MIEUX QUE LUT
Je prends Je parti le pîns sûr , de solliciter par écrit. Je lui adresse un mot pressant.
iG août iny..
« M- de Beaumarchais a l'honneur de saluer M Lebrun. Il le prie de vouloir bien lui accorder la faveur d'une courte audience, pour conférer avec lui sur une affaire très-pressée et très-importante , que MM. Dumourier , Chambonas,DubouchagectSainte-Croix, ont dû terminer l'un après l'autre , et que le mal des événements laisse encore dans l'incertitude et la suspension , malgré le concours et l'avis des trois comités réunis , diplomatique , militaire et des douze. Il ne s'agit pas moins que des soixante mille fusils de Hollande. Il semble , en ce pays, qu'il y ait vin aveuglement incurable sur ce qui se rapporte au bien de la patrie ! Eh ! n'esl-il pas temps qu'il finisse? Beaumarchais attendra les ordres deM. Lebrun. »
M. Lebrun me fait répondre.
r Les scellés apposés sur les papiers de M. de Sainte-
Croix n'ayant été levés que d'hier, le ministre des affaires étrangères n'avait pas connaissance de la lettre de M. Beaumarchais ( apparemment celle que j'avais écrite à M. de Saiute-Croix , en lui envoyant mon Mémoire ). It, est fort étonné du retard de l'affaire des fusils • il crovait ]M. la Hogue parti. Il désire en conférer avec M. Beaumarchais , et le prie de venir le voir demain vers le
midi. »
Ce iG août 1792 , l'an 4e de la liberté.
Dieu soit loué ! me dis-je. Uu homme au fait de cette affaire me dit qu'il est étonné des obstacles (qui ont empêché 31. lalîogue départit). Ce ministre est un bon citoyen qui a connu tontes mes peines, et qui s'y montre fort sensible. Voilà comme il faut des ministres. 11 finira l'objet du cautionnement ; c'est 1 affaire d'une heure entre lui et M. Durver. Il va pousser mon la Hogue à la mef , et la France aura les fusils; Dieu. soit loué ! Dieu soit béni!
Mais, quoique j'eusse été deux fois par jour chez ce ministre ( et j'en demeure à près d'une lieue) , je ne pus le rejoindre que le 1 8 après midi.
Il me reçut fort poliment , me répéta ce qu'il m'avait écrit , me dit qu'il allait au conseil régler V affaire du cautionnement , et faire partir M .de la Hogue au plus tôt; que je revinsse le lendemain, qu'il m' expédierait promp tentent.
Satisfait d'a\oir rencontré un ministre aussi bienveillant , j'y retournai le lendemain à dix
■2Go QUATRIÈME
heures , // était sorti , je m'en revins chez mot» Un courrier, arrivant du Havre , me remit un paquet très-pressant de la Hogue. C'était un€ réponse à ma lettre du 16 , qu'on vient de lire , contenant l'extrait du procès-verbal de la commune du Fiacre , sur le visa de son passe-port , du 18 août 1792. Le voici :
« Le conseil-général prenant en considération la demande faite par le sieur J. G. de la Hogue , décoré de la croix de Saint-Louis; chargé d'une commission extraordinaire de l'assemblée nationale en Hollande, tendante à obtenir un visa sur son passe-port.
»> A délibéré, oui le procureur de la commune , qu'attendu que ledit passe-port est daté du 01 juillet dernier, il sera envoyé à l'assemblée nationale pour prendre ses ordres sur le parti que doit tenir la municipalité vis-à-vis dudit sieur la Hogue , et que , jusqu'à ce, le paquet dont il est porteur pour M. de Maulde , ministre plénipotentiaire de France à la Haye , restera déposé au secrétariat delà municipalité. »
Certifié conforme au registre , etc.
Signé Ta veau.
IjCS méchants sont bien bons! me dis-je , de se donner tant de fatigue pour empêcher que ces fusils n'arrivent! Que ne laissent-ils aller les événements seulement ? Je défierais au Diable de faire marcher aucune affaire en cet affreux temps de désordre , et qu'on nomme de liberté î
Le courrier du Havre m'apprit qu'avant de Hi'apporier ma lettre, il en avait remis une autre
ÉPOQU E. 26r
dans l'assemblée nationale, à M. Christinat , nu député du Havre , de la part du maire de cette ville. Je sens à l'instant le danger pour la chose , qu'elle soit discutée publiquement à l'assemblée. Certes ? pour moi , il y eût eu de l'avantage , cela lésait ma justification; mais le bien public avant tout.
