‹ Œuvres completes de P.-L. Courier (volume 5)Chapitre 43 sur 57 · DE BUFFON · texte numérisé non relu

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la terre , les beautés de la nature , l'ordre de l'ûnivers; il aspirait même à nous enseigner com-^ ment ces merveilles ont été produites , comment elles doivent périr un jour, depuis quand elles sont créées , ce qu'elles ont à durer encore , ^n un mot tout ce que l'immensité de l'espace' et des t^mps dérobe même à nos conjectul*es. Son ouvrage achevé eût été l'histoire du mon4e j^ le plan de la création , et il ne tint pas à lui que la curiosité humaine ^ si vague dans ses désirs , ne fut une fois satisfaite.

Mais si cette entreprise' était, comme on ne saurait en douter, la plus grande dont BnfFôn même pût concevoir l'idée, d'un autre côté les moyens qu'il eut pour l'exécuter furent tels , que toute la suite des temps dont l'histoire conserve quelque souvepir , n'offre aucune époque aussi favorable au succès d'un pareil projet, et qtie . jamais homme travaillant k étendre l'empire des connaissances humaines, ne put y employer des ressources aussi vastes et aussi multipliées. Le monde alors était paisible, et cette tranquillité permettait aux observateurs, quelque séparés qu'ils fussent, de s'unîf^dans leurs travaux; ou les guerres qui survenaient , peu importantes en elles-mêmes et n'intéressant que les roiei, n'empêchaient pas les nations de favoriser , d'un corn* mun accord, les recher^Ies utileci et sav^iteâ qui intéressaient le genre humiain. Le eoitimeree

des lumières était toujours libre, et protégé même quelquefois par les ennemis de tout commerce et de toute relation entre les états. Ne vit-on^pas sur un vaisseau dépouillé par les corsaires des caisses adressées à Buffon demeurer intactes , et , dans le désordre du pillage , le sceau de la philosophie sacré pour ceux mêmes qui faisaient profession de ne rien respecter? L*oppression universelle ne laissait nulle part aux' hommes d'autre usage de leur intelligence que l'étude des arts et des sciences , d'autre objet de curiosité que leurs productions et leurs découvertes,' d'autre espoir de distinction que celle qu'on neT peut ravir aux tsdens acquis par de longs travaux. Quedis-je? la tyrannie elle-même, aussi aveugle qu'inquiète, pensait dérober aux peuples sa faiblesse et son injustice, en détournant leurs regards vers un autre but, vers cette philosophie qui devait la renverser; et les sciences tiraient ce profit de la servitude commune, qu'aucune division entre les nations imies sous la même chaîne ne.s'opposait à leurs progrès.

 ces avantages, que Buffon dut au temps où il écrivait, s'en joignirent d'autreà bien plus grands, qui lui furent particuliers; car cette heureuse facilité qu'avaient les savans de mettre en commun leurs observations et leurs découvertes , pouvait devenir inutile à la perfection dé son ouvrage , si les prétentions , la jalousie , les

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haines trop fréquentes entre eux se ftissent opposées à la réunion de leurs lumières. Mais Buffon sut détourner l'influence de ces passions , funeste en tout genre au succès des grandes entreprises. L'ascendant de son génie lui soumit tous les esprits et amena, pour ainsi dire, sous sa direction tous ceux qui avaient cultivé quelque partie des connaissances relatives à son objet. Son nom seul en imposait aux factieux de la littérature; ceux qui, comme philosophes, refusaient quelquefois de l'avouer pgur leur maître , séduits , attirés par son éloquence , bientôt apportaient d'eux-mêmes tout ce qu'ils pouvaient lui fournir; et les matériaux lui venant de tous côtés , il semblait ainsi n'employer que sa .voix à la construction de ce vaste édifice.

