CONSOLATIONS
mis exprès à leur portée, je me querellais en quelque sorte; et, comme si j'avais eu horreur de ma guérisou, déchirant de ma propre main ce premier appareil dont la nature se servait pour assoupir mes douleurs, je retournais avec plus d'obstination que jamais à mes plaintes accoutumées.
Voilà comme une âme blessée nourrit ellemême ses ennuis , et se fait de s'affliger un chimérique devoir. Sa tristesse devient un vœu qu'elle renouvelle tous les jours , et ses larmes un tribut dont elle ne se croit jamais quitte. II n'en serait pas ainsi, si nous suivions la nature, qui a voulu que tout mal eût sa guérison , et que toute peine aboutît à consolation. C'est un des décrets de cette intelligence qui préside à tout , et pour preuve, observez seulement ce qu'elle Fait faire aux animaux ; car où peut-on mieux étudier ses lois que dans les êtres qui lui sont le plus parfaitement soumis? Les oiseaux, lorsqu'on leur enlève ou leurs œufs ou leurs petits , gémissent quelque temps auprès du nid dévasté , qu'ils abandonnent bientôt pour en aller construire un autre. La biche qui perd son faon reste errante et solitaire dans les lieux où elle avait coutume de le voir jouer autour d'elle; muette en tout autre temps, elle fait entendre .ilors un accent plaintif, et les larmes qu'elle répand (au dire de tous les chasseurs) donnent à ses regrets quelque chose qui semble tenir de Ihumanité. A la fm pourtant elle s'éloigne, et dissipe son chagrin en cherchant d'autres herbages et d'autres forêts. Serait-ce que dans ces espèces les affections de ce genre sont moins vives que chez nous ? et croyez-vous les animaux moins attachés que les hommes à ce qu'ils ont mis au monde? Les plus faibles, les plus timides, qui ne savent faire aucune résistance quand on attaque leur propre vie , deviennent hardis dès qu'ils voient leur famille menacée : ils bravent tout pour la défendre , et dans l'espoir de la sauver, sacrifient leur vie ou leur liberté. Mais la nature à laquelle ils se laissent gouverner ne veut point de deuil éternel.
Voulez-vous que nous prenions des exemples plus près de nous? Parmi les paysans , il arrive quelquefois que celui qui faisait seul subsister toute sa famille périt par quelque accident , laissant des enfants trop jeunes, et des parents trop infirmes pour vivre de leur travail. Ceux-là sans ddute sont à plaindre. Le besoin présent et l'incertitude de leur existence à venir, joints aux sentiments naturels , rendent leur situation une
des plus affreuses qui se puissent même imaginer; aussi tout offre chez eux l'image de la désolation; le rocher qu'ils habitent , et les environs, sont assourdis de leurs cris; ils se roulent dans la poussière, s'arrachent les cheveux, se déchirent le visage , et font (n'étant retenus par aucune idée de bienséance) tout ce qu'inspire aux malheureux cette espèce de frénésie que produit l'excès de la douleur. Cette douleur cependant peu de jours suffisent pour l'apaiser, et quelques semaines l'effacent entièrement. Car ils ne savent ce que c'est que de se forger sans cesse de nouveaux tourments , et de retenir à soi les maux que le temps emporte.
Ces gens, que je propose pour exemple à une personne comme vous, sont grossiers à la vérité, et n'ont ni politesse ni éducation ; mais, ne vous y trompez pas, il en est des sentiments comme de la beauté , dont les vrais modèles ne se trouvent que dans la simplicité de la nature agreste. Et que serait-ce si, tous les hommes ayant à moufir à leur tour, il fallait que chacun d'eux laissât un regret éternel à ceux auxquels il fut cher ? Comme il n'y a point d'attachement que la mort ne doive rompre, il n'y aurait personne qui ne devînt tôt ou tard inconsolable par la perte de quelqu'un de ses amis ou de ses proches : le monde présenterait une scène continuelle de désolation , et le sort des morts que l'on pleurerait serait bien préférable à celui des vivants.
Dans le fait, plus j'y réfléchis, vous regrettez votre fille; est-ce pour elle-même ou pour vous? Je veux dire : Est-ce elle que vous trouvez malheureuse de n'être plus, ou vous d'être privée d'elle ? Quant à vous-même , on ne peut nier que vous n'ayez sujet de vous affliger; mais de fuir toute consolation , de renoncer à la lumière , de vous ensevelir dans votre tristesse , comme une personne que rien n'attache plus à la vie (je ne feins pas de vous le dire , j'aime mieux vous paraître dur que de flatter votre douleur, et d'avoir un jour à me reprocher que ma complaisance ait entretenu ce funeste caprice) , cela est déraisonnable, injuste, indigne de vous. Car, après tout , le malheur ne vous a frappée que d'un cote, vous ne faites compassion que sous un seul aspect , tandis qu'à tout autre égard vous avez tant à vous louer de la fortune et de la nature , que quelqu'un qui ne saurait pas ce qu'elles vous ont ôté, en voyant ce qu'elles vous laissent, aurait de la peine à comprendre de quoi vous les accusez. Quant à votre fille, si c'est elle dont vous déplorez le sort, à cet égard votre douleur