‹ Œuvres completes de P.-L. Courier (volume 5)Chapitre 42 sur 57 · DE BUFFON. 3G · texte numérisé non relu

DE BUFFON. 3G

sitioDy qu'ayant à célébrer un homme dont le nom n'est déjà que trop grand pour une voix telle que la mienne , je me trouve encore réduit à ne pouvoir louer eh lui que ce qui est précisément audessus de tout éloge. Il faut cependant vous parler de son immortel ouvrage. Plus j'avance dans mon sujet, plus je sens que mon cœur se trouble. On ne puise pas sans pâlir à des sources si profondes. Je fais de vains efforts pour me rassurer; et malgré la loi que je m'étais imposée, près de commencer un travail dont la pensée m'épouvante, je ne puis m'empécher de vous faire encore souvenir de ma faiblesse et d'implorer votre indulgence.

Si je m'attachais à dépeindre ce magnifique monument sous les divers aspects qu'il peut présenter, et à faire admirer la supériorité du génie qui réleva dans chaque genre où il a dû exceller, pour y réussir, ce discours non seulement excéderait les justes bornes que vous lui prescrivez, mais aurait lui-même l'étendue d'un ouvrage considérable ; car il n'est point de connaissance dont l'esprit humain soit capable, point de science, d'art, de métier' même, ni de profession consacrée aux besoins ou aux agrémens de la vie, qui n'ait, avec cette vaste science que l'on nomme Histoire Naturelle, ou une liaison intime, ou quelque rapport sensible , et dont par conséquent l'étude, plus ou moins approfondie, ne

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smt indi^ensidole k quioomjife prétend en donner un système complet. Or, sur diacune de ces jiarties, un exmrten détaillé du livre de BufiBon ferait voir partout dat^s son auteur l'homme de génie ou l'homme de goût^ ou plutôt on décote nîrait^ pài^ cette sorte d'analyse, dan^ Bvtffùn seul plusieurs grands hommes* Mais quand même il me ^rait permis* de m-aider, dans un essai simple et borné comme celitt^ci , dé s«tnblables divisions, ou d'antres moins mtïltipKées, j'ose dit^ que je les éviteràia. Car outre' que taxit de connaissances si étefvdues^ et si variées , dont I& réunion presque înôoncet^able étakr cependant nécessaire pour expliquer et décrire la nu-* tare entière , se trouvent partout dans* cet ouvf£rge tellement Hées les unes aux autres^ qu'à pcÉne là pen^ peut les séparer, en les dis4;in^ gùant de la. sorte on ferait mal sentir loute l'adntinition ^ùe Buffon doit inspirer, leur assem*^ bkge même étant la marque et l'effet le pltis ââmii^aèle de la grublimité de son incelligence; rorais d'ailleurs soti profère exemple nùw instruit à le contempler. C'est de lui' qu'il faiif apprendre àr mesuret lés objeCs^ atl^i grands que son génie. Fuyons dôâe, en le louant , les méthodes^ qu'il a Méprisées. Essayons de lé voirliii'mrème comme il al VU là nature , non dans' l'esfioir de le peindre àvëc ses^ propres couletirs, maifr éommei impos^ sible k saisir de toute au^lre manière ;- et , sans

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vouloir décomposer tous les rayons de sa gloire , sans chercher à séparer TécriTain du naturaliste, l'orateur , ou si l'on veut , le poète du philosophe observateur, tâchons de jeter sur son ouvrage un coup d'œil qui donne l'idée , non de chaque partie, mais du tout. Examinons en général quel dut être le but de l'auteur , et jusqu'où il l'a rem* pli ; ce qu'il voulut faire , et ce qu'il a fait.

Si son dessein n'eût été que de nous donner

un livre où toutes les productions connues de h

nature se trouvassent dépeintes , la grandeur de

cette entreprise étonnerait seule l'imagination,

et ferait admirer l'audace d'un esprit capable de

pareilles pensées; car dans chaque classe des

objets^ que l'histoire naturelle considère, un pe«-

tit nombre d'espèces a suffi quelquefois pour

occuper toute leur vie des observateuirs labo*

rieux. Plusieurs savans même ont acquis une

juste célébrité en bornant leurs méditations à

une seule hvknche d'une de ces sciences que

celle-ci comprend toutes; et rarement s'est-il

trouvé un homme dont les regards aient pu em«

brasser toutes les partie» de l'étude à laquelle il

s'était livré. C'était donc une hardiesse vraiment

digne d'admiration que d'envisager à la fois^ k

multitude des êtres dont l'univers se compose, et

d'oser, en observant leurs variétés infinies, former

le projet de Jes connaître et de les décrive tous.

