JU ROI
SiRK ,
Juin 1774»
Lorsque f avais l'air de fuir l'injustice et la persécution , au mois de mars dernier , le feu roi, votre aïeul, savait seul où j'étais; il m'avait honoré d'une commission particulière et très-délicate en Angleterre , ce qui m'a fait faire quatre fois le voyage de Londres à Versailles en moins de six semaines.
Je me pressais enfin de rapporter au roi les preuves du succès de ma négociation, sur laquelle j'avais été croisé de toutes les manières possibles. A mon arrivée à Versailles, j'ai eu la douleur de trouver le roi mourant; et quoiqu'il se fût inquiété dix fois de mon retard avant de tomber malade , je n'ai pas pu même avoir la consolation de lui faire savoir que ses ordres secrets avaient eu leur entière exécution.
Cette affaire délicate intéresse Votre Majesté par ses suites , comme elle intéressait le feu roi par son existence. Le compte que je venais lui rendre n'est dû qu'à Votre Majesté; il y a même
des choses qui ne peuvent être confiées qu'à elle seule. Je la supplie de vouloir bien honorer de ses ordres à cet égard le plus malheureux, mais le plus soumis et le plus zélé de ses sujets.
Caron de Beaumarchais.
Paris, ce 26 juin 1774-
Ah! sans doute, répondre! et surtout à mon ami de cœur. Crois-tu que si j'avais le temps d'écrire, je ne donnerais pas la préférence à cinq ou six mille étrangers qui m'ont appris les cinq ou six mille manières d'écrire une lélicilalion , un encouragement, un éloge, et une offre d'a^ milié? Toi, que je n'ai pas peur de perdre, je puis te négliger , et c'est ce que je fais bravement tous les courriers. Mais comment conserver tous mes nouveaux ami»? Quatre secrétaires n'y suffiraient pas , sans compter l'ami Goesman , qui vient de régaler le public d'une longue requête, dans laquelle non seulement il ne nie pas d'avoir fait un faux baptismal, mais il prétend en faire î'apologie. Cela me remet le cœur à la plume ;
LETTRES. 26d
car depuis quelque temps, me dorlotant sur mon blâme , j'avais un peu laissé dormir procès ; j'avais même été jusqu'à refuser respectueusement du feu roi la réhabilitation de ton ami, en le suppliant de ne récompenser mes services que par la grâce de me permettre de solliciter sa justice dans une requête en cassation.
Les choses en étaient là quand le diable qui berce ma vie m'a enlevé mon protecteur et mon maître. Revenu de toutes les fausses impressions qu'on lui avait données de moi , il m'avait promis justice et bienveillance. Tout est fondu ; et de sept cent quatre-vingts lieues faites en six semaines pour son service, il ne me reste que les jambes enflées et la bourse aplatie. Un autre s'en pendrait; mais comme cette ressource ne me manquera pas, je la garde pour la fin ; et, en attendant que je dise mon dernier mot là-dessus, je m occupe à voir lequel du diable ou de moi mettra le plus d'obstination, lui à me faire cheoir, et moi à me ramasser : c'est à quoi j'emploie ma tête carrée.
Mais, à ton tour, dis-moi, cœur po*intu, ce que lu penserais de moi, si, ayant mis dans celte tête de prouver à Louis XVI qu'il n'a pas un sujet plus zélé que ton ami le blâmé , je t'apprends quelque jour que , le 26 juin 177.4, je suis parti pour un nouveau voyage dans un nouveau pays ,
honoré de la confiance du nouveau maître ! Que les difficultés de tous genres, qui ne m'ont jamais arrêté sur rien, ne rendent mon zèle que plus ardent, et que j'ai réussi à prouver en effet que je n'étais pas aussi digne de blâme qu'il a plu au parlement de l'imprimer! — Mais à quoi m'amusaije ici? Mes chevaux de poste sont arrivés, et si je ne tournais pas le dos à Bajonne, d'honneur, je te porterais ma lettre moi-même ; j'irais renouveler connaissance avec M. Varnier , dont le caractère, l'esprit et le sens exquis m'avaient frappé à Madrid , au point que j'aurais désiré qu'il voulût bien accepter ma maison et mon amitié; j'irais embrasser cette Madame de Montpellier, qui fait , dit-on , le charme de toute sa société; j'irais embrasser avec joie mon vieux ami Datillj.
