A M. VA U C II ELLE
Ce 25 juillet 1792.
« J'ai l'honneur, Monsieur, de vous envoyer , delà campagne ou je suis , l'un des quadruples du dernier traité que j'ai conclu avec les Minisires de la Guerre et des affaires étrangères ( C'était V expédition pour les comités réunis ). J'y joins celle de la lettre que j'ai eu l'honneur de leur écrire, après la signature, et qui se rapporte aux nouvelles sommes , qu'en cas de besoin dans mes affaires , j'aurai droit d'obtenir , pour me tenir lieu du dépôt total chez mon notaire , dont vous savez que je me suis désisté sur vos remarques judicieuses. Mais mon notaire m'a fait observer que mon traité porte quittance de 200 et tant de mille florins , comme reçus par moi ; et que j'ai consenti à ne les pas toucher que je n'eusse fait ordonner la main-levée d'une absurde opposition, mise sur moi entre les mains du Ministre de la Guerre. Les deux Ministres n'étant plus en fonctions , faites-moi , je vous prie , Monsieur, le plaisir de me mander en réponse quelle forme il faudra que j'emploie envers notre nouveau Ministre pour toucher ces 200 mille florins. M. Lajard , comme vous savez, ne m'ayant point expédié d'ordonnance pour ces sommes , il m'en faut peut-être une du nouveau Ministre , qui atteste que je n'ai rien touché. Recevez les salutations de
Signé Beaumarchais.
Je -sondais le terrein , car je voulais lenter d'accumuler mes preuves ; M. Vauchelle me lit cette réponse honnête.
Paiis , le vj juillet I70'2»
« J'ai reçu , Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire , à laquelle étaient jointes une expédition de votre nouveau traité , et une autre de votre lettre à M. Lajard , etc.
» Il est vrai que votre traité porte quittance de 200 et tant de mille florins, comme reçus par vous • mais rien ne prouve mieux que ce payement n'a pas été effectué , que le consentement que vous avez mis au bas 5 que tout payement vous fût suspendu jusqu'à la main-levée de l'op-* position.
» Quant à l'exécution de votre traité , elle ne me pà-< raît pas devoir être douteuse , quoique les deux Ministres qui l'ont signé ne soient plus en place. Néanmoins il convient que vous. en donniez connaissance vous-même au nouveau Ministre de la Guerre , en le prévenant qu'une expédition en forme de votre transaction existe au bureau de l'artillerie, qui, par conséquent, sera en état de lui en rendre compte , et de l'informer qu'il ne pourra vous cire expédié d'ordonnance de payements que quand vous produirez la main-levée ( Ici l 'objecteur se montrait ). Vous aurez encore, Monsieur, une autre formalité à remplir , avant de recevoir ', ce sera de faire chez votre notaire une déclaration , par laquelle vous affecterez vos biens présents et à venir , pour sûreté et garantie de la somme que vous recevrez, par le prochain à-compte , au delà des 760,0000 livres de contrats que vous avez déposés pour les 5oo,ooo fr. que vous avez déjà touchés. » Le chef du quatrième bureau de la Guerre ,
Signé Vauciielle.
11 avait raison en ce point , car le cinquième
article de mon dernier traité portait que je donnerais hypothèque sur mes biens , pour l'argent que je recevrais , jusqu à l'expropriation entre les mains de M. de Maulde ; laquelle , fesant la livraison , libérait alors tous mes biens.
Tel était l'état de l'affaire quand ces deux ministres quittèrent. Le cautionnement commercial justement exigé par le premier vendeur ( puisqu'il l'avait donné lui-même) , et que le ministère allait fournir, aux termes de l'article 8 , une fois envoyé en Hollande , rien au monde n'arrêtait plus la livraison des armes à Tenère. Quelque chose qu'on fit sons main pour empêcher l 'extradition ; quand même on trouverait le moyen d'éluder toutes les conditions de l'acte , celle du cautionnement remplie , je pourrais accomplir le reste avec des emprunts onéreux. Je devais donc tromper la malveillance , en m'en tenant à bien solliciter le cautionnement de 5o, 000 Jlorins, et patienter sur tout le reste ; car le besoin de ces fusils devenait chaque jour plus pressant pour nos volontaires sans armes.
Profitant de l'avis de la lettre de M. Vauchelle, je fis deux détails de l'affaire ; l'un destiné à M. d ' Abancourt , l'autre pour M. Dubouchage ; détails dont je fais grâce ici ; ils sont dans toutes leurs archives. En voici le court résumé.
