‹ Œuvres complètes de P.-L. CourierChapitre 70 sur 203 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Hécatée de Milet, le premier, écrivit en prose, ou, f;p]on quelques-uns, Phérécyde, peu antérieur, aussi bien que l'autre, à Hérodote. Hérodote naissait quand Hécatée mourut , vingt ans ou environ après Phérécyde. Jusque-là , on n'avait su faire encore que des vers ; car avant l'usage de l'écriture , pour arranger quelque discours qui se pût retenir et transmettre, il fallut bien s'aider d'un rhythme , et clore le sens dans des mesures à peu près réglées , sans quoi il n'y eût eu moyen de répéter fidèlement , même le moindre récit. Tout fut au commencement matière de poésie : les fables religieuses, les vérités morales , les généalogies des dieux et des héros; les préceptes de l'agriculture et de l'économie domestique , oracles , sentences , proverbes , contes , se débitaient en vers, que chacun citait, ou, pour mieux dire, chantait dans l'occasion aux fêtes , aux assemblées : par là , on se faisait honneur, et on passait pour homme instruit. C'était toute la littérature qu'enseignaient les rhapsodes, savants de profession , mais savants sans livres longtemps. Quand l'écriture fut trouvée , plusieurs blâmaient cette invention , non justifiée encore aux yeux de bien des gens ; on la disait propre à ôter l'exercice de la mémoire, et rendre l'esprit paresseux. Les amis du vieux temps vantaient la vieille méthode d'apprendre par cœur sans écrire, attribuant à ces nouveautés, comme on peut le voir dans Platon, et la décadence des mœurs et le mauvais esprit de la jeunesse.

Je ne décide point, quant à moi, si Homère écrivit, ni s'il y eut un Homère, de quoi on veut douter aussi. Ces questions, plus aisées à élever qu'à résoudre, font entre les savants des querelles où je ne prends point de part : j'ai assez d'affaires sans celle-là, et je déclare ici, pour ne fâcher personne, que j'appellerai Homère l'auteur ou les auteurs, comme on voudra, des livres que nous avons sous le nom d'Iliade et d'Odyssée. Je croîs ■qu'on fit des vers longtemps avant de les savoir

écrire; mais l'alphabet une fois connu , sans doute on écrivit autre chose que des vers. Le premier usage d'un art est pour les besoins de la vie; accords et marchés furent écrits avant les prouesses d'Achille. Celui qui s'avisa de tracer, sur une pomme ou sur une écorce, le nom de ce qu'il aimait avec l'épithète ordinaire Kalè, ou peut-être Kalos, suivant les mœurs grecques et antiques, celui-là écrivit en prose avant Hécatée, Phérécyde : eux essayèrent de composer des discours suivis sans aucun rhythme ni mesure poétique, et commencèrent par des récits.

L'histoire était en vers alors comme tout le reste. Homère et les cycliques avaient mis dans leurs chants le peu de faits dont la mémoire se conservait parmi les hommes. Homère fut historien; mais la prose naissante, à peine du filet encor débarrassée , s'empara de l'histoire, en exclut la poésie , comme de bien d'autres sujets ; car d'abord les sciences naturelles et la philosophie, telle qu'elle pouvait être, appartinrent à la poésie, chargée seule en ce temps d'amuser et d'instruire : on lui dispute jusqu'à la tragédie maintenant ; et chassée bientôt du théâtre, elle n'aura plus quel'épigramme. C'est que vraiment la poésie est l'enfance de l'esprit humain, et les vers l'enfance du style, n'en déplaise à Voltaire et autres contempteurs de ce qu'ils ont osé appeler vile prose. Voltaire s'étonne mal à propos que les combats de Salamine et des Thermopyles, bien plus importants que ceuxd'Ilion, n'aient point trouvé d'Homère qui les voulût chanter ; on ne l'eût pas écouté , ou plutôt Hérodote fut l'Homère de son temps. Le monde commençait à raisonner, voulait avec moins d'harmonie un peu plus de sens et de vrai. La poésie épique, c'est-à dire historique, se tut, et pour toujours , quand la prose se fit entendre , venue en quelque perfection.

Les premiers essais furent informes ; il nous en reste des fragments où se voit la difficulté qu'on eut à composer sans mètre , et se passer de cette cadence qui, réglant, soutenant le style, faisait

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