As-tu compris quelque chose à mon amphigouri de destinée? As-tu senti renaître l'espérance pour ton malheureux proscrit d'ami, enlisant l'obscure annonce que je te fais d'un nouveau champ d'honneur à parcourir?
Si tu te rappelles notre dernière après-midi , où réetlement lu me pressurais (pour user de ton expression) , promène ton imagination; et, situ as trouvé ce que je vous coulais alors à tous trois bien extraordinaire , prends la secousse, et va beaucoup plus loin encore, et tout ce que lu penseras n'approchera jamais de ce que je ne te dis
pas. J'aime, mon ami, la noble confiance que tu as en mon courage. Répèle-moi de lemps en temps que tu estimes en moi cette qualité; j'ai besoin de recueillir tout ce qui m'en reste pour m'élever jusqu'à la besocj-ne que j'entreprends; et l'éloge de mon ami sera ma plus douce récompense , lorsque je pourrai me rendre le témoignage que je ne suis pas resté au-dessous : c'est à quoi je vais travailler. Je serai de retour en France dans un mois , ou six semaines au plus tard ; alors je pourrai ouvrir la bouche sur ce que je suis force de taire. Adieu.
A. M. DE Sartine.
Calais, ce 26 juillet i774«
Tout considéré , Monsieur , j'ai pris ma route de Hollande par Calais, parce qu'on m'a fait craindre de rester cinq à six jours en mer dans mon passage d'Harwicli à Amsterdam ; je ne perdrai pas autant de lemps à Hûre la course par terre , et je souffrirai moins. Mon passage a été rude , mais beaucoup moins que le dernier.
J'ai appris en entrant en France les nouvelles commotions relativement au nouveau système ;
]en suis bien affligé, car j'ai bien Je imquiélude que les moyens de rigueur ne soient pas les meilleurs de tous pour arranger les affaires, et que l'aigreur ne s'empare des esprits ; il eût été fort à souhaiter qu'on eût pu les rapprocher.
Il semble qu'en arrivant de chez l'étranger on se sente lame plus patriotique de moitié. Notre jeune maître donne de si bonnes espérances, sa réputation est si belle chez l'étranger , que je voudrais, pour tout ce que je possède, que rien n'y pût porter la moindre atteinte !
Je cojuple èlre de retour avant quinze jours à Paris, et vous y renouveler de vive voix les assurances du très-respectueux attachement avec lequel j'ai l'honneur, etc.
Beaumarchais.
P. S. On m'a mandé que vous vous plaigniez du peu de fréquence de mes lettres : j'ai pourtant écrit régulièrement; mais je n'ai pas, il est vrai, confié à la poste des détails aussi nets que ceux que contient cette lettre, qui vous parvient par une voie sûre; car , suivant la maxime qu'on peut faire à autrui ce qu'il nous fait lui-même, le ministre anglais m'a appris qu'on décachetait en Angleterre tout ce qui avait rapport à la France. Et voilà comme les basses ressources de la politique finissent par n'être plus qu'un commerce réciproque de villenies qui nesl utile à personne.
LETTRES. 2f)9
J'ai peur de devenir misanthrope, car je me surprends à réfléchir bien auslèremeni sur tout le mal que j'aperçois.
J'ai eu besoin en Angleterre d'un maiiége bien déhcat pour finir mon opération, car j'y voyais des risques de plus d'un genre. Enfin elle est finie , et tout est en sûreté. Du secret jusqu'à mon retour , je vous prie.