CONSOLATIONS
entendaient de tous côtés les louanges qu'on lui donnait , ne peuvent en parler sans être attendris. Si jeune , finir si tristement ! rencontrer son dernier jour dans ses plus belles années, et s'éteindre tout à coup lorsqu'à peine elle commençait à briller de tout son éclat! N'était-elle donc née que pour quitter la vie au moment d'en jouir? et ne vous fut-elle donnée que pour vous montrer le bonheur qui vous échappe avec elle? Et puis un cœur si excellent , un esprit si enjoué , un caractère si doux ! Aimée de tous ceux qui la voyaient , combien ne devait-elle pas être chère à sa mère ? Dans la vieillesse même la plus avancée, elle n'eût jamais quitté le monde sans faire répandre bien des larmes , et quelque âge qu'elle eût vécu , Sophie ne pouvait mourir qu'on ne se plaignît de la nature.
Avec une fille si accomplie et un fils que vousmême n'auriez pu souhaiter plus parfait , vous deviez vous regarder comme la plus heureuse des mères , et il n'y avait point de famille si nombreuse ou si florissante qui pût montrer rien de semblable à ce qu'offrait la vôtre dans ces deux enfants. Que dis-je? à présent même, il n'y en a point dont l'orgueil ne s'accrût d'avoir produit un homme semblable à votre fils, ou une fille digne de lui. Oh ! que vous étiez vraiment heureuse , puisque après avoir perdu la moitié de votre bonheur , il vous reste encore (^e quoi faire celui d'une autre famille ! Quelquefois , je vous l'avoue, je croirais apercevoir dans cette seule considération de quoi adoucir vos maux, s'ils étaient dénature à recevoir quelque soulagement, ou si votre âme pouvait écouter d'autres conseils que ceux de la douleur ; car enfin , où sont les parents qui ne se contentassent d'avoir pour fils Edouard ? vous-même , tous vos désirs seraient satisfaits , et vos vœux comblés , si vous n'eussiez pas goûté la douceur d'être encore la mère de Sophie.
Tout ce qu'il fallait pour votre bonheur, vous l'avez dans Edouard; ce qui vous fut donné de plus était un surcroît de félicité que vous ne pouviez vous flatter de conserver toujours. Ce fut une méprise plutôt qu'une faveur de la Providence , de vous avoir fait double part d'un bien dont elle est si avare, et prodigué ce qu'elle ménage au petit nombre de ses favoris. Vous avez profité d'une erreur si douce tant qu'elle a duré, et même, après le compte cruel que vous en avez rendu , vous êtes encore la seule femme qui ait mis au monde deux enfants d'un mérite si rare; vous avez pu perdre Sophie, mais vous ne perdrez jamais
le titre de sa mère ; on se souviendra toujours que ce fut vous qui lui donnâtes le jour et l'éducation. C'est tout pour une mère d'avoir Edouard ; c'est beaucoup encore d'avnir eu Sophie.
Vous ne désireriez rien si vous n'eussiez jamais eu d'autre enfant qu'Edouard , et vous trouveriez en lui tout ce qu'une mère peut demander au ciel. Sa réputation naissante, qui efface déjà d'anciennes renommées ; l'éclat de ses premiers succès qui, pour tout autre, seraient le terme de l'ambition; les éloges qu'il reçoit, et bien plus ceux qu'il mérite , dont une tendresse aussi éclairée que la vôtre sait lui tenir compte ; enfin l'estime des honnêtes gens , l'admiration du public et la fureur même de ses envieux , seraient pour vous le sujet d'un triomphe perpétuel. Vous béniriez votre sort et vous n'imagineriez pas que , comme mère , il vous manquât aucune des jouissances que peut donner la maternité.
Faut-il donc que vous vous priviez de tant de biens qui vous appartiennent, et qu'un bonheur si rare , si réel , dont il ne tient qu'à vous de jouir, soit empoisonné par le rêve d'un bonheur encore plus grand; que, pour un trésor perdu, vous négligiez ceux qui vous restent ; qu'un enfant qui n'est plus vous fasse oublier celui qui vous tend les bras; que la mémoire seule de Sophie ait plus de pouvoir sur vous que la présence d'Edouard, et que les larmes dont vous arrosez une cendre inanimée vous rendent insensible à celles que votre fils répand sur vous.
Qu'est-ce que Sophie , après tout, aujourd'hui? une ombre , un souvenir, un nom , tandis qu'Edouard est votre fils , un fils dont vous connaissez mieux que qui que ce soit le mérite et le prix. Tout ce que Sophie fut pour vous, Edouard Test à présent. Sophie vous aima, Edouard vous adore. Sophie faisait votre joie, Edouard est votre orgueil et votre espérance; mais Sophie
vous consolait dans tous vos chagrins; pour
Edouard , ni sa tendresse ni ses soins n'ont le pouvoir de suspendre un seul moment vos douleurs.
