AU NOM DE LA NA TJ O N
A tous officiers civils et militaires , chargés de maintenir l'ordre public dans les 85 départements , et de faire respecter le nom Frauçais chez l'étanger, laissez passer librement P ierre-Auguslin-Caron Beaumarchais , âgé de soixante ans , figure pleine, yeux et sourcils bruns, nez bien fait , cheveux châtains rares , bouche grande , menlon ordinaire , double taille de cinq pieds cinq pouces , allant à la Haje en Hollande, avec son domestique, chargé d'une mission du gouvernement.
A Paris, le 18 septembre 179/2 , l'an 4e de la liberté, ier de l'égalité. Le conseil exécutif provisoire,
Signé Lebrun , Danton, J. Servan, Clavière. Par le conseil exécutif provisoire , ,$
Signé Grouvelle , secrétaire.
Vu à la municipalité du Havre , le 26 septembre 1 792 , l'an premier de la république française .
Signé Piiaxle , mail e.
EPOQUE. 4n
du gouvernement de la France ( car c'est là le style du mien ) , quoiqu'au fait, il n'en ait aucune, devenait émigré, parce qu'il pasr.e pour affaires, de la Haye, pays étranger, à Londres, pays étranger.
Vous venez, citoyens , de la voir dans tous ses détails , cette superbe mission que le ministre Brun, usant de mes lumières, de mes talents, de mon expérience, m'avait donnée chez l'étranger. Vous savez maintenant que cette mission était celle d'y aller attendre quon profitât de mon absence pour élever un orage à Paris contre moi, dont la présence avait déjoué pendant six mois tous leurs projets; moi, qu'ils nommaient, dans leur fureur , un vrai volcan d'activité!
Et le grand balayeur Th a inville , nouvel envoyé à la Haye— où il fait d'excellent ouvrage, qui avait balayé (pour me servir de sa noble expression) toute la boutique de Maulde, de cela seul, que je ne m'étais pas aussi laissé balayer de son fait, dans un passe-port qu'il donnait à mon pauvre valet malade, m'appelait, de sa grâce, fugitif émigré! Mais fugitif, de quoi? fugitif de Ttliainville ? Le beau motif pour sortir de la Haye! Emigré, d'où? de la Hollande? mais ce pays , Monsieur , n'appartenait pas à la France. Éimgrer ( dans notre acception), n'est-ce pas s'échapper de l'intérieur à l'extérieur, en cou-
pable ou en fugitif, et non passer très-librement
de l'extérieur à l'extérieur?
Et sur ce cri fatal, émigré! émigré! voila qu'on met chez moi , scellé , double scellé , double gardien, triple gardien; et qu'avec un raffinement de cruauté de cannibale, un homme préposé au maintien du bon ordre choisit exprès l'horrible nuit pour venir, avec des soldats , croiser des scellés déjà mis , et faire expirer de terreur la femme et la fille de celui qu'on n'a pas pu assassiner, et qu'il insultait lâchement, comme tous les hommes vils le font, quand ils se croient les plus forts. Qu'importe si j'ai tort, ou non, sur 1 atroce affaire des fusils? IN'est-il pas clair que je suis émigré , puisque, sur des avis pressai! ts,je su is allé de la Hollande kLondres, y recueillir des instructions sur la seule, l'unique affaire qui m'eût fait quitter notre France, avec un passe-port et une prétendue mission, signés du ministre Lebrun , et grijjés par tous ses collègues?
Voilà, dans tout pays , comment agit l'aveugle haine, et surtout comme elle raisonne. Mais je distingue ma patrie , de tous ces artisans de meurtres. J'étuis si sûr de leurs motifs , que j'écrivis à ce sujet au ministre de la justice, le 28 décembre, ce qui suit :
Do la prison <lU Ban du Roi , h Londres , le aS décembre 1792 , L'an ier de la République,
Tartie le a8 , h onze heures du soir.
ClTOVEIV MINISTRE DE LA JUSTICE DE FRANCE,
« J'apprends , clans cette solitude , par des nouvelles de Paris , du 20 décembre , que , mettant en oubli toute autre attaque contre moi, que ma lettre imprimée dans les journaux étrangers du 9 décembre , on en conclut, en France , que je suis émigré : qu'en conséquence, et sans s'occuper davantage de la très-ridicule affaire des fusils de Hollande, où j'ai cent fois raison, on va , dit-on , vendre mes biens comme ceux d'un pauvre émigré , soit que j'aye tort ou raison , sur l'exécrable calomnie qui a fondé mon décret d'accusation.