£n effet, dans toute l'Europe, on peut même dire dans le monde entier, tout ce qu'il y avait de savans et d'hommes instruits, de voyageurs allant au loin interroger la nature, et d'observateurs bornés à leujc horizon; de leur côté, tous les gens «n -place, les ministres, les rois même, tous ceux, en un mot, que le savoir ou le pouvoir mettaient en état de seconder un pareil travail , dévouèrent à Buffon , les uns leurs talens, les autres leur autorité. Par là, sans sortir de son cabinet , il eut le moyen de rassembler plus d'observations et de lumières que les plus longs voyages n'aunaient pu lui en four»

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ûir. Toutes les parties du globe accessibles à Tindustrie ou à la curiosité des Européens doviarent comme présentes à ses yeux. Tout ce qu'il voulut connaître fut décrit ou peint pour lui , par les mcdns les plus habiles ; tout ce quHl voulut voir fut transporté à tfîivers les monts et les mers. Un fait qui paraissait nouveau^ une remarque intéressante 9 une découverte, en quelque lieu de la terre que le hasard ou les recherches l'amenassent au jour, était recueillie sur-le-champ, et communiquée à Buffon par une foule d'hommes jaloux de mériter qu'il " les distinguât, et qu'un trait de sa plume recommandât leurs noms à l'éternité. jCar on ne douta jamais que l'immortalité ne fut réservée à tout ce qu'il écrivait. Et se^ pouvait-il, en effet, qu'en voyant naître sous sa main des tableaux si accomplis on ne l'econnût dès lors qu'ils devaient durer et être admirés tant que' les hômipes seraient sensibles aux charfaies de Téloqùènce et aux beautés de la natui»^? Les che6-d*œuvre d'un autre genre ont leur cours et leù^ destinée. A quelque degré de perfection que la poésie puisse atteindre, ses chants. ont besoin d'âtré reDouvelés ; ce qui dws un siècle émeut tes ro* chers, dans l'autre est à peine entendu des hommes. L'histoire ^ vieillit encore plus vite : chaque jour^ des faits «nouveaux effacent ceuk de la veille. En untm^t, o» doit s'attendre à

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voir peu à peu s'obscurcir et tomber enfin dans l'oubli toute composition dbnt le mérite ou jTintelligence tiennent à des choses que le temps altère ou détruit. Mais pour que les éciits de Buffon subissant Un pareil sort, pour que le prix de ses peintures fût quelque jour méconnu , il faudrait que la nature changeât, que le lion perdit sa fierté ou son caractère; le chien , son entendement et sa fidélité; l'aigle^ l'empire de l'air, et l'arabe son indépendance, ou que l'homme oubHàt la nature; car tant que les yeux y seront attentifs, la grandeur et la variété du spectacle qu'elle présente rappelleront sans cesse le seul génie dont la vue ait su en saisir l'ensemble, et l'art en rendre les détails.

Je n'ignore pas néanmoins ce qu'ont pensé sur cela, et ce que disent encore des hommes éclai* rés ; qu'il ne peut y avoir de vraiment estimable* dans un livre de sciences que ce qui est utile aux savans; que cette utilité consiste à découvrir des vérités nouvelles , ou du moins à offrir, dans un ordre nouveau et qui en facilite l'étude , les vérités déjà connues; que le style didactique, c'est-àdire le style propre et particulier aux sciences, est par sa nature le plus simple et le plus humble de tous, n'ayant jamais d'autre but que d'offrir à l'esprit un sens dair, ni de mérite plus grand que de n'être point remarqué; que, sur de pareilles matières, toute emphase dans les ejcpres-

sions fatigue, sans Féblouir, un lecteur qui cherche le vrai , et donnant aux gens moins instruits des idées fausses et confuses , nuit par là aux. progrès des sciences; que^ loin qu'elles puissent tirer de la parure oratoire et de ce luxe de langage aucune utilité réelle, la plupart d'entre elles doivent leur ^existence à l'invention de quelques signes que suppléent des phrases entières, et ne se sont perfectionnées qu'à mesure qu'elles ont appris à se passer des mots ; que l'éloquence , ennemie de l'exactitude, née pour émouvoir ou séduire, accoutumée à la marche impétueuse des passions, et dans ses momens les plus calmes, moins occupée de la vérité que de la vraisem- « blance, est étrangère à tout ouvrage où il. ne s'agit pas de persuader mais de convaincre ; que la philosophie enseigne et ne harangue pas.