Cependant je me rappelle qu'avant que sa sœur vous fût enlevée, quand je les voyais l'un et l'autre , unis sous vos ailes , votre affection ne faisait jamais de partage entre eux, vos bras les serraient en même temps , vos yeux leur marquaient le même amour ; et vos deux enfants confondus dans le cœur de leur mère, on eût dit que chacun d'eux l'occupait tout entier, comme chacun paraissait y avoir un droit égal. Cette fatale différence que la mort a mise entre eux devrait-elle
A UNE MÈRK
être à l'avautage de celui qui nexiste plus, et si \ vous deviez dès lors en oublier un , fallait-il que ' ce fut celui qui vous reste! Malheureux jeune homme , quelle découverte pour lui s'il s'aperçoit ; qu'en l'écoutant ce n'est pas à lui que vous pen- j sez; qu'il n'est pas en son pouvoir de vous dis- ; traire seulement de votre douleur ; que de sa part tout cède auprès de vous à l'idée seule de Sophie ! j Commencera-t-il à lui porter envie du jour qu'elle j est morte? Voulez- vous qu'il voie qu'elle emporte | tout votre amour, et qu'ayant perdu sa sœur, il j doute encore s'il a une mère?
Il a pu quelque temps se persuader que le premier sentiment dune perte si cruelle vous empêchait de regarder ce qui vous reste, et quels que fussent ses droits pour succéder à ceux de Sophie , il dut attendre du moins que sa cendre fut éteinte, et laisser couler vos larmes, pour retrouver dans vos yeux leur tendresse accoutumée. Mais si après trois mois vous n'êtes pas plus accessible aux consolations que le premier jour; si votre douleur, loin de diminuer, semble dévenir de jour en jour plus sombre, et ne reçoit d'adoucissement ni de la vue, ni des caresses d'un fils, que voulez -vous qu'il s'imagine, et du pouvoir qu'il a sur vous , et même du rang qu'il a tenu jusqu'ici dans votre cœur? Ah ! ne lui laissez pas croire que l'affection dont vous lui donnâtes des marques si chères dans un autre temps, n'était que le superflu de votre tendresse pour Sophie, et que vous aimez mieux aujourd'hui mourir avec elle que de vi>Te pour lui I
La douleur raisonne peu. Comme elle ébranle au contraire la raison la plus ferme et trompe le sens le plus droit ! Vous, dont la prudence et l'esprit sont si vantés qu'on se pique partout de prendre de vous exemple et conseil, vous ne voyez pas que vous quittez la réalité pour l'ombre, et que votre âme égarée par une image trompeuse laisse là le véritable, l'unique objet de son affection , celui qui doit désormais la posséder seule et l'occuper tout entière , pour suivTe ;m songe , une illusion ; non que je prétende vous interdire de penser à votre lille. Sophie a sur votre souvenir des droits trop puissants pour en être jamais bannie , et loin d'exiger de vous ce sacrifice, je ne le crois pas même possible; je serais fâché qu'il le fut pour vous, et je ne vous croirais pas digne d'être la mère de Sophie, si TOUS pouviez l'oublier. C'est un nom que rien désormais ne saurait effacer de votre mémoire; */ant d'en perdre le souvenir, vous perdrez tout f aliment de votre propre existence et, dans
votre cœur, son image adorée vivra jusqu'à votre dernier soupir. Tenter de l'en arracher, ce serait connaître bien peu et vous , et ce que vous perdez , et ce que l'amour maternel inspire dans la situation ou vous vous trouvez. Pour moi, quelque peine que j'éprouve à voir votre affliction sans fin et la douleur qui vous consume, si je pouvais faire aujourd'hui que toute idée de Sophie sortit pour jamais de votre esprit, je ne le voudrais pas, et s'il n'y avait d'autre voie pour adoucir vos chagrins que de vous rendre insensible, ce ne serait jamais moi qui entreprendrais de vous consoler à ce prix.
En cela comme en toute autre chose , obéissez à la nature , qui n'égare jamais; et si jamais on ne la quittait, on serait toujours irréprochable. En vous rendant mère, elle voulut que vous aimassiez vos enfants , et que vous ne pussiez les perdre sans regret ; et comme elle voulut en même temps que votre amour surpassât celui de toute autre mère , elle vous imposa la nécessité de les regretter davantage. C'est un guide sûr ; suivez-le , mais ne le passez pas. Allez jusqu'où il vous mènera, mais non pas au delà ; que votre âme s'abandonne aux impulsions qu'elle en reçoit sans y résister, mais sans y ajouter de ses propres efforts. Moi-même j'ai eu aussi mes malheurs et mes chagrins , et je ne suis pas parvenu à l'âge où vous me voyez sans prendre ma part des peines de la vie. Mon cœur a reçu des blessures qui saignent encore tous les jours. J'ai fait comme vous des pertes après lesquelles il m'eût semblé que je ne pouvais plus vivre , pertes , non de celles qui peuvent jeter la jeunesse dans une fureur d'un moment , mais de celles dont le vide ne se remplit jamais. Il n'appartient qu'à certaines âmes de sentir ce qu'il y a d'affreux dans ces privations, et tous cœurs ne sont pas faits pour toutes douleurs. Dans les intervalles de calme que mon désespoir me laissait ' car les peines les plus cruelles ont leurs instants de relâche , et des sentiments si vifs ne sauraient se soutenir au même degré) , alors, lassé pour ainsi dire de lutter contre la douleur, je me laissais aller insensiblement à penser que, puisqu'il n'y avait ni pleurs ni sanglots qui sussent ramener les morts à la vie, le deuil était donc superflu et les larmes en pure perte , et qu'il serait beaucoup plus sage de se soumettre à la destinée, que de murmurer contre un arrêt qu'on savait ne pouvoir être ni révoqué ni suspendu. Mais bientôt me surprenant dans ces réflexions qui s'offrent d'elles - mêmes à tous les affligés, comme un baume que la Providence a