‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de Beaumarchais (volume 3)Chapitre 36 sur 41 · A M. D E MA UL D E · texte numérisé non relu

A M. D E MA UL D E

Londres , ce 7 décembre 1 ^gi , l'an ier de !a République française.

Citoyen ministre plénipotentiaire,

« Les instructions que mes derniers avis me disaient de venir chercher promptement à Londres , parce qu'on n'avait pas cru hien sûr de me les envoyer à la Haye , étaient très-importantes. Elles me détaillent fort au long le plan de mes ennemis contre moi. On m'assure même qu'aussitôt qu'ils auront obtenu le fruit de leur trame odieuse, ils doivent vous envoyer l'ordre de me faire arrêter en Hollande .

» Ce serait une chose piquante si ce ministre étrange des ajfaires étrangères allait vous expédier un courrier pour cela ! lui qui ne vous en a jamais envoyé un seul pendant tout le temps de votre ambassade ! lui qui a laissé relâcher, et n'a rien fait pour l'empêcher, les fabricateurs d'assignats ; si , pour servir de cupides intérêts , il allait se montrer , pour la première fois , vigilant au point de vous charger , par un exprès , de la plus ridicule commission auprès des états-généraux , en me donnant la préfér

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ronce d'une inquisition si atroce , quand la Hollande est pleine d'ennemis déclares qu'on y laisse tranquilles , el k qui elle accorde une très-paisible retraite ; il serait, tout aussi étrange que cette haute puissance , soumise aux fantaisies de toutes les autres , crût qu'elle doit obtempérer à. ki honteuse demande de Lebrun !

» Mais , pardon de mon bavardage , mon voyage d'Angleterre vous dégagera de tout embarras à cet égard, si par hasard on vous le donne. Je n'ai besoin ni d'exempts ni d'archers pour me rendre en celte capitale infortunée, où tous les genres de désordre attendent que la convention s'occupe enfin de nous donner des lois. On l'en empêche autant qu'on peut : el moi , je lui demande , par une pétition très-forte , de garantir ma tête du poignard de mes assassins ; puis je pars sur-le-champ pour la soumettre au fer des lois , auquel seul je la dois , si j'ai les torts qu'on me reproche.

» Recevez les salutations respectueuses du citoyen le plus persécuté. »

Signé Caron Beaumarchais.

Certain alors , à n'en pouvoir douter, de l'horrible farce jouée ,' je rendis grâce au ciel de m'a voir encore préservé.

Mais ne sachant plus où écrire à ma famille errante et désolée , je mis dans les journaux anglais ta lettre à ma famille , qu'on a tant critiquée et qu'on peut relire à présent. {Voyez les lettres.) Les Français, si prompts à juger, ne la regarderont plus connue une évasion de ma part. On cessera de trouver indécent que j y aye versé le

mépris, sur celte misérable affaire des fusils , ( ainsi que je la nomme ) , et que je me sois cru seulement décrété sûr le dénoncé , aussi faux que terrible, d'une correspondance coupable, dit-on , avec Louis X\ I.

Sans cette explication que jcdonnais moi-même à V empressement d'un courrier envoyé jour et nuit par Lebrun, pour me garrotter en Hollande, et m7 amener en France avec scandale, de brigade en gendarmerie, jusqu'à la catastrophe horrible, qui m'eût enterré je ne sais où! quel homme aurait pu croire à l'aveugle rage des ministres ? Eh bien ! c'était là leur projet ! On me le mandait de Paris»

Le ministre Lebrun qui sait mieux que personne combien les gazetiers sont bavards , craignant avec raison qu'ils n'eussent divulgué le fait de mon arrestation , se hâta d'envoyer son courrier a la Haye pour jouir de la volupté d'être le premier à me l'apprendre. Mais , heireusement pour les hommes , l'art de deviner les méchants fait autant de progrès que leur art de se déguiser!

Je veillais pendant qu'il veillait , et mes amis veillaient autour de lui, sans qu'il put s'en douter, malgré ses hauts talents pour nuire.

Voyant que j'avais la vie sauve, tout prétexte a semblé si bon , pour m'écraser dans ma fortune,

4io SIXIÈME

qu'au jour où ma lettre à ma femme parut dans Jes journaux anglais, changeant et de thèse et de plan , sur cela seul que je datais de Londres , on a crié partout : Emigré! Emigré! Comme si un homme libre, ou auquel on le fait accroire sorti de France avec un passe-port tel que celui que l'on peut lire en note; sorti chargé d'une mission

(i) LIBERTE, ÉGALITÉ.

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