Buffon voulut faire bien plus. La force du corps

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dans l'homme se mesure par ce qu'il exécute; celle de Famé par ce qu'elle entreprend. Pour se formée une idée de l'immensité du travail dans lequel Buffon s'engageait, il suffît d'abord de con- ' sidérer que les premiers objets sur lesquels tomba l'attention des hommes ( sitôt que l'établissement des sociétés et des lois, leur assurant les moyens d'une existence facile , leur permit d'autres pensées que celles qui ont rapport aux besoins de la vie ) durent être nécessairement les ouvrages de la nature dont la pompe les environnait , et s'offrait à leurs regards de quelque côté qu'ils tournassent la vue. Ceux que la pente de leur esprit portait à la contemplation ayant remarqué aisément les principaux phénomènes de l'harmonie universelle et les propriétés les plus apparentes de la matière organisée, -ce premier coup d'œil jeté , sans réflexion , sur les tableaux de la nature , paï* la surprise qu'il excita, inspira prompte ment ' la curiosité d'en voir le fond et les détails, et dès lors on observa," on voyagea, on écrivit; mais les voyageurs et les écrivains ne purent être tous des hommes éclairés. Si quelquefois un sage parcourut le monde afin de le connaître, combien de gens peu instruits, crédules, superstitieux, menteurs, que le hasard, le besoin , la cupidité conduisit loin de leur patrie , rapportèrent des plages inconnues ;nille fables pour un fait, et dont les narrations sans foi ni

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exactitudes furent recueillies sans discernement ! Ainsi , à mesure que les remarques utiles se multipliaient , confondues 9 ensevelies dans la masse des compilations et des relations qui sç multipliaient bien plus , la difficulté de les rassembler augmentait sans cesse avec le dégoût qu'accompagne toujours ce genre de travail; car, comme on s'était aperçu que dans ces écrits , quel qu'en fat le style, la curiosité naturelle aux hommes pour tout ce qui traite d'objets éloignés tenait souvent lieu de cet intérêt que l'art seul peut répandre dans d'autres ouvrages, on ne tarda pas à se persuader que pour être observateur, naturaliste y auteur , et se faire lire , il ne s'agissait désormais que de courir et d'écrire. Nul ne s'écarta tant soit peu du lieu dé sa naissance, qui ne se crut en droit de publier au moins des lettres à un ami ; et ceux mêmes qui entreprirent des courses plus importantes abusèrent de la soumission du* public, avide de s'instruire, pour faire essuyer aux lecteurs le détail des moindres évènemens de leur marche, de leur vie, de leurs discours , et quelquefois de leurs ^amours ; surcix)ît de labeur pour le savant, qui, lisant bien moins pour lui que pour les autres, et craignant de perdre quelque circonstance digne d'être no<> tée, se vit condamné à suivre, sans distraction, le récit accablant de tant d'inutilités.

Les connaissances acquises sur l'histoire natu- IV. 24

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relie se trouvaient donc répandues, lorsque Buffon prit la plume, dans une tbule de livres, ou pour mieux dire dans tous les livres, puisqu'il n'en est presque aucun qui ne doive quelque tribut à cette science, et celui de la nature devenait inintelligible à force de commentaires. Tant d'écrits informes que les savans eux-mêmes feuilletaient à peine durent être non^seulement lus mais étudiés par Buffon, et il lui Mlut sa-* voir tout ce que les hommes avaient pensé jusqu'à lui 9 pour marquer , sur un même plan , toutes les vérités et toutes le^ erreurs. Mais il n'était pas de ces auteurs dont le mérite , borné à rendre un compte fidèle des idées ou des découv^les de leurs prédécesseurs, obtient plutôt la recon* naissance que l'admiration du public. Un génie tel que le sien ae serait-il asservi à rassembler péniblement tout ce que les autres avaient su, si ce n'eût été pour y joindre tout ce qu'ils avaient ignoré? c'est à cet égard qu'on peut dire cjue son ambition fut sans bornes. U voulut ëonnaitre tout ce que la terre enveloppe dans son sein, scruter 4es abîmes de la mer, et porter sa vue où jamsÛB ne va la lumière. Il voulut décrire tout ce que la surface du globe of&e dans Tannée aux regards du soleil , et , son œil perçant le9 espaces du ciel , participer aux conseils de l'iiitdlîgence- suprême. Mais que dis-je? il ne se fut pas contenté 4e dévoiler atix hommes les secrets de

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