‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 18 sur 34 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Dans un bateau sur le Dajiube , auprès de Ralisbonne , le i5 août 1774-

Avant d'entrer en matière avec vous, mon ami , je dois vous prévenir qu'étant dans un bateau sur lequel il y a six rameurs, en parcourant un fleuve rapide qui m'entraîne, la secousse de chaque coup d'aviron imprime à mon corps et surtout à mon bras, un mouvement composé qui dérange ma plume, et donnera dans le moment à mon écriture le caractère tremblant et peu assuré que vous allez lui trouver; car j'ai liait cesser de ramer pour écrire cet exorde , afin que sa dissemblance à ce qui va suivre puisse vous convaincre que le vice de mon écriture vient

d'une cavse étrangère, et non d'aucun désordre

intérieur causé par mes souffrances.

Ceci posé, tâchez de me lire y et tenez-vous bien.

Ma situation me rappelle l'état où se trouva, dans les mêmes lieux, un philosophe dont vous et moi admirons le génie. Descartes raconte que descendant le Danube dans une barque, et lisant tranquillement, assis sur la pointe, il ouït distinctement les mariniers, qui ne supposaient pas qu'il entendît l'allemand , projeter de l'assassiner. Il rassura, dil-il, sa contenance, examina si ses armes étaient en bon état; en un mot, fit si bonne mine, que jamais ces gens, dont il suivait tous les mouvements, n'osèrent exécuter leur mauvais dessein.

Moi , qui n'ai pas à un si haut degré que lui la pertéction de la philosophie , mais qui me pique aussi de méthode et de courage dans mes actions , je me trouve dans un bateau sur le Danube, ne pouvant absolument souffrir le mouvement de ma chaise en poste, parce qu'on a osé exécuter hier, sur moi, ce qu'on n'osa, le siècle passé, entreprendre sur lui.

Hier donc , sur les trois heures après midi , auprès de Neuschtal, à quelques cinq lieues de Nuremberg , passant en chaise avec un seul postillon et mon domestique anglais, dans une

forêt de sapins assez claire , je suis descendu pour satisfaire un besoin , et ma chaise a continué de marcher au pas, comme cela était arrivé toutes les fois que j'étais descendu. Après une courte pause j'allais me remettre en marche pour la rejoindre, lorsqu'un homme à cheval, me coupant le chemin , saule à terre et vient au-devant de moi; il me dit quelques mots allemands, que je n'entends point; mais comme il avait un longcouteau ou poignard à la main , j'ai bien jugé qu'il en voulait à ma bourse ou à mes jours. J'ai fouillé dans mon gousset de devant, ce qui lui a fait croire que je l'avais entendu, et qu'il était déjà maître de mon or : il était seul; au lieu de ma bourse j'ai tiré mon pistolet que je lui ai présenté sans parler, élevant ma canne de l'autre main pour parer un coup s'il essayait de m'en porter; puis reculant contre un gros sapin et le tournant lestement, j'ai mis l'arbre entre lui et moi. Là, ne le craignant plus, j'ai regardé si mon pistolet était amorcé ; cette contenance assurée l'a en effet arrêté tout court. J'avais déjà gagné à reculons un second et un troisième sapin, toujours les tournant à mesure que j'y arrivais, la canne levée d'une main et le pistolet de l'autre, ajusté sur lui. Je fesais une manœuvre assez sure , ce qui bientôt allait me remettre dans ma route, lorsque la voix d'un homme m'a forcé

