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sonnages si rapides eût été fatigante à suivre , obligé que j'étais de les instruire, à mesure qu'ils passaient, des objets entamés, puis laissés en arrière ; ce que très-peu même écoutaient. Jugez, lorsque la malveillance, sans vouloir même nous entendre , les a fait tourner contre moi ! Alors il s'est formé un choc d'idées insupportables ; un débat éternel, sans connaissances et sans principes ; des bêtises contradictoires , funestes à la chose publique ; des injustices accumulées, bien au-delà de ce qu'un homme peut supporter, ou qu'un citoyen doit souffrir dans im pays de liberté ; l'impatience et l'indignation me surmontant h tout moment, et la plus importante affaire abîmée par ceux même qui devaient le plus la soutenir ! Voilà le tableau dégoûtant que je dois mettre au plus grand jour. Fermons les yeux sur le dégoût , et dévorons la médecine.
Depuis long-temps retiré des affaires, et voulant mettre un intervalle entre le travail et la mort, je les repoussais toutes, importantes ou légères ; car, par un long usage , toutes aboutissaient encore à mon désœuvré cabinet. Au commencement de mars dernier, un étranger m'écrit et me demande un rendez- vous , au nom de mon patriotisme ,
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pour une affaire, me disait-il, Iris-importante pour la France ; il insista, se présenta chez moi, et me dit :
Je suis propriétaire de soixante mille fusils , et je puis, avant six mois , vous en procurer deux cent mille. Je s;»is que ce pays en a très-grand besoin. — Expliquez-moi , lui dis-je , comment un particulier comme vous peut être possesseur d'une telle quantité d'armes ? — Monsieur , ditil , dans les derniers orages du Brabant, attaché au parti de l'empereur , j'ai eu mes biens incendiés , et fait des pertes considérables ; l'empereur Léopold y après la réunion, pour me dédommager , m'a concédé l'octroi et le droit exclusif d'acheter toutes les armes des Brabançons, soumis à la seule condition de les sortir toutes du pays, où elles portaient de l'ombrage. J ai commencé par recueillir tout ce qui en était sorti des arsenaux de Malines et Nainur, vendues par l'empereur à un négociant hollandais , qui , les ayant déjà vendues à d'autres , sans qu'elles lui eussent été payées , a consenti, pour sa partie, à ce que cession m'en fût faite ; et moi je ne les ai acquises que pour en faire une grande affaire , ayant l'octroi de tout le reste qui existe en Brabant.
Pour pouvoir acquérir celles-là, n'étant point assez avancé, j'ai pensé que je devais vendre
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une partie de celles que j'ai , pour établir une navette. Mais des brigauds français , qui m'en ont acheté de 55 à 40 mille , m'ont trompé ; ils m'ont donné leurs traites , et ne les ont point acquittées. Après bien des tourments , je suis rentré en possession du tout; et l'on m'a conseillé de m'adresser à vous , en vous offrant les 200 mille au moins, que j'ai, ou que j'aurai bientôt , si vous voulez prendre le tout , en me mettant à même de les payer successivement ; sous la seule condition que vous ne direz point que ces armes sont pour la France, ce qui me ferait ôter surle-champ l'octroi que j'ai pour les acheter ; et dans les bruits de guerre qui courent entre la France et l'Empereur, me ferait disgracier , et môme courir des risques personnels , dans un temps où l'on sait qu'il ne tient qu'à moi d'en céder, à bon prix, une forte partie aux émigrés français qui en demandent.
Je résistai, je refusai. En s'en allant il dit qu'il m'en ferait presse]* par des gens très-considérables, parce qu'on lui avait dit que j'étais le seul homme qui put traiter l'affaire en grand , et qui lût assez patriote pour la faire marcher rondement.
Trois jours après je reçus une petite lettre amicale du ministre Narbohne , que je n'avais point vu depuis qu'il était à la guerre } parla-
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quelle il me priait de passer chez lui, ayant, me disait-il, quelque chose à me communiquer.
M'imaginant qu'il s'agissait de ces 200 mille fusils , je refusai tout net d'aller à l'hôtel de la Guerre, quoique je n'ayepas eu depuis l'occasion de savoir s il s'agissait ou non de ces fusils.