Qu,e le cautionnement doit être fourni tout-ci-
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l'heure , attendu qu'il importe que la réclamation des armes se fasse promptement par le ministre de France auprès des états de Hollande , aux termes de l'article 8 du traité du 18 juillet.
Que l'instruction adressée à M. de Maulde soit très-promptement expédiée et remise à M. de la llogue , qui n'attend que ces pièces et son passeport pour partir ; ayant , à Uunkerque , depuis le 24 juin , et aux frais du gouvernement , le bateau qui l'a amené, par lequel il doit reporter à M. de Maulde la réponse attendue depuis plus d'un mois , des importantes dépêches dont il a été le courrier.
J'attends en vain. Point de réponse de M. d'Abancourl. Point de réponse non plus de M. Dubouchage ; mais leur ministère fut si court, qu'il n'y a point de reproche à leur faire. Je vis pen- -'! nt ce temps, jusqu'à l'en impatienter, IJonne- Carrère chargé du haut travail des affaires étrangères , pour avoir le cautionnement et le passeport de la Hogue , si le désordre affreux où l'on vivait , empêchait qu'on ne s'occupât des dépêches de M. de Maulde sur les fabricateurs d'assignats faussaires , qu'il tenait en prison en Hollande , et qu'on voulait arracher de ses mains; ce qui était un grand désastre.
Fatigué de ne voir que moi, Borme-Carrère , un matin , quitta son cabinet pour descendre chez
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le minisire, régler avec lui les sûretés que M. Durver demandait pour fournir le cautionnement , lorsque, tirant sa porte, un mal si violent si subit , le saisit devant moi , qu'il fallut bien tout oublier pour voler à son secours , et ne pli. s s'occuper que de cet accident, qui le retint dix jours au lit, au grand retard du cautionnement désiré.
En revenant chez moi , je me disais : c'est une vraie malédiction ! Les hommes , les événements , la nature même, tout est contre.
Cependant j'obtins , le 5i juillet, le passe-port de M. la Hogue , avec une courte lettre adressée à M. de Maulde ; mais pas vestige de eautionnement. L'on fut même plus de quatre heures à chercher vainement les dépêches de M. de Maulde y tant le désordre était affreux ; à retrouver , dans le bureau du sieur Lebrun , les litres des 6,000 florins avancés en mon nom à cet ambassadeur , lorsqu'il fit arrêter les faussaires de Hollande , pour me faire rendre au moins cet argent-là, devenu nécessaire au départ de M. de la Hogue , tout le reste étant arrêté.
Si cet argent m'eût été dû au département de la Guerre , je ne fais aucun doute que le sévère M. Vauchelle n'eût objecté , sur ma demande , l'opposition du sieur Provins.
J'avais dit à tout le monde que M. la Hogue partait pour faire arriver les fusils. Le voyant
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rester à Paris , où il attendait avec moi cet étemel cautionnement , on commençait à murmurer que j'arrêtais M. la Hogue , et ne voulais point sûrement que ces armes nous vinssent pendant que l'ennemi pénétrait dans la France , et que de tous côtés nos soldats manquaient de fusils ! De fréquents avis m'arrivaient.
Je priai mon ami d'aller attendre , au Havre , que j'eusse vaincu les obstacles qu'un profond désordre mettait dans l'expédition des ministres, afin que , le croyant parti , les cris du peuple s'appaisassent. 11 quitta tristement Paris, me suppliant de ne pas lâcher prise que je n'eusse le cautionnement , sans lequel il perdait ses pas.
Enfin , le 7 août, premier jour où M. de Sainte- Croix se montre aux Affaires étrangères , je lui écris la lettre suivante, qu'il faut bien joindre ici pour montrer la série de toutes mes démarches , pendant qu'on m'accusait d'incivisme et de tr.ihisoîi.
A M de Sainte Croix , Ministre des Affaires étrangères.