de tourner la têle : c'était un grand coquin en veste bleue sans manches, portant son habit sur son bras, qui accourait vers moi par derrière. Le danger croissant m'a fait me recueillir rapidement ; j'ai pensé que le péril étant plus grand de me laisser prendre par derrière, je devais revenir au-devant de l'arbre et me défaire de l'homme au poignard, pour marcher ensuite à l'autre brigand ; tout cela s'est agité, s'est exécuté comme un éclair. Courant donc au premier voleur jusqu'à la longueur de ma canne, j'ai fait sur lui feu de mon pistolet, qui misérablement n'a point parti; j'étais perdu : Thomme sentant son avantage , s'est avancé sur moi; je parais pourtant de ma canne en reculant à mon arbre et cherchant juon autre pistolet dans mon gousset gauche, lorsque le second voleur, m'ayant joint par derrière, malgré que je fusse adossé au sapin, m'a saisi par une épaule et m'a renversé en arrière ; le premier alors m'a frappé de son long couteau de toute sa force au milieu de la poitrine. C'était fait de moi; mais pour vous donner une juste idée de la combinaison d'incidents à qui je dois, mon ami, la joie de pouvoir encore vous écrire, il faut que vous sachiez que je porte sur ma poitrine une boîte d'or ovale , assez grande et trèsplaie, en forme de lentille, suspendue à mon cou par une chainclle d'or; boile que j'ai fait

faire à Londres, et renfermant un papier si précieux pour moi , que sans lui je ne voyagerais pas. En passant à Francfort, j'avais fait ajuster à cette boîte un sachet de soie, parce que, quand j'avais fort chaud , si le métal touchait subitement la peau, cela me saisissait un peu.

Or, par un hasard, ou plutôt par un bonheur qui ne m'abandonne jamais au milieu des plus grands maux, le coup de poig-nard, violemment assené sur ma poitrine, a frappé sur cette boîte qui est assez large, au moment qu'attiré du côté de l'arbre , par l'effort du second brigand qui me fit perdre pied , je tombais à la renverse. Tout cela combiné fait qu'au lieu de me crever le cœur, le couteau a glissé sur le métal , en coupant le sachet, enfonçant la boîle et la sillonnant profondément; puis m'éraflant la haute poitrine , il m'est venu percer le menton en dessous , et sortir par le bas de ma joue droite. Si j'eusse perdu la tête en cet extrême péril , il est certain, mon ami, que j'aurais aussi perdu la vie. Je fie suis pas mortj dis-je en me relevant avec force; et voyant que l'homme qui m'avait frappé était le seul armé , je m'élance sur lui comme un tigre, à tous risques; et saisissant son poignet, je veux lui arracher son long couteau qu'il retire avec force, ce qui me coupe jusqu'à l'os toute la paume de la main gauche^ dans la partie

cbarQue du pouce. Mais l'effort qu'il fait en retirant son bras, joint à celui que je Tesais moimême en avant sur lui, le renverse à son tour: un grand coup de talon de ma botle, appuyé sur son poignet, lui fait lâcber le poignard que je ramasse, en lui sautant à deux genoux sur l'eslomac. Le second bandit, plus làcliç encore que le premier, me voyant prêt à tuer son camarade, au lieu de le secourir, saute sur Je cbeval qui paissait à dix pas, et s'enfuit à toutes jambes. Le misérable que je tenais sous moi, et que j'aveuglais par le sang qui me ruisselait du visage, se voyant abandonné , a fait un effort qui Ta retourné ù l'instant que j'allais le frapper, et se relevant à deux genoux, les mains jointes, il m'a crié lamentablement : Monsier! mon omi! et beaucoup de mots allemands par lesquels j'ai compris qu'il ine demandait la vie. Infâme scélérat l ai-je dit; et mon premier mouvement se prolongeant, j allais le tuer. Un second opposé, mciis t;^ès-rapide, m'a fait penser qu'égorger un homme à genoux, les mains jointes , était une espèce d'assassinat , ime lâcheté indigne d'un homme d'honneur. Cependant, pour qu'il s'en souvînt bien, je voulai-j au moins le blesser grièvement; il s'est prosterné en criant : Mein Gottl mon Dieu.