M. de Narbonne fut remercié ; M. de Graves lui succéda. Les vives sollicitations de mon Flamand recommencèrent. Un homme de mes amis, qui connaissait ce Bruxellois, m'assurant qu'il était un honnête homme, m'invita d'autant plus à ne pas Reconduire , que si cette Lrte cargaison d'armes glissait à mon refus aux ennemis de la patrie , et que l'on vînt à le savoir , on me ferait passer pour un très-mauvais citoyen. Cette réflexion m'ébranla. Il m'amena le Brabançon , à qui je dis :
Avant de prendre aucun parti, puis-je obtenir de vous deux choses avec franchise? La preuve, au gré d'un homme de loi , que les armes sont bien à vous ; et l'engagement solennel , sous les peines pécuniaires les plus considérables , qu'aucune de ces armes ne sein jamais détournée au profit de nos ennemis , quelque prix que l'on <vous en offre ? — Oui , Monsieur , di t-il à l'instant, si vous vous engagez à me les prendre toutes pour la France ?
Je dois la justice à cet homme, qui est un
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libraire de Bruxelles , avec qui , dans l'immense affaire du Voltaire , mon imprimerie de Khel avait eu des relations , qu'il me donna sans hésiter la preuve que je lui demandais et l'assurance que j "exigeais.
Eh bien ! lui dis-je, renoncez donc à toutes les propositions qu'émigrés ou ennemis peuvent faire; et moi , en attendant que jeu puisse conférer avec M. de Graves , je les arrête , sans les acheter; vous promettant un dédommagement, si quelque obstacle empêche de conclure. Combien voulez-vous de vos armes ?
Si vous les prenez toutes en bloc , dit-il , et telles que je les ai achetées, vous chargeant de payer les réparations , tous les frais de magasinage, de fret, de droits, de tous voyages , etc. , vous les aurez pour 5 florins. — Je ne veux pas, lui dis-je, acheter vos fusils en bloc, parce que je ne puis les vendre ou les placer en bloc moi-même. Il nous laut, au contraire, un choix de bonnes armes. — En ce cas, me dit-il, vous les payerez donc plus cher ? Car il faut que celles que je vends me payent celles qui me resteront, avec mon bénéfice sur toutes ; car j'ai beaucoup perdu, Monsieur.
Je ne veux les payer ni plus cher ni moins cher, lui dis- je ; en affaires, autant que je puis, j'amalgame toujours avec mou intérêt l'intérêt
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de ceux que j'emploie. Voici quelle pourra être ma proposition : Si j'achète , je couvrirai noblement et très-net toutes les dépenses déjà faites , les primes dues ou bien payées , ce qu'il faut même pour désintéresser les personnes qui vous font offre ; s'il y a quelque chose d'entamé, tous les frais à venir éventuels, ou fixés, de quelque nature qu'ils soient , ou publics , ou secrets , pour marcher à la réussite. Puis divisant les bénéfices en trois parties , deux seront partagées entre nous par égale portion ; l'une payera vos soins dans l'étranger , et l'autre mes travaux en France ; la troisième part tiendra lieu des avances, des risques, de l'argent gaspillé, des justes récompenses que je devrai donner à tous ceux qui concourront au plus grand succès d'une affaire qui me touche beaucoup plus par son utilité patriotique , que par le bénéfice qu'elle peut procurer, et dont je n'ai aucun besoin.
Alors je lui montrai le projet d'acte qu'il accepta dans son entier, et qui depuis fut notarié , sans qu'on y changeât un seul mot.
Lisez-le donc, JLecointre , avant d'entrer dans les détails qui concernent M. de Graves , et que sa lecture détruise toutes ces lâches imputations que j'aye jamais voulu disposer de ces armes , ni moi t ni mon vendeur, pour les ennemis de l'Etat : et lorsque vous l'aurez bien lu , nous traiterons
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en nobles négociants la question de savoir si j'ai pillé ou voulu piller mou pays.
Maintenant , Lecointre , si vous l'avez bien étudié , n'ctes-vous pas un peu surpris d'y voir qu'au lieu d'avoir payé ces fusils - la 6 francs ( comme vous l'avez affirmé sans le savoir et sur la foi d'autrui) , je m'oblige au contraire de payer à mon vendeur, ou en son acquit, tous les fusils auoc prix d'acquisitions , et de l'acquitter de toutes choses; de lui payer en outre tous les frais de transports et tous les autres frais ; tous les frais de réparatioîis , magasinage , caissons , et autres , etc. , de quelque nature qu'ils soient , sauf à trouver après, comme je pourrai, sur la partie triée vendue , le bénéfice légitime à faire sur le bloc acheté, dont une partie inconnue peut rester et être perdue ?
