux jeune homme, quelle M^ouverle pour lui s'il s'aperçoit qu'en l'écoutant ce n'est pas i lui que vous pensez ; qu'il n'est pas en son pouvoir de vous distraire seulement de votre douleur; que de sa part tout cède auprès fie vous à l'idée'^seule de Sophie ! Commencera-t-il à lui porter envie du jour quCelle^st morte? Voulez-vous qu'il voie qu'elle emporte touf vo^re. amour, et qu'ayant perdu sa sœur, il doute encore s'il a une mère?
Il a pu quelque teitos se peftosuader que le premier sentimen];' d'une perte si cruella "tous em^ péchait de regarder ce qui vous reste , et qiids que fussent èes droits poyr. sut^céder à ceux de Sophie, il dut aitendré^^du moins qljyp sa cendre lut éteinte , et laisser coulflf tos larmes , pour re« trcîUver dans vos yeux leur tendresse accoAtu* mée. Mais si a(ft*ès troifi moiê wpus n'êtes pas plus accessible »ux consolations oue le j^remier joAr; si^otre douleur, loin de diminùir, eeihble devenir de jour en jour plus sombre ,^t ne re-i çoit d'adoucissetfient ni de'ld vue, ni des caresses d'un fils , que vo4llez-vous qu'il «'imagine , et du pouvoir qoril'a sur vous, ettuiéme. du rang qu'il a te^à jusqu'ici daps votl^cœurj^h! ue luiiaissez pas croire que faffection dont vous lui don* nâtes des marques si ch^es dans un autre temps, n'était que le superHu de votre tendresse, pour Sophie, et^que vous aimez mieux aujourd'hui mourir avec elle que de» vivre pour lui 1
La douleur raisoni^ peu. Comme elle ébranle au contraire la raison la plus ferme et trompe le sens le plus droit ! Vous, dont la prudence et l'esprit sont si vantés qu'on se pique partout de prendre de vous exemple et conseil, vous ne voyez pas que vous quittez la réalité pour l'ombre, et que votre ame égarée ^^par iune image trompeuse laisse, là le véritable, Tunique objet de son affection, celui qui doit désormais la pos-
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séder seule et l'occuper tout entière pour suivre ÙD songe y une illusion; non que je prétende vous interdire de penser à votre fille. Sophie à sur votre souvenir des droits trop puissans pour en être jamais bannie , et loin d'exiger de vous ce sacrifice, je ne* le crois pas même possible; je serais fôché qu'il le fut pour vous, ^^. j^ ^^ vous croirais pas digne d'être la mère de Sophie, si vous pouviez l'oublier. C'est un nom que rien l^idésormàis ne saurait effacer de votre mémoire; avant d'en perdre le souvenir, vous perdrez tout sentiment de votre propre existence, et, dans votre cœur, son image adorée vivra jusqu'à vor tre dernier soupir. Tenter de l'en arracher, ce serait connaître bien peu et vous, et ce que vous perdez , et ce que l'amour maternel inspire dans la situation où vous vous trouvez. Pour moi, quelque peine que j'éprouve à voir votre affliction sans fin et la douleur qui vous consume, si je pouvais faire aujourd'hui que toute idée de Sophie sortît pour jamais de votre esprit , je ne le voudrais pas , .«t s'il n'y avait d'autre voie pou** adoucir vos chagrins que de vous rendre insen* sible , ce ne serait jamais moi qui entreprendrais de vous consoler à ce prix.
£n cela comme en toute autre chose, obéissez à la nature, qui n'égare jamais; et si jamais on ne la quittait, on. serait. toujours irréprochable. En vous rendant mère, elle voulut que vous ai-