‹ Œuvres completes de P.-L. Courier (volume 5)Chapitre 39 sur 57 · EW ESPAGNE · texte numérisé non relu

EW ESPAGNE

leur plaît. Nous nous informâmes de la santé de madame DD.;Nmais nous n'entrâmes point chez elle, l'heure ne ndus permettant pas de nous arrêter. En chemin nous ne parlions d'autre chose que de l'abbé. On ne pouvait deviner la cause de son départ. Des affaires , il n'en a point; une indisposition, il ne sait ce que c'est; il n'est pas chez madame DD., qu'est-il donc devenu? où peut-il être allé? Dans le fait il était aisé de voir en ce moment-là même combien peu nous savions nous passer de lui , et le tort que son absence faisait à la conversation, qui expirait à chaque instant^ mais nous fûmes bientôt hors de peine.

Avant d'arriver au petit pont, à quelque cent pas de la rivière, à main gauche, en venant de l'Avellanette, il y a trois grands et vieux chénés, et au pied de celui du milieu un tronc couché en travers qui sert de siège aux paysans ; derrière est un bois taillis que traversent le grand chemin de Saint-Antoine et des sentiers peu fréquentés, si ce n'est par les paysannes qui mènent de ce côté paître leurs bestiaux, ou qiielque pauvre énamourée qui elle-même va s y repaître de doux souvenirs. Cet endroit-là vous est connu , et si je m'attache à le décrire, ce n'est pas que je vous soupçonne de l'avoir si tôt oublié. Bref, nous l'avions déjà passé , ce joli endroit , et nous approchions du pont, quand, je ne sais par quel hasard, IV. a 3

354 l'hiêritage

je tournai les yeux vers le petit bois, et je vis i'âbbé assis sous les chênes. Je le montrai à mon oncle ; nous revînmes de son côté , mais doucement comme pour le surprendre, et nous le trouvâmes plongé dans une telle rêverie, que, quoique nous fussions, en vérité, tout auprès de lui, il ne nous voyait seulement pas. Il était appuyé la tête contre Tarbre, son chapeau par terre à ses pieds, les jambes croisées, les mains sous sa veste, le regard imnfobile , qui ne semblait fixé sur rien ; c'eût été un homme endorpii, s'il n'avait eu les yeux ouverts. Nous le regardions sans parler, mais pas sans rire, et ce fut là ce qui le fit nous apercevoir. Il eut vraiment l'air de se réveiller, et alors mademoiselle P. lui dit avec son air sérieux : Voilà donc comme vous plantez là des femmes qui comptent sur vous pour passer une soirée. En vérité , vous êtes poK ! pu plutôt c'est hous qui sommes bien bonnes de courir après vous, comme s'il n^y avait qu'un abbé dans le monde, et que l'on n'en eut pas à choisir entre mille un peu moins aimables peut-être, mais beaucoup plu^ cornplaisans que vous. L'abbé sans répondre à mademoiselle P., s'écrie: Mes amis, que faites-vous, vous me ruinez, vous me dépouillez, vous m'enlevez toute ma fortune. Ah ! mes vaisseaux , mes colonies, mes ateliers, mes capitaux, mon com>meree; ah! mes palais, mes châteanx; tout s'écroule, tout disparaît; il ne me reste pas un sou, et me voilà plus gueux que jamais.

KN ESt>AGNE. 355

Tadieii! dit mon oncle, s'il a perdu tout 'cela depuis qu'il nous a quittés, il est assez puni, mesdames , et vous deVez lui pardonner.

Que vous êtes bon! dit madeiiioî^elle P.,..; ne Toyez-Totis pas que c'est un fripon qui vettt foire banqueroute? Des Vaisseaux perdus, dés malheurs, des désastres imprévus , langag'e ordinaire de tous ceux qui volent leurs créanciers. Pour moi , il me ddît vingt fiches des reversis de lundi dernier , et autant à vous, madame G***, me dit^lle; si vô«s m'en croyez, nous ferons bien de nous assurer de lui dès à présent , car je le vois qui se prépare à fiiir en pays étranger. — Doucement , n^sdameà, dit mon oncle, ceci demande de la prudence, Tabbé est un honnête garçon qui ne Veut point vous faire de tort Ayez uii peu de patience, et voua né perdrez rien avec lui. Vous avez beau dire , on voit bien qu'il a fait de grossies pertes; mais tout n'est pas désespétfë; $es affaires peuvent se rétablir, et moi qui vous parle je m'iritéresse à lui, je veuic venir à son sedours'. — Oh! c'est autre chose, dit mademoiselle P Sûrement vous êtes en fonds pour

cela, et, avec les rèssbui*ces que vous pouvez lui offrir, s'il ne se tire pa* d'embarras. Ce sera sa faute cette fois. Allons ^ Tâbbé, dit mon oncle, du courage ; il ne faut pas assurément au premier revers perdre cœur, et renoncer à tout. Fais seulement ce que je vais te dire , et je veux en

356 l'hiîritage en Espagne.

moins de rien te rendre quatre fois plus riche qu'avant ton naufrage.

Remets-toi d'abord contre ton arbre, comme tu étais tout à l'heure ; après cela regarde bien attentivement le bout de ton nez , et tu vas voir tes vaisseaux revenir sur l'eau, tes plantations refleurir, et tes palais se relever plu^ beaux que jamais.

' — Ah ! dit l'abbé , tout cela n'y servirait de rien à présent; on ne fait pas deux fois une pareille fortune. -Il vaut mieux prendre sop parti, et s'armer de philosophie. Oui, donnons un grand exemple de constance dans ce malheur; allons-nousen souper , si tant est que vous vouliez souper

avec un homme ruiné : car c'est l'ordinaire que les amis nous tournent le dos avec la fortvme

Mais toi-même, dit mon oncle, tu ne te souvenais guère de nous dans ton opulence. Franchement, tu faisais un peu comme ces faquins devenus grands seigneurs, qui ne connaissent plus leurs camarades. Nous avions beau nous tenir humblement devant toi, et attendre qu'il te plût de nous regarder, tu ne daignais pas seulement jeter les yeux sur nous. Tu nous reconnais à présent que tu n'as plus rien , et tu viens nous demander à souper.

k «/«^ %i'% ^«.'% «i »/«'%%'%%%«.%%'« '^ ^ %. «««^ ^^%^/m %%% ^'^^^ ^mvm^w^^^^^ ^% V«^ «/«>«« «>^

Page 1