]\'y a-t-il pas aussi quelque légère contradiction entre votre rapport, si dénonciateur! et ces mots - là de mon traité d'acquisition des armes : M; de Beaumarchais qui se charge de ne 'vendre et céder lesdiles armes qu'au gouvernement français , et pour le service de la nation , dains le maimten de sa liberté , aura seul le droit de conclure y etc.! De sorte que si j'avais été assez mal avisé pour vouloir vendre ces armes à d'autres qu'aux Français, en relevant chez le notaire cet acte si patriotique; et surtout si obligatoire,
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on aurait pu se croire en droit de me donner pour traître à la patrie , et de me faire subir , en conséquence, tous les tourments que j ai soufferts pour a^oir été , malgré tous ( comme on ne le verra que trop ) , presque le seul bon patriote de l'affaire de ces fusils:
Et dans un autre article, Lecointre , n'êtes vous pas encore un peu fâché contre vous-même quand vous voyez ces mots (c'est le sieur la Haye , mon vendeur, que j'y fais parler): Et il s'interdît, sous la peine de perdre son intérêt entier dans les bénéfices de l affaire , de vendre et livrer un seul fusil ou autres armes , pour le service d'aucune autre puissance , que pour celui de la nation française a laquelle m. de Beaumarchais entend consacrer la totalité de ces fournitures ?
Consolez- vous , Lecointre, des chagrins que vous me causez , car ils vous ont trompé comme dans une forêt.
Et sur la qualité des armes! M. de la Haye se soumet et prend, envers 31. de Beaumarchais , rengagement de n'acquérir que des armes de bonne qualité et propres au service militaire , sous peine.... Oh ! la plus forte , etc.
Pouvais-je faire mieux, ne pouvant aller , moi Français patriote , en Brabant, me faire hacher , Epoques. V. io
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que de soumettre mon vendeur à la perte totale des choses mal choisies ?
Croyez doue , Lecointre , que le zèle le plus pur peut nous causer souvent bien des regrets, surtout dans des fonctions aussi augustes que les vôtres , quand on ne se met point en garde contre les suggestions des fripons ! Le bon jeune homme du vieux Lamothe-Houdart fut, comme vous, désespéré du soufflet qu'il avait donné à ce vieillard si peu coupable ! et le vieillard lui pardonna.
Maintenant que l'acquisition me paraît assez éclaircie , passons à mon traité avec le ministre de Graves.
Le contrat qui formait l'achat n'était encore que minuté quand je fus voir M. de Graves ; car si notre nation n'avait pas besoin d'armes, il était inutile que je me donnasse des soins pour lui en procurer autant, et surtout que je prisse un engagement positif, avant d'avoir reçu la parole du ministre ; et comme il était clair qu'un si grand parti de fusils ne pouvait convenir qu'à la France où à ses mortels ennemis , il fallait bien que le ministre me dît très-positivement fan veux ou je n'en veux pas, avant de notaricr l'acte de mon acquisition , et qu'il me le dît par écrit, afin qu'en cas de son refus , rompant à l'instant le marché dont je ne voulais que pour nous , et nullement pour le revendre à d'autres , ce qui ( pour le dire
en passant) est bien plus patriote que négociant cupide; afin, dis-je, qu'au cas du refus du ministre, je pusse un jour prouver aux malveillans ( et l'on voit s'il m'en a manqué) que j'avais fait l'acte d'un zèle pur, et non , comme on Ta clabaudé cent fois , que je n'avais acquis ces armes que pour en enrichir nos ennemis à nos dépens , et trahir ainsi mon pays en ayant l'air de vouloir le servir. C'est ici que les preuves de mon patriotisme abonderont jusqu'à satiété.