Mais quoi ? s'est-elle interdit tout ce qui peut donner quelque agrément à ses leçons, et les rendre, par l'attrait d'un langage poli, non plus utiles mais plus aimables? Puisque en s'^dressant aux hommes il faut qu'elle emploie les mots et les expressions en usage parmi les^homnies^ pourquoi ne choisirait-elle pas les plus propres à captiver et leur bienveillance et leur atteiition? La vérité , dites-vous , ne veut aucun ornement ; tout ce qui la pare,' la cache. Peignez-la donc nue, mais belle; qu'elle frappe et plaise en même temp$. Est-ce tout de la faire connaître , si on ne.

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la Eût aimer? Ces sciences même qui font profession d'une exactitude si sévère, qui ne présentent partout que l'évidence irrésistible, et qui rougiraient de sacrij&er aux grâces , ont pourtant leur élégance. £n subjuguant l'esprit par la force des preuves , elles né dédaignent pas de le flatter par une certaine adresse. Au res^e , s'il est des études qu'aucun charme n'embellisse, des connaissances que rien ne puisse réconcilier avec le goût, ceux qui les cultivent sont bien à plaindre. On trouve plus de douceur à s'occuper de la nature. Comme elle est mère de tous les arts, aucun art n'est étranger aux sciences dont elle est l'objet. L'éloquence lui doit sa vie et ses agrémens ; et tel est le rapport immuable qui subsiste e titre elles, qu'on ne peut ni rien dire d'éloquent où ne se retrouve la nature, ni' faire de la nature une image vraie qui ne «soit éloquente. Les beautés de l'une sont celles de l'autre ; tous leurs trésors sont communs ; ainsi , vouloir les séparer, c'est contrarier l'essehce des choses; et prétendre exclure l'éloquence d^ descriptions de la nature, c'est défendre à la peinture l'usage des couleurs. Mais chacun juge par ce qu'il sent, et le»

mêmes objets ne font pas sur tous les mêmes impressions. C'est pourquoi, parmi les hommes dont les études ont pour but la connaissance de la nature, tous n'ont pas la même manière de l'envisager, ni dé%i peindre. Ceui^ qui la voien|

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sans enthousiasme la décrivent avec méthode, mesurant tout scrupuleusement, &' arrêtant sur chaque point , et mettant toute leur attention à saisir jusqu'aux moindres traits; quelque be^^uté qui s'ofFre à eux, leur ame demeure immobile. La plus grande magnificence des décorations de l'univers ne leur présente nulle part qoe des noms à classer, des tables à dresser, de froides énumérations à déduire et comparer. Leur vue , sans cesse attachée à ces plénibles travaux, ne se repose jamais sur des images riantes , et trouve partout dans la nature les mêmes détails à épuiser, la même tâche à remplir. Mais sitôt qu'un esprit doué de quelque élévation s'applique à la contempler, la foule des idées sublimes dont elle est la source le ravit hors de lui-ni^e ; et ,, sans songer k être poète, il le devient en exprimant ce qu'il voit et ce qu'il sent.^ Qui des deux la représente le mieux ? L'un emploie le coup d'œil et le pinceau; l'autre la règle et le compas. L'un en donne une vue grande et pittoresque; l'autre un plan sec et minutieux. La peinture la plus fidète, est-ce donc celle qui offre k Fœil les dimensions des objets-, mesurés exactenaent , mais sans perspective, sans vie , sans couleur ; ou celle qui ré* veille dans le spectateur les mêmes idées, les mêmes sensations, les mêmes. émotions que son modèle? Et q|iel est cehii qui h'^prouve, à la lectiire de BuÉfou, que l'ame,- sédufœ par les itlusipns