Taris, le 7 août 1.793* MoNSIEVE,
« En vous adressant le mémorial instructif déjà remis à M. Dubouchage , sur l'état d'une. affaire aussi pressée que «elle des armes de Hollande, j'ai l'honneur de vous assurer que, depuis quatre mois et demi , la plus légère
circonstance qui se rapporte à ces fiisils ,m'a toujours coûté quinze jours de sollicitations, et au moins vingt courses perdues ; c'est une vraie malédiction. En voici le dernier exemple :
t> Le 18 juillet , les deux ministres , de la guerre et des affaires étrangères , ont enfin signé l'acte par lequel ils obligent le gouvernement à fournir tout- à-V heure un cautionnement de 5o mille florins d Allemagne à mon vendeur hollandais , qui s'y est engagé lui-même envers feu l'empereur Léopold , en assurance que ces fusils iraient en Amérique , et sans lequel on ne peut rienjinir. Eh bien ! Ja misérable circonstance de savoir quelle sûreté l'on doit donner à M. Dttrvejr , qui se charge du cautionnement , nous a coûté déjà dix-neuf jours de retard , et trente courses inutiles , sans que M. de la Hogue , qui doit en être le porteur, ait pu quitter la France pour une aifaire ou les heures perdues coûtent si cher à la patrie qui demande à grands cris des armes ! De plus , je suis menacé tous les jours d'être dénoncé sur le retard de ce départ ( seul moyen , prétend-on , de me faire dénoncer moi-même ceux qui en sont les vrais fauteurs ) ! Ainsi , froissé entre les embarras ou l'oubli d'un côté , et la malveillance de l'autre , j'ai fait sortir M, de la Hogue de Paris , afin qu'au moins on ne l'y trouvât plus. Il attend dans le port du Havre : et moi , je vous supplie, Monsieur, de consacrer un seul quart-d'heure à terminer la sûreté que M. Durvej' vous demande. C'est par honneur que je vous importune , par amour seul de ma patrie , puisque l'affaire des fusils est devenue personnelle au gouvernement.
» Pendant que tout prétexte est bon pour trouver les ministres en faute , ne fournissons pas dès motifs aussi importants que ceux-ci à la brûlante malveillance.
» Agissons, je vous en conjure. J'attends vos ordres
avec une impatience qui fait bouillir mon sang comme, celui de Saint-Janvier ! Recevez les salutations respectueuses de
Signé B E A U M A R C H A I S .
Du 7 au iG août j'en' eus réponse de personne : nu] ministre n'avait écrit ; mais en revanche le peuple avait parlé. À la terrible journée du 10 août, les habitants du faubourg Saint- Antoine criaient dans les rues en marchant : Comment veut-on que nous ?ious défendions? nous n'avons que des piques , et pas un seul fusil ! Des agitateurs leur disaient : C'est cet infâme Beaumarchais , cet ennemi de la patrie , qui en retient 60 mille en Hollande , et ne veut pas les faire venir. D'autres , par écho , répondaient : Bah ! c'est bien pis ! il a ces armes dans ses caves , et c'est pour nous massacrer tous ! Et les femmes , en hurlant, criaient : Il faut mettre le feu chez lui.
Le samedi 1 1 août , on vient me dire le matin , que des ennemis infernaux échauffaient la tête des femmes, sur le port Saint-Paul, contre moi ; et que , si cela continuait , il se pourrait bien iaire que le peuple des ports vîntpiller ma maison !
Je ne puis l'empêcher , leur dis-jc, et c'est ce que mes ennemis demandent ! Mais qu'on en sorte au moins ce portefeuille , qui contient toute ma justification : si je péris , on le retrouvera.
O citoyens français î ce portefeuille renfermait
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les pièces que je viens d'offrir à vos regards, et toutes celles qui vont suivre.
Qu'ai-je besoin de répéter, sur cet événement , ce qu'on a imprimé le mois d'août dernier? J'avais fait a ma fille , pour son instruction , l'affreux détail de ce qui m'arriva : je le lui envoyai au Havre , cù elle était avec sa mère ; on a gardé ma lettre onze jours à la poste ; elle a été ouverte en vertu de la loi qui regarde comme exécrable le premier qui les violera ; elle a été copiée, imprimée, elle court le monde; en vain voudrais -je la changer; elle existe , et l'on me dirait que j'ai voulu depuis la rendre meilleure qu'elle n'est.
Citoyens ! je la jette ici , dans mes Pièces justificatives (*). Si d'autres vous ont ennuyés par leur fâcheuse sécheresse, celle-ci n'a pas ce défaut. Mon âme y était toute entière : c'est à ma fdîe que j'écrivais! Ma fille , en ce moment si malheureuse à mon sujet ! Cette lecture peut n'être pas inutile à l'histoire de la révolution !
Reprenons celle des fusils. M. de Sainte-Croix avait quitté le ministère, M. Lebrun avait sa place.