M. de Graves ( il faut le dire ) reçut mon offre en bon citoyen qu'il était. Ah ! dit- il , vous me demandez s'il nous fait faute de ces armes? Tenez, Monsieur, lisez ; voilà pour vingt-un millions de soumissions de fusils , sans que , depuis un an , nous ayions pu en obtenir un seul , soit par la faute des événements, soit par la brouillonnerie ou la mauvaise foi de tous ceux qui traitent avec nous ; et quant à vous , si vous m'en promettez , je compte beaucoup sur les vôtres. Mais seront- ils bons, vos fusils? — Je ne les ai pas vus, lui disje , j'ai exigé du vendeur , sous des conditions rigoureuses , qu'ils pussent faire un bon service. Ce ne sont point des armes de vos derniers modèles, puisqu'elles ont servi dans les troubles des Pays-Bas, aussi ne vous coûteront- elles pas ce que vous payez pour les neuves. — Combien vous coûtent-elles , dit-il ? — Je vous jure que je l'i
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guore , parce qu'étant achetées en b îoc , et vous les livrant au triage, il faudra leur donner un prix , non pas en masse , mais à la pièce , et cela n'est pas facile à faire. Je les ai seulement arrhées. On en demandait cinq florins , si je prenais tout le marché en bloc, me chargeant des frais ultérieurs. Mais moi , je ne veux point de bloc , je ■voudrais, au contraire, faire entrer l'intérêt du vendeur dans le nôtre , et qu'il trouvât son plus grand gain dans sa meilleure fourniture. Mais si j'entends faire un triage, il veut les vendre bien plus chers.
Voilà les modèles , à peu près , tels Cju'il me les a présentés ; soixante mille sont prêts ; en trois ou quatre mois après cette livraison , les deux cent mille arriveront. Et ce n'est point ici une affaire de maquignonnage, c'est un traité de haut commerce que je veux vous faire adopter; vous prévenant , Monsieur , que si je dois passer par ojos bureaux, je me retire dans l'instant. D'abord vous les payeriez trop cher, car il faudrait des para^oinfes , et ce serait un tripotage à n'en pouvoir jamais sortir. — Eh bien , me dit M. de Graves , il ne s'agit plus que du prix. J'en donnerai 22 liv. en assignais.
— Monsieur, lui répondis - je , ne me parlez point d'assignats , nous ne pourrions pas nous enteudre. S'il s'agissait d'une marchandise de
France , l'assignat y ayant tm cours forcé comme monnaie, nous saurions ce que nous ferions, mais cette monnaie n'a pas de cours en Hollande pour des fusils. Ce sont des florins qu'il y faut. On ne saurait même établir un cours de vos assignats aux florins , puisque , ne dcArant me payer ces fusils que dans deux ou trois mois après leurs livraisons -ni vous ni moi ne pouvons deviner ce que les assignats qui perdent aujourd'hui trentecinq pour cent contre nos écus, lesquels supportent encore la défaveur du change contre florins; on ne sait, dis-]e , ce que les assignats pourront perdre contre florins le jour que vous me payerez les fusils.
Vous ne voudriez pas non plus si, dans trois mois , les assignats perdaient go pour cent , me payer 4° mille louis, avec 40 mille francs de valeur effective. — ISon, sans doute , me dit- il. — Ehbien, Monsieur, laissons les assignats, traitons en florins , je vous prie ; et comme je sais bien que vous n'aurez en fin de compte que des assignats à m' offrir , qu'il soit bien spécifié que je ne suis tenu de les recevoir en pavement , qu'au cours contre florins du jour où vous payerez les armes.
— Oh! mais je n'entends rien, me dit M. de Graves en riant, à tous ces comptes de change et de florins. — Je vous l'apprendrais bien , lui disje ; mais vous ne devez pas m'en croire, moi qui
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puis être soupçonné d'avoir un intérêt très-différent du vôtre. Connaissez-vous quelque banquier en qui vous avez confiance ? Priez - le de passer chez vous , je poserai la question devant lui.
Le ministre manda M. Perregauoc , qui vint. J'établis devant lui la question des florins telle que je viens de la décrire , en lui disant qu'il ne s'agissait point encore du plus ou moins d'argent à donner pour le prix des fusils , mais seulement de la meilleure manière de faire , à telle époque fixe, un payement exact, à quelque prix que nous nous accordions. Je voudrais bien , lui disje, faire entendre au ministre que, quel que soit alors gain ou perte des assignats , cela ne doit point me toucher : que c'est ce qu'on peut appeler la part au diable de l'affaire ; car du vendeur ni de l'acheteur , personne ne profitant de cette pertelà , l'affaire seule doit en porter le poids. 11 est bien clair que moi je dois payer chez l'étranger au plus fort change, en bons florins de banque, dont la valeur est reconnue partout ; au lieu que l'assignat que le ministre m'offre , n'a chez les étrangers qu'une valeur fictive, soumise à la variation de tous les vents fougueux des événements politiques.
