DE PAUL-LOUIS
quelque femme. Car, pour piller, il faut avoir commandements, gouvernements, qui ne s'obtiennent que par les femmes ; et ce n'était pas tout d'assassiner Jacques Cœur ou le maréchal d'Anl're, il fallait, pour avoir leurs biens, le bon plaisir, l'agrément du roi , c'est-à-dire , des femmes qui gouvernaient alors le roi ou son ministre. Les dépouilles des huguenots, des frondeurs, des traitants, autres faveurs, bienfaits qui coulaient, se répandaient par les mêmes canaux aussi purs que la source. Bref, comme il n'est, ne fut, ni ne sera jamais, pour nous autres vilains, qu'un moyen de fortune , c'est le travail : pour la noblesse non plus il n'y en a qu'un, et c'est... c'est la prostitution , puisqu'il faut , mes amis , l'appeler par son nom. Le vilain s'en aide parfois, quand il se fait homme de cour, mais non avec tant de succès.
C'en est assez sur cette matière , et trop peutêtre. Ne dites mot de tout cela dans vos familles ; ce ne sont pas des contes à faire à la veillée , devant vos enfants. Histoire de cour et des courtisans, mauvais récits pour la jeunesse , qui ne doit pas de nous apprendi'e jusqu'à quel point on peut mal \'ivre, ni même soupçonner au monde de pareilles mœurs. Voilà pourquoi je redoute une cour à Chambord. Qu'une fois ils entendent parler de cette honnête vie et' d'un lieu , non loin d'ici, où l'on gagne gros à se divertir et à ne rien faire ; où , pour être riche à jamais , il ne faut que plaire im moment , chose que chacun croit facile , en n'épargnant aucun moyen; à ces nouvelles, je vous demande qui les pourra tenir qu'ils n'afllent d'abord voir ce que c'est; et l'ayant mi, adieu parents , adieu le champ qui paye si mal un labeur sans fin , rendant quelques gerbes au bout de l'an pour tant de fatigues , de sueurs. On veut chaque mois toucher des gages , et non s'attendre à des moissons; on veut servir, non travailler. De là, mes amis, tout ce qu'engendre l'oisiveté, plus féconde encore quand elle est compagne de semtude. La cour, centre de corruption, étend partout son influence; il n'est nul qui ne s'en ressente, selon la distance où il se trouve. Les plus gâtés sont les plus proches; et nous, que la bonté du ciel fit naître à cent lieues de cette fange, nous irions payer pour l'avoir à notre porte 1 à Dieu ne plaise.
C'est ce que me disait un bonhomme du pays de Chambord même, que je vis dernièrement à Blois; car, comme je lui demandai ce qu'on pensait chez lui de cette affaire, et que désiraient les habitants : Xous voudrions bien , me dit-il , avoir le prince . mais non la cour. Les princes , en général , sont bons, et, n'était ce qui les entoure, il y aurait plai-
sir à demeurer près d'eux ; ce seraient les roisin/t du monde les meilleurs : charitables, humains, secourables à tous , exempts des vices et des passions que produit ren\1e de parvenir, comme ils n'ont point de fortune à faire. J'entends les princes qui sont nés princes; quant aux autres, sans eux eût-on jamais deviné jusqu'où peut aller l'insolence ? Nous en pouvons parler, habitants de Chambord. Mais ces princes enfin, quels qu'ils soient, d'ancienne ou de nouvelle date, par la grâce de Dieu ou de quelqu'un, affables ou brutaux , nous ne les voyons guère; nous voyons leurs valets, gentilshommes ou \ilains, les uns pires que les autres ; leurs carrosses qui nous écrasent , et leur gibier qui nous dévore. De tout temps le gibier nous fit la guerre. Une seule fois il fut vaincu, en mil sept cent quatre-vingt-neuf : nous le man-
j geâmes à notre tour. Maîtres alors de nos héritages, nous commencions à semer pour nous, quand le héros parut, et fit venir d'Allemagne des parents ou alliés de nos ennemis morts dans la campagne de quatre-\1ngt-neuf. Vingt couples de cerfs arrivèrent, destinés à repeupler les bois, et ravager les champs pour le plaisir d'un homme, et la guerre ainsi rallumée continue. Depuis lors, nous sommes sur le qui- vive, menacés chaque jour d'une nouvelle invasion de bêtes fauves, ayant à leur tête Marcellus ou Marcassus. Paris en saura des nouvelles , et devrait y penser au moins autant que nous. Paris fut bloqué huit cents ans par les bêtes fauves , et sa banlieue , si riche , si féconde aujourd'hui, ne produisait pas de quoi nourrir les gardes-de-chasse. Pour moi, je vous l'avoue, en dépareilles circonstances, songeant à tout cela, considérant mûrement, rappelant à ma mémoire ce que j'ai mi dans mon jeune âge, et qu'on parle de rétablir, je fais des vœux pour la bande noire qui , selon moi , vaut bien la bande blanche, servant mieux l'État et le roi. Je prie Dieu qu'elle achète Chambord.