J'écris à M. Christinat ( que je ne connaissais nullement ) :
S'il en est temps encore, Monsieur, demandez, je vous prie , de porter vos dépêches aux trois comités réunis. Eux seuls, discrètement , doivent connaître de l'affaire : elle est perdue si elle devient PUBLIQUE. Je promets au courrier trois billets de cent sous , s'il fait vite ma commission. Il court; il était temps, M. Christinat allait lire.
Sur ma lettre , il demande à traiter cette affaire avec les comités ; on le décrète. Il me fait dire d'être tranquille, et voilà ma souîeur passée. Je paye mon actif courrier , et lui dis de venir recevoir mon paquet quand il aura celui des comités. J'écris , je console la Hogue , sur ce retard de peu de jours, que M. Lebrun m'a promis de réparer très -promptement ; je le supplie de regagner alors le temps perdu en allant, comme au feu, tirer d'inquiétude M. de Maulde qui l'attendait depuis près de deux mois.
Je retourne à trois heures chez M. Lebrun le ministre. Il rentrait. Je descends de voiture. 11 s'arrête sur son perron , m'y dit trois mots fort secs; et, profitant de ma surprise, il me quitte assez brusquement.
Ces trois mots me frappèrent comme d'un coup de foudre. Je jugeai qu'il savait déjà l'affaire du courrier du Havre. Je revins chez moi fort ému , lui écrire mon sentiment sur les tir>is mots qu'il m'avait dits , pour empêcher qu'ils n'eussent leur effet diabolique.
Je vous supplie , ô citoyens , de lire ma lettre à ce ministre avec toute l'attention que je demandais à lui - même ; cette lettre est le pronostic de l'horrible persécution qui va commencer dans l'instant.
Ce dimanche au soir , iq août 1792.
Monsieur,
« Lisez ceci , je vous en prie, avec toute l'attention dont vous êtes capable.
» Quand vous m'avez dit ce matin que M. l'a Hogue était moins propre en ce moment qu'un autre à terminer l'affaire des fusils de Hollande , à cause de la publicité que tous les malveillants lui donnent , et que c'était l'avis de MM. les ministres ; qu'en conséquence on allait faire remettre, au Havre, M. la Ilogue en liberté d'en partir, non pour la Hollande , mais pour le dedans du royaume), j'ai bien jugé , Monsieur , qu'il y avait encore quelque malentendu , sur lequel vous aviez besoin de recevoir de moi une explication nette , qui vous tirât de deux ou trois
erreurs oh vous paraissez être, sur le fond d'une affaire qui ne peut plus nous être utile , qu'autant qu'elle est bien éclaircie et menée très- habilement.
« Mais, comme je suis le seul homme qui puisse la traiter avec méthode , exactitude et fruit ; puisque, depuis cinq mois , elle est ma grande affaire , comme négociant et comme patriote , j'ai préféré, Monsieur, l'honneur de vous écrire , à celui de répondre verbalement à ce que vous disiez; parce que , dans les temps difficiles , un homme sage ne doit rien articuler , ni proposer sur un objet aussi majeur , dont il ne reste au moins des traces par écrit, et des notes fidèles , qui puissent servir aie justifier.
;> J'ai préféré de vous écrire aussi , afin que vous puissiez , Monsieur , en conférer avec tous les ministres, sur des renseignements bien clairs , et m'accorder ensuite le moment de la traiter à fond politiquement devant eux. Cela est d'une grande importance pour la patrie , et pour eux , et pour moi. J'insisterai donc là-dessus , si vous daignez me le permettre. Yoici le précis de la chose :
» Premièrement , Monsieur , M. de la Hogue n'est point en arrestation au Havre , comme vous paraissez le penser. Il y est depuis trois semaines, logé chez MM. le Couvreur et Curmer , mes correspondants de cette ville, ou il attend mes derniers renseignements pour s'embarquer pour la Hollande. Car je lui ai écrit le 16 que rien ne finissant à Paris , dans le trouble où sont les affaires , je lui conseillais de partir , afin qu'il fit au moins la guerre à V œil en attendant , et ne laissât point entamer de démarches fortes à notre ministre à la Haye , jusqu'à ce que le cautionnement qu'il attend lui fût arrivé , pour que tout s' achevât ensemble . C'est parce que son jiasse-port est vieux , qu'on envoie un courrier pour le faire renouveler,
et non pourfaire prononcer sur son arrestation , laquelle n'existe pas.
)> Secondement , Monsieur , par quelle subversion d'idées empêcherait-on de partir le seul homme qui peut vous livrer les fusils?
