K BUFFON
J'appréhende maintenant que si vous consentez à jeter un coup d'œil sur ces ébai^ches d'une main qui ne peut être exercée, vous ne me trouviez inexcusable d'avoir pris^ parmi les sujets que vous proposiez au concours , le moiiis proportionné à mes forces. Mais quoi! j'ai songé à louer ce qui m'a paru le plus louable. Je m'impose silence isur le reste. Gar vous parler de ma faiblesse , ce serait supposer que vous pouvez ou ne pas l'apercevoir , ou ne pas m'en tenir compte.
Les ouvrages de Newton, lorsqu'ils parurent j ne furent accueillis dans l'Europe qu'avec une espèce de défiance ; car, soit qu'il ait dédaigné de se rendre intelligible aux esprits moins élevés que le sien, ou soit que, oubliant trop sa propre su- , périorité, il crut s'être assez expliqué quand il s'entendait lui-même , personne d'abord ne le comprit , et quelques-uns à peine le devinèrent parmi ses compatriotes. Mais ses découvertes livrées aux disputes des savans, et chaque jour éclaircies par les objections mêmes de ceux qui les combattaient , opérèrent bientôt dans les sciences une grande révolution , que l'Angleterre et l'Allemagne avaient déjà reconnue , quand la France balançait encpre à s'y soumettre , et rougissait de recevoir des leçons de sa rivàle.Les sciences exactes ou mixtes souffrent peu ces discussions. La rigueur de leur méthode et la clarté des principes, sur lesquels elles sont fondées, semblent rendre né-
cessaire que toute proposition soit admise sans difficulté, ou rejetée sans réclamation , mais cette espèce d'obscurité que Newton avait répandue ou laissée dans ses écrits ( indiquant rapidement ses preuves, ou dédaignant même d'en donner) révoltait ceux qui tenaient le plus aux anciennes lois , eff autorisant les doutes , servait du moins de prétexte aux contradictions qu'éprouvèrent d'abord ^es nouvelles idées. Peu de gens voulurent entendre un auteur qui paraissait ne vouloir pas être entendu. Cette obstination ne pouvait être longue. On passa bientôt d'un extrême à l'autre. La plupart de ces théories , qUe Newton avait données sans démonstration , ayant acquis . dans d'Autres Atiains l'évidence qui leur manquait, ce qui ne fut pas prouvé devint probable 9 et dès lors l'admiration subjuguant tous les esprits, son nom seul tint lieu d'une démonstration; tout sembla prouvé par ce mot : il l'a dit.
Ce fut, si je ne me trompe, dans ces circonstances, quand cette sorte, d'éloignement que Newton nous avait' d'abord inspiré se convertissait en enthousiasine , que Btiffon traduisit le Traité des Fluxions. A ce sujet , je ne puis m'empécher de hasarder ici une réflexion que j'ai souvent faite en lisant ses autres ouvrages, et qui, selon l'idée que j'en ai conservée, ne me parait pas aujourd'hui dépourvue dé toule vraisemblance. Danà ces études un pe^iNévères, par les-
DE BUffON. 3i^3
queUes, sans cloute, la première fougue d'un génie ardent deyait être domptée , ne ^e peut-*il pas, que la forme sous laquelle on présentait alors les nouveaux calculs, offrant k son esprit ces idées d'infinis et d'infinis de tous les ordres , ait séduit facilement cette iinagination k jaquelle , % depuis, un monde à décrire suffisait à peine , et qui , déjà calmée par l'âge , corrigée par l'observation , frandiissait encore trop souvent les bornes du vrai et même du possible? Si d'autres raisons plus solides contribuèrent, comme on doit le croire, à fixer son attention sur cette partie des mathématiques , il est permis de soupçonner que ces images trompeuses, mais grandes et nouvelles, flattant sa pensée, décidèrent son ckkoix , surtout quand on voit un autre biHnlnJe qui, dans ce même siècle, fit adm^irer l'éclat et les grâces de son e^rit , séduit , abusé par ces illusions, consacrer à cette matière un travail perdu, et errer péniblement dans la métaphysique infinitésimale , sans pouvoir s'astreindre lui-même à l'exactitude de ces sciences, ni leur prêter les agrémens de son imagination. Mais Fontenelle voulut faire un livre , Buffon faire connaître celui de Newton. Le genre de gloire auquel il semblait destiné n'étant pas d'enrichir les sciences par ées^ découvertes , mais de les rendre aimables par son éloquence, je regrette de ne pouvoir ici parler avec quelque détail des ouvrages de sa jeunesse ^
et faire voir par quels travaux il amassa tant de trésors dont aujourd'hui la profusion nous éblouit dans ses écrits. Non que je croie son éloge incomplet sans ces détails qui peut-être suffiraient pour illustrer tout autre nom , et qu'on remarque à peine dans la vie de ^uffôii ; mais inutiles à sa gloire, ils ne le sont pas à Tinstrucjtion générale : et si ce il 'est qu'en suivant l'exemple des hommes célèbres qu'on peut espérer de les atteindre , bu mémfe de les surpasser ( ambition nécessaire pour arriver au grand )\ il n'est pas douteux non plus que le seul flambeau qui puisse éclairer et sou- 'tenir une émulation si noble, ne soit l'observation attentive de la marche et des progrès par lesquels ils se sont élevés à cette hauteur qui les sépare du genre humain. Heureux ceux qui pour- \ ront ainsi suivre et méditer tous les pas de Buffon, et qui , trouvant dans ses essais de grandes leçons pour eux-mêmes , nous montreront comment sa^^ plume apprit à peindre la nature d'un style égal à son sujet. Pour moi, ces utiles recherches me sont interdites. Séparé de tous les monumens de la littérature et du petit nombre d'hommes qui, ayant vécu avec ces héros de l'âge passé, en gardent encore quelque souvenir, dans ce que j'ai à tlire de BufFon , je ne puis consulter que ma mémoire , pleine de ses chefs-d'œuvre , mais mAette sur sa vie. L'aurore de sa gloire m'est à peine connue ; et tel est enfin le désavantage de ma pa-