» Je vous déclare donc , ministre citoyen , comme au chef de notre justice, que , loin d'être émigé , ni dé vouloir le devenir , je suis bien plus pressé de me justifier hautement devant la convention nationale , qu'aucun de mes ennemis n'est curieux de m'y voir; et que, sans l'affreuse traversée que j'ai faite en ce temps déplorable , où j'ai manqué de périr, et qui m'a enlevé mes forces et ma santé; surtout , que sans un accident , suite de toutes les injustices que j'éprouve dans mon pays, je me rendrais à l'instant à sa barre.
» Mais un de mes correspondants de Londres, qui , dans cette affaire des fusils , après tout déni de justice de votre pouvoir exécutif , lequel m'a mis au dépourvu , m'avait aidé de dix mille louis d'or, apprenant aujourd'hui que mes biens sont saisis en France , sous prétexte d'émigration , et que j'y voulais retourner pour prouver le contraire , m'a demandé caution pour cette somme ; et, sur
/fi4 SIXIÈME
l'impossibilité de la lui donner sur-le-champ , m'a fait; mettre en arrestation dans la prison du Ban du Roi , où je languis du besoin de partir , en attendant que des amis, à qui j'écris , me rendent le service de me cautionner pour les dix mille louis que je dois -} ce que j'espère obtenir pour réponse.
» Je vous préviens , ministre de justice , que , pendant que mon corps est privé de toutes ses forces , mon esprit soutenu par une juste indignation en a conservé assez pour dresser une pétition à la convention nationale , dans laquelle je la prie , pour unique faveur , de me garantir du coup de poignard qu'on me destine ( et j'ai trop de fois raison pour qu'on ne me le destine point ) ; de m'en garantir, dis-je , par une sauve-garde, qui me permette d'aller me justifier hautement devant elle. Je m'engage, dans cette pétition , de consommer ma ruine , en donnant à la France mon immense cargaison d'armes , sans aucun payement de sa part, si je ne prouve pas, au gré de ma patrie , de tous les honnêtes gens , qu'il n'y a pas un seul mot dans toutes ces dénonciations, qui ne soit une absurde fausseté , une fausseté absurdissime ! J'y engage non seulement mes armes, mais toute ma fortune et ma vie; et la convention nationale aurait ma pétition depuis plus de huit jours, si les ouvrages français s'imprimaient aussi vite à Londres qu'à Paiis.
» Ne pouvant me traîner, je me serais fait porter à sa suite, eussé-je dû mourir, arrivant à Paris; mais je suis en prison jusqu'aux réponses d'outre-iner : d'ailleurs j'avais pensé que , dans l'horrible fermentation qu'ils ont excitée contre* moi , pendar t mon absence de France, uniquement pour que je n'y pu^se arriver, je devais me faire précéder au moins par un commencement de justifica-
tion ; car j'ai la conviction en main qu'on a voulu me faire assassiner pour m'empêcher de faire avec éclat une justification pleine et satisfaisante. Les écailles tomberont des yeux sitôt qu'on m'aura entendu , et je courrai me faire entendre sitôt que mes amis m'auront envoyé une caution.
» Cette affaire des fusils est si atrocement absurde , que je n'eusse jamais cru à un décret d'accusation sur elle, si la gazette de la cour de la Haye , du 1er décembre, n'eût articulé très-positivement ces mots , après la dénonciation des fusils :
» On a été occupé , hier, 22 novembre, à mettre les scellés partout dans la maison de Beaumarchais , qui figure aussi parmi les grands conjurés , et a écrit plusieurs lettres à Louis Xf^J.
» Je ne mets que la traduction , mais j'écris à la Haye pour qu'on m'envoie une demi-douzaine d'exemplaires de cette gazette du premier décembre , à Paris ; c'est la seule accusation qui m'ait uniquement occupé. L'autre est aussi trop maladroite , et je ne tarderai pas à le prouver d'une façon qui ne laissera rien à désirer.
y) A l'instant où je fais partir cette lettre, ministre citoyen , j'envoie chercher mon médecin pour savoir dans quel temps il croit que je puisse soutenir la voilure de terre et de mer. Ma caution arrivée , je pars sur-le-champ pour Paris ; car ce n'est pas la frayeur de la mort qui peut m'empêcher de partir , c'est la crainte au contraire de mourir sans être justifié, et par conséquent sans vengeance d'une aussi longue série d'atrocités , qui me fera braver tous les dangers.