» Quel autre peut , Monsieur , terminer cette affaire que M. la Iloguc en mon nom , à moins que ce ne soit moi-même , puisque ces fusils sont ma chose , et que M. la Hogue, mon ami , mon agent , mou chargé de pouvoir , ayant toutes mes instructions , tous mes fonds , mon crédit , ayant seul commencé mes négociations, soit de ï'achat , soit de la vente? 11 peut seul , si ce n'est pas moi , Sortir des magasins les fusils pour vous les remettre , en subvenant à tous les frais d'embarquement , de comptes , et à tous règlements oit le traité m'oblige envers la France, à l'occasion de ces fusils : car , si M. de la Ilogue ne vous les livre pas , personne au monde ne peut vous les livrer là-bas , parce que nul n'y a droit à. ma chose, que mon agent ou moi , Monsieur.
d Trpisièmement. Lorsqu'on dit dans le traité ( art: 7 ) : I\ous nommons M. de la Hogue pour aller terminer l'affaire , comme étant l'homme le plus capable, par son zèle et par son talent , de la bien achever ; c'est en mon nom , Monsieur , qu'on l'a nommé , puisque c'est en mon nom que l'on doit continuer à réclamer les armes. Je n'aurais pas souffert qu'on en nommât un autre ! Ce n'était que pour lui donner plus de sûreté dans sa route , qu'on a imaginé de traiter sa mission , comme office ministériel , afin qu'il pût passer sans trouble dans toutes les villes du royaume , et sans se trouver arrêté. Il n'est ici que mon agent , sans lequel rien ne peut finir. Voilà son titre pour partir.
« Vous enverriez , Messieurs , dix autres personnes à la II, ne, qu'il faudrait toujours qu'il y fût ; car ce n'est point pour recevoir les .innés qu'il va en Zélande , à Tervère , mais pour en faire la livraison. M. de Maulde ici représente l'acheteur ; M. de la Hogue , le vendeur : donc rien ne peut se faire sans M. de la Hogue , lequel seul a la cief de toutes les difficultés à vaincre , et mon crédit pour les lever.
» Quand je ne serais pas résolu de rester ici à mon poste pour ne laisser sur moi aucune piise aux malveillants : quand j'irais moi-même en Hollande , encore me verrais-je obligé de mener avec moi mon ami , M. de la Hogue , car lui seul connaît mon affaire ; ayant passé déjà quatre mois à la Haye pour tâcher d'en venir à bout. // est moi dans celte occasion, et il faut que j'aille à Tervère , ou cet homme fort, en ma place, car (je dois vous le répéter ) personne que lui ou moi n'a le droit ni le pouvoir de remettre en vos mains ces armes. D'où vous voyez , Monsieur, que tonte la publicité que la sottise donne ici à cette affaire, ne peut rien déranger au voyage de M. de la Hogue, puisque , depuis cinq mois, il est public dans la Hollande , qu'il y stipule mes intérêts pour l'achat, le payement et la sortie de ces fusils.
En voilà bien assez , Monsieur, pour vous faire sentir e qu'il y a , que , \cs pièces en maîn, le ministère i>t de sur le voyage de mon ami; car , en 'e retenant
en e , on s'ôte l'unique moyen d'avancer d'un pas
en Zélande. Tout le pouvoir du monde ne peut rien ebanà- cela , sans être d'accord avec moi. Voilà sur quoi port- ''erreur que moi seul je puis relever : ce que je fais en ce moment.
ette affaire, Monsieur, a pris un tour si grave, que
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personne ne doit ( à commencer par moi ) rien faire dont il ne puisse rendre un compte sévère à lu nationfrancaise , qui est toute prêt e à nous interroger.
» Après vous avoir expliqué ce qu'un nouveau ministre ne saurait deviner : si l'on va en avant , en contre-carrant ces données, je suis forcé de déclarer , Monsieur, qu'ici ma responsabilité finit ; que j'en dépose le fardeau sur le pouvoir exécutif '( que j'ai l'honneur d'en prévenir). Depuis cinq mois , polir servir mon pays , je me désole et je me ruine , sans que personne m'entende et me soulage ! J'ai été dix fois accusé : n est-il pas temps que je me justifie ? Je sais que ce n'est pas la faute des ministres qui entrent en place ; mais au moins , quand il est question d'une affaire aussi difficile , ou mon patriotisme et ma fortune sont compromis , et dont j'ai seul la connaissance , ne doivent-ils rien ordonner sans être d'accord avec moi , ou bien répondre seuls de tout l'événement à la patrie ,