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d'un Style enchanteur, croit voir dans ses descriptions la nature elle-même , et ressent en effet toutes les impressions que sa présence peut produire ? Ceux qui en font leur étude et qui l'étudient avec goût n'ouvrent point sans une sorte de vénération le livre où elle est représentée dans toute sa magnificence, et plus l'espnt est habitué à méditer sur ses chefs-d'œuvre , plus il se plaît à la reb'ouver dans les tableaux de Buffon si pompeuse et si sublime. Mais quelque étranger qu'on puisse être aux connaissances de ce genre , il suffît d'avoir en partage ce degré d'inlÂigence et de sensibilité dont peu d'êtres sont fj^és, joint aux notions les plus communes de, tout ce que l'œil le moins attentif remarque dans la nature; il suffit de- voir et de sentir pour reconnaître dans' Buffon tout ce qu'elle offre de plus grand et de plus majestueux. Où est l'homme si indifférent à tonte sorte de beauté^ qui n'ait éprouvé quelquefois, soit en traversant les forets, soit en s'arrétant sur le penchant des montagnes, soit en regardant d^uu rivage ékvé Vétenéae de la mer, ce sentiment inexprimable d'admirsK tion et de recoeiHemenI que faitnaîlre alors Tidée de la variété des êtres et de l'immensité de Kimivers? Est-il quelqu'un, que le spectacle des belles nuits de l'été ne ravisse et n^absorbe dans une ikni'ce méditation, ou qui puisse se défendre d'une rêverie silencieuse, quand l'obscurité du ciel et

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le frémissement des vagaes annoncent l'approche d'une tempête? Et se peut-il que tant de merveilles dont la vue met en extase une ame Contemplative , qui y répandues dans la nature, font sur les sens les plus grossiers des impressions si profondes, ne frappent et n'éblouissent, rassemblées dans un ouvrage où se joint à l'enthousiasme inséparable du sujet le charme de l'illusion? Buffon rappelle à ses lecteurs les objets qui leur sont connus, comme s'ils s'offraient à la vue, et les familiarise même avec ceux dont toute notion leur çst étrangère. Tout ce dont il parle est présent. On se transporte avec lui dans ^ÊÊs les lieux qu'il décrit. S'il nous repi^ésente les moffiSs et la vie des animaux sauvages de notre continent, on le suit dans les foféts, on admire la nature inculte, le silence qui règne dans ces soKtudes, et tant de choses muettes qui parlent à l'ame. On -plaint le cerf victime d'un plaisir cruel ti^ahi par la terre qu'il efiQeure à peine, et l'où s'intéresse aux amours fidèles , mais trop peu paisibles , d'un couple de chevreuils que la naissance unit , et que la mort seule sépare. S'il peint en d'autres climats une autre nature, sous. lés zones brûlées de l'Afrique et de l'Asie , on se croit transporté au milieu des déserts de l'Arabie, et l'on distingue à travers les sifflemens des reptiles la voix de Tonocrotale et le cri du jabiru ,^ ou bien on frémit en yoyant sur les bords du^Sé^

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négal la timide gazelle descendre au rivage où le tigre est embusqué. Le spectacle de Tunivers , lorsqu'on l'observe avec moins d'indifférence que la plupart des hommes, n'offre point d'image riante que Buffoti ne retrace à l'esprit , point de perspective sombre qui ne &e retrouve dans son livre, où l'on voit partout comme dans la nature l'ordre, l'harmonie, la fécondité, le remède à côté du mal , et la terre prodigue de tous biens , mais partout aussi la guerre établie, la force triomphante et l'innocence immolée.

C'est par l'harmonie de son éloquence, c'est par cette douceur infuse dans ses expressions , que Buffon charme les sens, et suspend le soitffle de ceux qui l'écoutent , lors même qu'il ne parle que des animaux et des productions de la nature les moins nobles à nos yeux. Mais s'il s'offre un champ plus vaste à l'essor de son génie, s'il interrompt le dénombrement des espèces qui peuplent 1^ terre, pour rendre hommage au principe de l'être et de la vie; ou s'il commence à décrire la structure de l'univers et l'équilibre des mondes pesant les uns sur les autres, alors une force divine nous enlève hors de la sphère des regards de l'homme : ce n'est plus un. mortel qu'on entend, c'est la nature elle-même qui ouvre son sanctuaire ^ et dont Jla voix noiA oblige à nous prosterner. O sagesse éternelle ! seul objet digne des efforts de la curiosité humaine, que ton

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attrait est puissant sur l'esprit qui cherche à te connaître, et qu'heureux est l'homme qui peut consacrer à te contempler ses jours et ses veilles !

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