Au désespoir de l'inutilité de mes soins et de mes démarches, et voyant mes dangers s'accroître, j'écris à M. de la Hogue au Havre, de partir à
(*) On la trouvera dans le volume qui contient les lettres.
l'instant pour la Haye , saris le fatal cautionnement. On jugera de ma situation ? en lisant ma lettre a la Hogue.
Paris , le iG août 179^' » J'ai attendu , mon cher la Hogue , jusqu'à ce jour , pour vous engager de partir. Hélas ! tout mon patriotisme et mes efforts accumulés ne peuvent rien sur les événements , ni sur les hommes ! Malgré mes immenses sacrifices , et les éloges que les trois comités réunis en ont faits devant vous, je ne suis aidé par personne ; et la malheureuse France , qui périt faute d'armes , n'a , en honneur, que moi qui veuille sincèrement qu'elle ait celles de Hollande. J'ai écrit à M. de Sainte-Croix , à Bonne-Carrère , à J^auclielle , à MM. d' Abancourt , Duboucliage ; je n'ai réponse de personne sur ce maudit cautionnement , que M. Durvey veut bien faire , moyennant bonne sûreté. Il semble, en vérité , que les affaires de la patrie n'intéressent plus personne ici ! à qui m'adresser aujourd'hui? Les ministres se succèdent comme dans une lanterne magique. Depuis les grands événements, M. Lajard , a diton , été tué; M. d1 Abancourt arrêté ; MM. Berlhier , Vauchelle et autres sont en prison; je ne sais plus ou prendre ni M. Dubouchage , ni M. de Sainte- Croix ! M. Lebrun , nouveau ministre des affaires étrangères , est à peine installé; Bonne-Carrère est arrêté ; le scellé sur tous ses papiers ! M. Serran , hélas ! qui revient à la Guerre , n'est pas encore de retour de Soissons ; et l'Intérim en est tenu , devinez par qui? par Clavière, qui , en outre , a les contributions. Et la plus importante affaire de la France , celle des 60 mille fusils, reste là ! J'en suis suffoqué de douleur.
;> Enfin, mon cher ami, partez : fesons notre devoir de
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citoyens -j je Suis la voix qui crie dans le désert : Français! vous avez 60 mille fusils en Zélande ; tous en manquez dans l" intérieur ! Seul je me lue pour vous les procurer. 11 semble que je parle chansons, lorsque je presse tout le monde; ou plutôt les événements qui se pressent , absorbent l'attention de tous ! Partez , mon cher la Hogue , et remettez la lettre du ministre à notre ambassadeur : qu'il fasse , en attendant , la réception des armes ! Le misérable cautionnement partira , quand f aurai pu le faire faire ! Mais que l'ambassadeur ne fasse nulle démarche politique auprès des Hollandais, que le cautionnement ne soit arrivé à la Haye , afin que , les grands coups frappés, tout soit terminé dans un jour- on forgerait là-bas d'autres difficultés , s'il y avait de l'intervalle entre l'embargo levé et le départ des armes; elles ne peuvent partir sans le cautionnement. Ah ! pauvre France ! comme tes intérêts les plus chers touchent peu tous ceux qui s'en mêlent ! Si cela continue , j'aurai perdu cinq florins par fusil , pour consacrer ces armes à la France. Les ministres , les comités m'auront fait de vains compliments sur mon désintéressement civique : et , misérables que nous sommes ! nous n'aurons pas tous ces fusils , pendant qu'on forge ici des piques ! parce que personne , hélas ! ne fait réellement sou devoir : nous ne les aurons pas à temps, pendant que tant de corps se forment !
m Laissons toutes ces doléances : partez, mon ami ; et si ma présence est utile au départ des armes , que M. de Maulde l'écrive. Je n'examine point les dangers que je puis courir , si cela est utile à mon pays. Oui , je ferai encore le sacrifice de me déplacer , quoique je sois vieux et malade ! Nos tribunaux sont suspendus , et je ne puis faire lever l'opposition de ce Provins , pour toucher des fonds à
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la Gueirc.Vous ne me dites pas si vous avez reçu la lettre de crédit de vingt mille florins, que je vous ai envoyée le surlendemain de votre départ de Paris. » Bonjour , bonjour.
Signé Beaumarchais.
Je m'étais présenté ( mais en vain ) chez M. Lebrun , comme chez un ministre instruit , puisqiCen sa qualité de premier commis des affaires étrangères , toute l'affaire des fusils lui avait passé par les mains! Nul ise la savait