A NOSSEIGNEURS LES MARÉCHAUX DE FRANCE
Messeigneurs ,
L A bonlé , la générosité avec laquelle vous avez daig-né enleiidre tous les détails de ma malheureuse affaire contre M. le duc de Chaulnes (*) , m'enhardit à vous présenter celte addition à ma requête, et à la faire précéder de quelques réllexions relatives à la détention inattendue de M. le duc de Gliaulncs. Je ne mets à ceci obstination , ni cruauté ; mais outragé de toutes les manières
(*) On a vu par les nicmoireïi de M. de Beaumarchais contre Gocsman, qu'il avait eu avec lé duc de Chaulnes une querelle violente ; ils se seraient battus sans les imprudences de ce duc. Les maréchaux de France leur <?nvoyèrent à chacun un garde. L'affaire fut alors portée élevant eux.
Apres avoir vu comment il s'est défemlu devant h^s parlement-?, on doit être curieux d'apprendre comment
possibles, il vaudrait mieux pour moi que j'eusse été poignardé par le duc de Chaulnes, que de rester sans être jugé par vous.
il se défendit devanL les jugées de Tlionneur ; et c'est ce qui nous fait donner cette addition à sa requête.
La détention de son adversaire , que le roi envoya prisonnier dans une citadelle, était déjà une preuve que le roi, instruit de la conduite de ce duc, présumait que le jugement des maréchaux de France le condamnerait.
Le roi connaissait M. de Beaumarchais pour un homme ferme et courageux , mais incapable d'avoir provoqué une telle affaire. Il était informé de tout ce qui s'était passé; il n'ignorait pas que, quelques années auparavant, M. de Beaumarchais s'était battu en duel, sous les murs du parc de Meadon , contre le chevalier de*** , et qu'il avait eu le triste avantage de lui faire une blessure mortelle; il savait qu'après l'avoir blessé, M. de Beaumarchais lui avait prodigué lui-même tous les secours qu'il croyait propres à lui conserver la vie. Il savait encore que le blessé avait été l'offenseur, et que cet homme généreux, convaincu de ses propres torts, avait refusé en mourant, aux sollicitations de toute sa famille, de nommer celui qui lui ôtait le jour. Je l'ai provoqué, disait-il, et je ne dois point exposer à la rigueur des lois un honnête homme que j'ai offensé, et qui s'est conduit en homme d'honneur.
La détention du duc de Chaulnes était donc une sorte de justice que le roi rendait à M. de Beaumarchais , en punissant son adversaire ; et une sorte de grâce qu'il ferait à ce duc, en prévenant le jugement qui allait être rendu contre lui,
Dans toutes les discussions en Ire les hommes, la probité, soumise à la loi, règle à la rigueur ce que chacun doit aux autres; l'honneur, plus indépendant, parce qu'il tient aux mœurs, mais plus rigoureux encore, prescrit ce que chacun se doit à soi-même : ainsi le tribunal de l'intérêt punit, inflige des peines à celui qui, manquant à la probité, n'a pas respeclé le droit d'autrui ; el le tribunal de l'honneur se contente de diiFamer, de livrer au mépris celui qui s'est manqué à lui-même.
La probité est la moindre vertu exigée de Ihomme en société; l'honneur est la qualité dislinctive d'un cœur noble et magnanime, en quelque état que le sort l'ait jeté. L'homme de probité peut donc n'être que juste et s'arrêter là ; mais l'homme d'honneur va toujours plus loin : il est déUcat et généreux.
Ainsi le négociant qui paye exactement ses traites est censé avoir de la probité , mais son honneur tient à la réputation de désintéressement et de loyauté dans les affaires. La probité d'une femme est d'être fidèle; la femme d'honneur est plus : elle est chaste et modeste. L'impartialité dans un magistrat est sa probité ; mais il a de l'honneur s'il chérit la justice pour elle-même et veut la démêler à travers les brouillards de la chicane. Enfin, la probité du militaire l'oblige à
garder son posle quelque dangereux qu'il soit ; mais c'est l'honneur seul qui peut lui faire aimer ou braver ce danger par un motif généreux et supérieur à sa conservation.
Il suit de ces distinctions délicates, qu'autant l'honneur est au-dessus de la simple probité, autant le tribunal des maréchaux de France est supérieur, en ses fonctions, à tous ceux où les intérêts pécuniaires se disputent et se jugent; c'est le tribunal imposant de l'ame, celui qui fixe l'opiîiion publique sur l'honneur des particuliers : et quel homme est au-dessus de l'opinion publique?
Chaque état, chaque ordre de citoyens peut former la juste prétention d'être jugé par ses pairs, sur les points d'intérêt, de convenances ou de préséances humaines. Mais quel ordre osera décliner le tribunal de l'honneur auquel tous sont également soumis, quoique tous n'aient pas l'avantage d'y être également admis? Et parmi ceux qui jouissent de cet honorable privilège, quel homme n'a pas droit de se croire égal et pair de tous les autres sur le point déhcat de l'honneur? L'attention même de nos rois à choisir indistinctement les juges de l'honneur entre les plus braves et célèbres militaires , soit qu'ils tiennent aux premiers rangs de l'illustration des cours, soit que la vaillance, la noblesse et la vertu les aient seuls rendus dignes de cet honorable préférence;
25^ LETTTxES.
celle aUenlion de nos rois, dis -je, n est-elle pas la marque dislinclive de la sublimité de leurs fonctions et de la généralité du ressort de ce tribunal augusle ?
