‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 16 sur 34 · LES MARÉCHAUX DE FRANCE · texte numérisé non relu

LES MARÉCHAUX DE FRANCE

Du ForL-l'Évêque , à l'instant de ma détention (26 févriei' lyyS ).

Messeigneurs ,

J'ai l'honneur de vous prévenir que je viens d'être arrêté par ordre du roi , et conduit au Fort-l'Evêque. J'ignore à quel mal ce nouveau mal peut remédier , et si en ôtant à l'accusateur la liberté de la poursuite , on espère que l'accusé en paraîtra moins coupable. Mais, Messeigneurs, ma détention me semble au moins décider une question qui a suspendu la justice que j'ai droit d'attendre du tribunal. M. le duc de Cliaulnes est dans une citadelle. Je suis traîné dans une prison. Aucun des deux contendants n'a d'avantage aujourd'hui sur l'autre , et tous deux ont un égal intérêt à solliciter l'inrormation qui doit amener leur jugement. Le roi, maître en tout temps de la liberté de ses sujets , ne l'est pas de leur honneur , et l'autorité qui nous enlève au pouvoir de solliciter voire justice, ne peut nous

enlever le droit de l'espérer et de l'attendre du tribunal saisi de notre ajQPaire.

Si la conduite prudente et modérée que j'ai tenue en cette occasion difficile , a pu me mériter d'être écouté de vous dans mes justes plaintes, le malheur qu'elle entraîne aujourd'hui me donne plus de droit encore à voire justice. L'informalion que je vous supplie d'ordonner promptement , est le seul moven d'instruire la relis^ion du roi sur cet horrible événement ; et moins j'ai mérité mon infortune , plus la vérité mise au grand jour doit la faire cesser promptement. Ma cause intéresse également votre bon cœur , et votre équité. Et c'est au double titre d'homme d'honneur offensé et de citoyen persécuté, que j'ai recours avec confiance à votre protection.

Je suis avec le plus profond respect, Messeigi^eurs ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur

Caron de Beaumarchais.

2Go LETTRES.

A M. Menard de Cnouzr.

Du Fort-rETeque , le i*^"^ mars ij~ô.

J'ai l'honneur , Monsieur , de vous adresser un mémoire , que je désirerais que vous eussiez îa bonté de mellre sous les veux de M. le duc de la Vrilliëre , après en avoir pris lecture vousmême. Vous y verrez , Monsieur , par l'exposé de ma conduite , jour par jour , qu'un homme aussi grièvement outragé n'a jamais montré plus de modération et de sagesse. J'entends crier partout que j'ai des ennemis ; je les mets au pire , Monsieur , s'ils ne sont pas les plus méchants des hommes ; et s'ils- le sont , qu'ils laissent aller le cours de la justice, on ne me fera nulle grâce. Je passe ma vie au sein de ma famille très-nombreuse, dont je suis le père et le soutien. Je me délasse des affaires avec les belles-lettres , la belle musique et quelquefois les belles femmes. J'ai reçu de la nature un esprit gai, qui m'a souvent consolé de l'injustice des hommes; à la vérité, les contradictions perpétuelles d'une vie fort traversée ont peut-être donné un peu de roidcur

LETTRES. 2i) i

à mon ame, qui n'est plus aussi flexible que dans ma jeunesse. Mais un peu de fierté sans hauteur est-elle incompatible avec un cœur honnête et généreux ? Je n'ai jamais couru la carrière de personne : nul homme ne m'a jamais trouvé barrant ses vues ; tous les goûts agréables se sont trop multipliés chez moi pour que j'aie eu jamais Je temps ni le dessein de liiire une méchanceté. A l'inslant où j'allais donner au théâtre une comédie du genre le plus gai ; à l'instant où je disposais pour le concert des amateurs une foule de beaux morceaux de musique italienne sur lesquels je m'étais plu à Hiçonner de la poésie française , pour répondre par des exemples aux âpres dissertations de M. Rousseau sur la surdité de notre langue , le duc de Chaulnes imagine de choisir l'instant de ma pièce , de ma musique et surtout celui d'un procès très-important que j'ai déjà gagné deux fois , mais dont mon adversaire , pour dernière ressource , appelle à la grand'chambre , le duc de Chaulnes imagine , dis-je , de venir me poignarder chez moi.

J'ai tenu mon ame à deux mains ; ma conduite a paru, même à mes juges , un chef-d'œuvre de prudence et de courage. Je suis offensé , plaignant; je crie justice , et l'on me jette en prison au grand étonnement de toute la terre , c'est-àdire , de tous les honnêtes gens I Et la maudite

phrase , le cruel rcfrein, « c'est un homme qui a bien des ennemis , » revient sans cesse aux oreilles des gens de qui j'allends justice.

Il n'y a personne qui ne perdît l'esprit de tout ce qui m'arrive ; mais je ne le perdrai pas , je ferai léte avec fermeté , prudence et modestie , à cette bourrasque affreuse; et vous pouvez, Monsieur , acquérir des droils immortels à la reconnaissance d'une ame honnête qui vous demande pour toute grâce de lui obtenir enfin un peu de justice , sans que cela ne vous coûte qu'une légère sollicitation. J'ai l'honneur d'être , avec la reconnaissance la plus vive, Monsieur,

Yotye très-humble et très-obéissant serviteur

Beaumarchais,

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