M. Perregiausç convint que j'avais parfaitement raison de m 'assurer le change, et nous conseilla fort de terminer, à quelque prix que nous continssions pour les aimes.
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Lui retiré, le ministre me dit qu'il ne pouvait prendre sur lui de changer ainsi les usages , mais qu'il en conférerait avec le Comité militaire de l'assemblée nationale. — En ce cas-là, Monsieur , faisons le thème en deux façons : je vous propose un prix net en florins , payable au cours en assignats,* ou, si vous l'aimez mieux, prenez sur vous tous les risques , les frais futurs qu'on doit payer encore , avec ceux que j'acquitte aujourd'hui. Donnez le gain qu'il faut à mon vendeur, et qu'il exige,* et donnez-moi, à moi, une honorable commission; je vous en laisse absolument le maître (i).
// alla consulter le Comité militaire» ( Et voilà donc déjà des Comités consultés sur ces armes. Aucune circonstance de cette grande affaire n'ira sans ces consultations. ) Puis il m'envoya chercher pour me dire que le Comité était d'avis qu'il ajoutât plutôt quelque chose au prix des fusils, que de rester chargé de l'éventualité des dépenses à faire, ni même de payer en florins ; qu'enfin // ne pouvait traiter qu'en assignats. — Eh bien , Monsieur , lui dis-je , h la bonne heure, en assignats ; mais fixons au moins leur valeur pour toujours , au cours qu'ils
(i) Je remis un Mémoire secret au Ministre pour les Comités. Je le donnerai à M. Lecointre.
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ont aujourd'hui; nous ne pouvons qu'ainsi savoir ce que nous ferons ; sans cela vous me feriez jouer, eu vous les vendant, ces fusils , a la grosse aventure , et Dieu sait à quelle valeur un pareil risque de payement, une telle éventualité, devrait faire monter ces armes; et joignez-y encore la différence d'avoir acheté forcément 60,000 fusils en bloc , et de les revendre ou triage, sans savoir ce qu'on rejettera. Il m'est impossible , Monsieur, de courir à la fois tant de hasards , de pertes , si le prix que vous en donnez ne couvre tous ces risques, qu'on ne sait comment évaluer. Je vous ai proposé les risques à votre charge , et de me contenter d'une commission , les gains de mon vendeur compris ; vous ne voulez entendre qu'à votre façon de compter . Cherchons encore une autre forme. Vous avez augmenté avant -hier les marchés de vos fusils neufs de 24 hv. où ils étaient arrêtés, en écus , à j.G liv. argent, pour qu'on n'y perdit point. Mettons une juste proportion entre les fusils neufs et les miens, quoiqu'il y en ait, m'a-t-on dit , une partie de la belle fabrique de Calembours \9 tout neufs, qui valent autant que vos meilleures aunes.
Le ministre se consulta avec le Comité , sans doute, me fit revenir plusieurs fois, et puis ine proposa eùfin 5o liv, fixes en assignats , à
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tous mes risques. Je fis mon calcul en florins , et je vis qu'au cours de ce jour , cela mettait chaque fusil au prix de 8 florins 8 sous, si ce prix-là eut été fixe en quelque temps que Ton payât, prévoyant bien que tous frais acquittés, toutes éventualités prévues, pourraient, à vue de pays , faire monter l'acquisition de ces fusils , rendus en France , de G florins à 6 florins et demi : mon homme alors avait son bénéfice , et moi de quoi couvrir les retards et les risques ; enfin, c'était un marché net. Mais on voulait que je prisse en payement les assignats peur toute leur valeur identique , quelque perte qu'ils essuyassent à l'époque ou l'on me payerait •' alors il n'y avait pas moven de courir \\n tel
risque el de jouer un si gros jeu. Je me retirai donc , en disant au ministre que je reprenais ma parole , et mettrais par écrit tout cet historique entre nous , et que je le prierais de vouloir le signer, afin qu'il fût prouvé dans tous les temps que ce n'était point par faute de patriotisme de ma part si notre France était privée , et nos ennemis possesseurs de cette immense partie d'armes.