A ce tribunal , le fond des choses ne peut jamais être sacrifie à de vaines formalités: l'homme d'honneur outragé doit j trouver un refuge certain, en obtenir la vengeance qu'il s'est refusée à lui-même, quelque biais qu'on prenne pour soustraire le coupable au jugement.
Dans les autres tribunaux, les hommes s'accommodent s'ils veulent aux circonstances, parce que chacun est maître de sacrifier son bien ou de modérer sa cupidité; au tribunal de l'honneur, il n'est point d'accommodement , parce qu'on ne transige point sur l'honneur ; ainsi, le juge de l'honneur doit fixer l'opinion publique sur les contendants, par un prononcé net et sans nuages, puisque le droit de la justice éclatante lui a été remis au défaut de la justice personnelle et sanglante que la loi proscrit.
J'ose appliquer, Messeigneurs , ces principes incontestables à ma position actuelle, et j'ose me croire plus digne de comparaître à votre auguste tribunal, par la prudente fermeté de ma conduite en toute celle affaire , que par aucun autre litre qui m'ait rendu votre justiciable.
J'allais êlre jugé par vous, Mcsseig^neurs , et
LETTRES. 25f>
rétabli dans le rang- honorable d'un citoyen prudent et courageux. Un événement, peut-être étranger à mon affaire, un ordre supérieur, dont les motifs sont restés renfermés dans le cœur du roi, fait mettre le duc de Cliaulnes dans une citadelle.
Je demande donc, par une addition à ma première requête, que, sans avoir égard à la détention de M. le duc de Chaulnes, il vous plaise, Messeigneurs , ordonner l'information la plus exacte des faits contenus en madite requête, me soumettant aux peines les plus rigoureuses, si une seule des choses qui y sont énoncées se trouva seulement hasardée : vous savez bien, Messeigneurs, que des faits de cette importances^ mais seulement appuyés sur des témoignages humains, se dénaturent, s'altèrent, s'atténuent par le laps de temps.
C'est à vous, Messeigneurs, que j'en appelle; à vous, dont quelques-uns n'ont pas dédaigné de me demander où j'avais puisé le courage, le sang-froid et la fermeté que j'ai conservés dans l'affreuse journée du jeudi ii février.
Forcé de solhciter aujourd'hui la justice comme une grâce, je vous supplie, Messeigneurs, d'ordonner que 1 information soit faite, que tous les témoins soient entendus, que tous les faits soient
constalés dans tons les lieux et devant tous les g-ens désignés en ma requête; et mes preuves étant faites, je vous supplie de vouloir bien porter aux, pieds du trône l'humble prière que je fais au roi, d'ordonner que le duc deChaulnes soit remis en lieu d'où il puisse donner librement ses défenses.
Je demande que mes preuves soient discutées: ce sont des témoins à interroger qui peuvent se disperser. Je demande que les défenses de mon adversaire soient entendues, et le procès porté jusqu'à jugement définitif; j'attends cette justice du tribunal de Ihounenr.
Ce considéré, Messeigneurs , il vous plaise admettre le suppliant à faire sa déclaration et ^ faire preuve des faits qui seront énoncés, et en outre arrêter que le roi sera très -humblement supplié de permellre au duc de Ghaulnes de faire pareillement sa déclaration , de faire entendre pareillement ses témoins s'il y a lieu , et de fournir de telles autres défenses qu'il avisera, en sorte que l'affaire puisse être jugée contradictoirement, comme elle élait sur le point de l'être, sans l'événemcnt de sa délenlion (*),
(*) Pour réponse à cette addition de reqiK'le, les maréchaux de France envoyèrent clicrclier M. de Beaumarchais; il répondit à Iciir garde qu'il était aux arrcls
LETTRES. i5;
dans sa maison par l'ordre du roi, ou plutôt du ministre le duc de la Vrillière, qui lui avait fait intimer cet ordre avant que son affaire eût été portée au tribunal de l'honneur.
MM. les maréchaux de France le savent, lui répondit-on ; ils lèvent vos arrêts, et vous ordonnent de venir leur parler. Il y fut ; ils lui déclarèrent qu'il était libre et justifié, et qu'il pouvait aller librement où il voudrait. Pour jouir de cette douce liberté, comme il dit dans sa comédie, il crut devoir en faire hommage au duc de la Vrillière : il ne le trouva pas , et il lui écrivit dans la loge de son suisse : Que les maréchaux de France ajant levé ses arrêts , il venait lui demander s'il ne devait plus les garder. N'ayant point trouvé le ministre, et voulant sa-, voir à quoi s'en tenir , il alla demander conseil au lieutenant de police, qui l'aimait, qui l'assura bien positivement que les maréchaux de France ayant levé ses arrêts, il était parfaitement libre. Il le crut, et retourna chez lui. Mais le duc de la Vrillière trouva bien sino-ulier
que les maréchaux de France levassent des arrêts qu'il avait donnés ; et ne pouvant s'en prendre à eux , il s'en prit à celui qu'ils avaient cru délivrer : il lui envoya une belle lettre sans cachet , appelée de cachet , par laquelle il fut enfermé au Fort-lEvêque , victime de ce noble conflit d'autorité. Alors M. de Beaumarchais écrivit aux maréchaux de France la lettre suivante, et à M. Menard de Chouzy, la lettre qu'on lira immédiatement après.
LETTRE IIL