» Je déposerai au greffe de Londres la copie certifiée de cette lettre, si je suis assez heureux pour qu'on me per-
4iS SIXIÈME
mette d'en partir, afin qu'il soit au moins prouve que je n'étais émigré ni peureux , que j'ai prévu tout ce qui m'at- I «dait, etquesi un poignard m'atteint avant que le jugement de la convention nationale soit porté , d'après mes défenses imprimées, il puisse être certain que mes ennemis n'ont pu souffrir que je me justifiasse de mon vivant à la. honte absolue de mes accusateurs. Mais je voue à l'indignation publique vies suivants et mes héritiers, si, ayant mes papiers en main , ils ne le font pas après moi. » Ministre de la justice , je vous déclare aussi qu'il importe beaucoup à la nation que je me justifie ; car mon voyage de Hollande est très-intéressant pour elle; et si , en m'attendant , l'on vend mes biens , sous prétexte d'émigration , avant que je me justifie , je préviens l'assemblée qu'elle aura la triste justice de les faire racheter sitôt qu'elle m'aura entendu , comme ceux d'un très-bon citoyen , vendus sur des mensonges horribles. » Je suis avec respect ,
Citoyen ministre de la justice de France , » Le plus confiant des citoyens , en votre équité,
Signé Beaumarchais.
La seule lettre raisonnable, que j'aye reçue des hommes en place , de mon pays ? dans cette abominable affaire , est la réponse de ce ministre. Elle m'a donné le courage d'écrire promptement mes défenses , et de les envoyer. Puis , après avoir fait les plus grands sacrifices pour m'acquilter en Angleterre , j'accourais me mettre eu prison, aux risques que Ton court dans les prisons de France , lorsque la convention a daigné
ÉPOO L7 E. /,r-
lever mon décret , en suspendre l'effet pendant 60 jours, pour me donner le temps de venir me défendre. Mais je n'en abuserai point ; il ne me faut pas 60 heures. Actions de grâces soient rendues au ministre de la justice! Actions de grâces soient rendues à la convention nationale , qui a senti qu'un citoyen ne doit jamais être jugé sans avoir été entendu.
Voici la lettre du citoyen Garât ,bon ministre delà justice, et je l'imprime exprès pour consoler les gens que l'injustice opprime , et fermer , par un acte pur, le cercle odieux, de:. vexations que j'éprouve depuis dix mois , pour avoir servi mon pays , contre le vœu de tous ceux qui le pillent.
Paris, ce 3 janvier 1 7g3 , l'an 2e de la République.
« J'ai reçu , citoyen , votre lettre du 28 décembre 1702 , datée de la prison du Ban du Roi à Londres. Je ne puis qu'applaudir à l'empressement que vous me témoignez de venir vous justifier devant la convention nationale . Et je pense qu'aussitôt que vous serez libre, et que voire santé vous le permettra , rien ne doit retarder une démarebe si naturelle à un accusé, sur de son innocence. L'exécution de ce projet, si digne d'une âme forte, et qui n'a rien à se reproeber, ne doit pas même être retardée par des craintes que des ennemis de votre tranquillité, ou des esprits trop prompts à s'alarmer, peuvent seuls vous avoir suggérées. JNon , citoyen ; quoi qu'en disent les
Epoques. V. 27
détracteurs delà révolution du io août, les événements désastreux qui l'ont suivie, et que pleurent tous les vrais amis de la liberté , ne se renouvelleront pas.
» Vous demandez une sauvegarde à la convention nationale , pour pouvoir avec sûreté lui présenter votre justification : j'ignore quelle sera sa réponse , et je ne dois pas la prévenir; mais lorsque l'accusation même portée contre vous, vous remet entre les mains de la justice , elle vous place spécialement sous la sauvegarde des lois. Le décret qui me charge de leur exécution , m'offre les movens de vous rassurer contre toutes les terreurs qu'on s'est plu à vous inspirer. Marquez-moi dans quel port vous comptez vous rendre , et à peu près l'époque de votre débarquement. Aussitôt je donnerai des ordres pour que la gendarmerie nationale vous fournisse une escorte suffisante pour calmer vos inquiétudes , et assurer votre translation à Paris. Et même, sans avoir besoin de ces ordres , vous pouvez vous-même réclamer cette escorte de l'officier qui commande la geudarmerie dans le port où vous descendrez.
» Votre arrivée ici suffira pour empêcher que l'on ne puisse vous confondre avec les émigrés; et les citoyens qui ont cru devoir vous mettre en état daccusation , entendront eux-mêmes avec plaisir votre justification, et seront flattés de voir qu'un homme employé par la république n'a pas mérité un instant de perdre sa confiance (i). »
Le Ministre de la justice , signé Garât.
(i) Ce qui suiia été compose depuis mon retour a Pari
ÉPOQUE. 4ïg
lime reste à fixer l'attention des bons citoyens, dontl exultation de parti n'a pas égaréles lumières, sur le dc'crrt d'accusation que l'on a lancé contre moi : je vais l'examiner avec la même sévérité que j'ai mise à scruter mes oeuvres , et celles de mes accusateurs ; puis résumer ce long mémoire , me reposer sur mes travaux ; enfin , attendre avec confiance le prononcé de la convention.