— J'en suis d'autant plus désolé , lui dis-je , que ce marché manqué nous cause non seulement une privation positive , mais aussi une relative ; car ers fusil s , IS I on s ieur , nepi ru van t
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n'être pas vendus; si vous ne les avez pas, et mon traité d'achat rompu , comme je vais le rompre , il faut que mou vendeur en traite avec nos ennemis ; car il n'achète que pour vendre. En ce cas , c'est pour nous 60,000 armes de moins , pour eux 60,000 de plus ; différence en perte pour nous , 1 20,000 fusils de soldats , sans ceux qu'on me fait espérer ; cela vaut bien la peine qu'on v regarde.
Je revins avec l'historique , que le ministre alors ne voulut point signer, en me disant que si je redoutais le peuple sur le seul soupçon de n'avoir pas mis autant de zèle que j'aurais pu à nous faire avoir ces fusils , à plus forte raison pouvait-on lui chercher querelle pour avoir laissé échapper imparti d'armes, regardé comme un objet si important ; mais il eut l'honnêteté de me demander s'il n'y avait à ce traité d'autre obstacle que celui-là?
Monsieur, lui dis-je , si je le terminais, je me verrais forcé d'emprunter environ cinq cents mille francs en assignats, pour en tirer bien moins de cent mille écus en florins , dont j'ai encore besoin ici ; et comme c'est sur des contrats des trente tètes genevoises que je puis fonder cet emprunt, le seul enregistrement de la double expropriation ( car je ne les veux qu'engager) me coûterait trente mille francs ; opération qui ,
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sous l'ancien régime , n'aurait coûté au plus que six cents livres.
D'ailleurs, si les bruits de guerre qui courent venaient à se réaliser, la condition purement commerciale d'un cautionnement exigé par le vendeur,, pouvant devenir une condition politique et fâcheuse, il en résulterait que je ne pourrais plus peut - être user du bénéfice du transit sous lequel ces fusils sont passés du Brabant en Hollande. Me trouvant alors obligé de les en faire sortir par la voie sourde du commerce, ils deviendraient soumis a un florin et demi de droits de*sortie par fusil , comme marchandise du pays. Alors , au lieu de retrouver du bénéfice dans l'affaire, toutes choses d'ailleurs égales , il pourrait y avoir de la perte. Le ministre me répondit:
Quant au prêt de 600,000 fr., donnez -nous vos contrats, dit-il , et nous vous les avancerons ; le gouvernement ne veut pas tirailler avec vous sur des frais. — Même il y mit la grâce d'ajouter : Si c'était pour moi que je traitasse, je vous trouverais très-bon pour vous avancer sans dépôt ; mais je traite pour la nation ; et comme je l'engage envers vous , il me faut des sûretés physiques. Et quant aux bruits de guerre, tous les fusils seront entrés bien avant qu'ils se réalisent ; et puisque c'est M. de la Hogue qui va en Hol-
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lande, pour terminer l'affaire des fusils , qu'il v mette du zèle et de l'activité. Il demande la décoration militaire, comme récompense de ses services passés. S'il conduit bien cette affaire majeure, à son retour il l'obtiendra ; et finissons au prix que je vous dis, à 5o francs en assignats, 11 ne peut arriver , d'aujourd'hui à deux ou trois mois, d'assez grands changements pour que leur prix varie beaucoup; d'ailleurs souvenez- vous que nous ne sommes pas injustes, et que nous avons grand besoin d'armes.
Qu'avais-je à reprocher au ministre <7<° Qrqves? Un peu trop de timidité , à travers toutes sortes degrâces. Je me rendis, j'espérais , comme lui, que les Go,ooo fusils seraient en France avant le terme de deux mois, et qu'en allant trèsvite, on pouvait prévenir ics risques , les balancer , même les atténuer.
Or, puisque je cédais a des convenances qui n'étaient pas les miennes, les gens sensés voient très-bien que je ne pouvais m'en tirer, diminuer , atténuer mes risques , qu'en allant vite comme au feu ; que c'était mon seul intérêt. Et ceci me sert de réponse à tous les étourneaux qui , n'entendant rien , jugeant tout , crient dans les bureaux , dans les places , que j'ai fait tout ce que j'ai pu pour empêcher les armas d'utiïver, ') monsieur Lecointre ! monsieur Leàûintre /
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sur quels affreux mémoires avez-vous travaillé ?