En effet , qu'elle l'achète six millions ; c'est le moins à cinq cents francs l'arpent : tel arpent de la futaie vaut dix fois plus ; que le tout soit re-
' vendu à huit millions à trois ou quatre mille familles ; comme nous avons mi dépecer tant de terres ici et ailleurs. Je trouve à cela beaucoup et de grands avantages pour le public et pour un nombre infini de particuliers. Premièrement, acheteurs et vendeurs s'enrichissent , travaillent , cultivent au profit de tous et de chacun. L'État, le trésor ou le roi , ou enfm qui vous voudrez , reçoit , tant en impôts qpie droits de mutation , la ' valeur du fonds en vingt ans : huit millions , c'est
SIMPLE DISCOURS
par an quatre cent mille francs qu'on diminuera du budget , quand le budget se pourra diminuer ; nous , voisins de Chambord , nous y gagnerons sur tous. Plus de gibier qui détruise nos blés, plus de gardes qui nous tourmentent, plus de valetaille près de nous, fainéante, corrompue, corruptrice, insolente ; au lieu de tout cela , une colonie heureuse, active, laborieuse, dont l'exemple autant que les travaux nous profiteront pour bien vivre ; colonie qui ne coûte rien, ni transport , ni expédition , ni flotte , ni garnison ; point de frais d'étatmajor ni de gouvernement ; point de permission ni de protection à obtenir de l'Angleterre; c'est autre chose que le Sénégal. Et de fait , remarquez , me dit-il , que l'on envoie ici des missionnaires chez nous , et en Afrique des gens qui ont besoin de terre ; double erreur : en Afrique , il faut des missionnaires; en France, des colonies. Là doivent aller ces bons pères, où ils auront à convertir païens , musulmans , idolâtres ; ici doivent rester les colons , où il y a tant à défricher , et où les domaines de la couronne sont encore tels que les trouva le roi Pharamond.
Cette pensée me plut; mais les gens de Chambord, comme vous voyez, ont peu d'envie de faire partie d'un apanage, croyant peut-être qu'il vaut mieux être à soi qu'au meilleur des princes, à part l'intérêt que chacun peut y avoir personnellement ; car il n'en est pas un , je crois , qui n'achetât plus volontiers pour lui-même un morceau de Chambord que le tout pour les courtisans ; ils aiment mieux d'ailleurs pour voisins de bons paysans comme eux , laboureurs, petits propriétaires , qu'un grand, un protecteur, un prince; et en tant qu'il nous touche , je suis de cet avis. Je prie Dieu pour la bande noire, qui d'elle-même doit avoir Dieu favorable , car elle aide à l'accompUssement de sa parole. Dieu dit : Croissez, multipliez, remplissez la terre , c'est-à-dire , cultivez-la bien ; car sans cela , comment peupler ? et la partagez ; sans cela, comment cultiver ? Or, c'est à faire ce partage d'accord, amiablement, sans noise, que s'emploie la bande noire , bonne œuvre et sainte , s'il en est.
Mais il y a des gens qui l'entendent autrement. La terre, selon eux, n'est pas pour tous, et surtout elle n'est pas pour les cultivateurs, appartenant de droit divin à ceux qui ne la voient jamais et demeurent à la cour. Ne vous y trompez pas : le monde fut fait pour les nobles. La part qu'on nous en laisse est pure concession , émanée (^e lieu haut, et partant révocable. La petite pro-
priété, octroyée seulement, comme telle peut être suspendue et le sera bientôt, car nous en abusons, ainsi que de la Charte. D'ailleurs , et c'est le point, la grande propriété est la seule qui produise. On ne recueillera plus , on va mourir de faim , si la terre se partage, et que chacun en ait ce qu'il peut labourer. Au laboureur aussi cultivant pour soi seul , sans ferme ni censive , la terre ne rend: rien. Il la paye bien cher; il achète l'arpent huit ou dix fois plus cher que le gros éligible qui place à deux et demi ; c'est qu'il n'en tire rien. Si tant est qu'il laboure, le petit propriétaire; la bêche, l'ignoble bêche, disent nos députés, déshonore le sol, bonne tout au plus à nourrir une famille, et quelle famille! en blouse, en guêtres, en sabots. Le pis , c'est que la terre morcelée , une fois dan» les mains de la gent corvéable , n'en sort plus. Le paysan achète du monsieur, non celui-ci de l'autre, qui, ayant payé cher, vendrait plus cher encore. L'honnête homme , bloqué chez lui par la petite propriété , ne peut acquérir aux environs , s'étendre, s'arrondir (il en coûterait trop), ni le château ravoir les champs qu'il a perdus. La grande propriété, une fois décomposée, ne se recompose plus. Un fief, une abbaye sont malaisés à refaire , et comme chaque jour les gens les mieux pensants, les plus mortels ennemis de la petite propriété, vendent pourtant leurs terres, alléchés par le prix , à l'arpent , à la perche , et en font les morceaux les plus petits qu'ils peuvent , la bêche gagne du terrain, la rustique famille bâtit et s'établit sans aller pour cela en Amérique, aux Indes ; les grandes terres disparaissent , et le capitaliste , las d'espérer, de craindre ou la hausse ou la baisse, ne sait comment placer. Il y aurait moyen de se faire un domaine sans acheter en détail ; ce serait de défricher. Mais diantre, il ne faut pas, et les lois s'y opposent, afin de conserver; on en viendra là cependant , si le morcellement continue : les landes, les bruyères périront. Quelle pitié! quel dommage ! 0 vous, législateurs nommés par les préfets, prévenez ce malheur, faites des lois, empêchez que tout le monde ne vive ! Otez la terre au laboureur et le travail à l'artisan , par de bons privilèges , de bonnes corporations ; hâtez-vous , l'industrie , aux champs comme à la ville , envahit tout, chasse partout l'antique et noble barbarie; on vous le dit , on vous le crie : que tardez-vous encore ? qui vous peut retenir ? peuple , patrie , honneur? lorsque vous voyez là emplois, argent, cordons, et le baron de Frimont.