Nous fîmes le traité , M. de Grâces et moi ; mais à l'instant de le signer il me prévint qu'il ne le pouvait plus, parce qu'on lui offrait, pour 28 francs assignats , ces mêmes 60 mille fusils, dont il me donnait trente francs. — Monsieur , je m'aperçois, luidis-je, que vos bureaux sont bien instruits ; et ceci n'est qu'un leurre pour faire manquer le traité , mais il est un moyen aisé de vous en éclaircir. Au lieu de rompre ce traité , pour en conclure un autre qui ne produirait rien , puisque, depuis nos derniers mots , les fusils sont à moi irrévocablement par cet acte devant notaire ; passez les deux marchés , celui des bureaux etlemien, mais soumettez les deux offrants à 5o mille francs de dédit, s'ils n'en tiennent pas les conditions. Vous sentez bien qu'il faut que l'un des deux y manque ; car ces fusils ne peuvent être fournis par les deux vendeurs à la fois : vous gagnerez alors l'un de nos deux dédits , ou bien plutôt vous allez voir ces honnêtes gens fuir à votre offre comme des feuilles sèches devant les aquilons d'hiver.
Le ministre sourit, accepta ma proposition. Je refais l'acte , et j'y insère le dédit de 5o mille francs que je venais de proposer. Ce que j'avais prévu arriva. Le jour même , au premier mot de ce dédit, mes honnêtes gens courent encore;
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on ne les a jamais revus , et nous passâmes le traité.
Mais je vais faire ici une observation assez majeure , et qui fixe à toujours l'opinion qu'on doit prendre de la franchise et de la loyauté avec lesquelles ce traité-là fut fait. Pesez bien cette circonstance , Lecointre mon examinateur ! elle vous donnera la clef de ma conduite en cette affaire. Quoique je ne reçusse du ministre que 5oo mille francs d'assignats, croyant avoir chez moi , en un paquet, pour 600 mille francs de contrats, je dis au ministre , en signant , qu'au lieu de déposer 5oo mille liv. , je lui en déposerais 600 mille, ne voulant point faire de rompu , et m'étant trèségal , puisque tous ces contrats me devaient revenir , qu'il y en eût chez lui pour 5 ou pour 600 mille francs. Notre acte fut signé ; mais lorsque je voulus apporter mes contrats , pour toucher les 5oo mille francs , il se trouva qu'au lieu d'un paquet de 600 mille livres , je n'en avais qu'un chez moi de 760 mille. Pour ne rien morceler , et par la raison que j'ai dite , qu'il m'était fort égal que la sûreté que je donnais pour 5oo mille francs d'assignats fût de 5oo ou de 600 mille francs , ma confiance était telle en l'honnêteté du ministre , que , ne me trouvant qu'un paquet de 75o mille francs de contrats, je les lui portai tous sans hésiter pour sûreté de ses 5oo mille fr.
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M. de Graves eut alors la loyauté de me dire : Comme tous ces contrats ne so?it ni exigés ni stipulés dans le traité de nos fusils , si vous aviez besoin de quelques nouveaux fonds pour accélérer cette affaire , vous êtes sur de les trouver ici. — J'espère bien, lui dis-je, n'en avoir pas besoin. Je ne l'en remerciai pas moins ; mais il est clair que lui ni moi n'avons jamais compté que cette remise libre , de confiance et non exigée , de 25o mille francs de ma part au-delà delà somme qu'on m'avançait , pût m'être contestée si je la demandais , surtout pour employer à l'affaire des fusils. Nous verrons en son temps avec quelle injustice d'autres ministres doni il ne s'agit point encore se sont fait un horrible jeu de ruiner l'affaire des fusils , en me refusant mon propre argent que je voulais y employer.
Le ministre ( Dumouriez ) des affaires étrangères chargea M. de la Hogue de dépêches très-importantes ? et il partit le lendemain. J'avais bien pressé son départ, craignant que les bureaux ( qui , je le voyais trop ? étaient instruits de ce traité , par l'offre qu'ils avaient fait faire , et que j'avais trouvé moyen de réduire à sa vraie valeur ) ne me jouassent le mauvais tour , si je perdais un seul courrier , de faire devancer le mien , et de me brasser quelque intrigue pour embarrasser notre marche.