Tachez de suivre mon ame à travers tous ces niouvcmenls aussi prompts qu'opposés, mon ami,

et vous parviendrez peut-élre à concevoir commenl du plus grand danger dont j'aie eu jamais à me garantir, je suis en un clin - d'œil devenu assez osé pour espérer lier les mains derrière le dos à cet homme, et l'amener, ainsi garotté, jusqu'à ma chaise; tout cela ne fut qu'un éclair. Ma résolution arrêtée, d'un seul coup je coupai promptement sa forte ceinture de chamois par derrière, avec son couteau que je tenais de ma main droite; acte que sa prosternation rendait très-facile. Mais comme j'y mettais autant de violence que de vitesse, je l'ai fort blessé aux reins, ce qui lui a fait jeter un grand cri en se relevant sur ses genoux, et joignant de nouveau les mains. Malgré la douleur excessive que je ressentais au visage, et surtout à la main gauche, je suis convaincu que je l'aurais entraîné, car il n'a fait aucune résistance , lorsqu'ayant tiré mon mouchoir, et jeté à trente pas le cou (eau qui me gênait, parce que j'avais mon second pistolet dans la main gauche, je me disposais à l'attacher; mais cet espoir n'a pas été long : j'ai vu revenir de loin l'autre bandit accompagné de quelques scélérats de son espèce; il a fallu de nouveau m'occuper de ma sûreté. J'avoue qu'alors j'ai senti la faute que j'avais faite de jeter le couteau ; j'aurais tué l'homme sans scrupule en ce moment , et c'était un ennemi de moins. Mais ne voulant pas vider

mon second pistolet, le seul porle- respect qui me restât contre ceux qui venaient à moi, car ma canne était tout au pli* défensive; dans la fureur qui m'a saisi de nouveau , j'ai violemment frappé la bouche de cet homme agenouillé, du bout de mon pistolet , ce cpii lui a enfoncé la mâchoire et cassé quelques dents de devant qui l'ont fait saigner comme un bœuf; il s'est cru mort et est tombé. Dans ce moment, le postillon , inquiet de mon retard, et me croyant égaré, était entré dans le bois pour me chercher. Il a sonné du petit cor que les postillons allemands portent tous en bandouillëre; ce bruit et sa vue ont suspendu la course des scélérats, et m'ont donné le temps de me retirer, la canne élevée et mon pistolet en avant, sans avoir été volé^ Quand ils m'ont senti sur le chemin , ils se sont dispersés, et mon laquais a vu, ainsi que le postillon , passer auprès d'eux et de ma chaise , eu traversant la route avec vitesse, le coquin à la vesle bleue sans manches, ayant son habit sur son bras; c'était celui qui m'avait renversé : peut-être espérailil touiller ma voiture après avoir manqué mes poches. Mon premier soin , quand je me suis vu en sûreté et à portée de ma chaise, a été d'uriner bien vite. Une expérience bien des fois réitérée m'a appris qu'après une grande émotion c'est un des phis sûr* calmants qu'on puisse employer.

J'ai imbibé mon mouolioir d'urine, et j'en ai lavé mes plaies. Celle de la haïUe poilrine s'est trouvée n'être qu'une éraflure.

Celle du menton , Irès-proibnde, se fut certainement prolongée jusque dans la cervelle , si le coup eût porté droit, et si la position renversée où j'étais en le recevant n'eût fait glisser le couteau sur l'os de la mâchoire inférieure.

La blessure de ma main gauche, plus douloureuse encore à cause du mouvement habituel de cette partie , s'enfonce dans le gras intérieur du pouce et va jusqu'à l'os. Mon laquais effrayé me demandait pourquoi je n'avais pas appelé; mais indépendamment que ma chaise, qui avait toujours marché^ se trouvait beaucoup trop loin pour m'en faire entendre en criant, c'était ce que je n'avais garde de faire, sachant bien que rien ne détruit la force comme de la consumer en de vaines exclamations. Le silence et le recueillement sont les sauve-gardes du courage, qui, à son tour, est la sauve-garde de la vie en ces grandes occasions. Imbécille ! lui ai-je dit, fallait-il aller aussi loin et me laisser assassiner!*

Je me suis fait promplement conduire à Nuremberg , où l'on m'a appris que quelques jours avant, les mêmes voleurs, en ce même endroit, avaient arrêté le chariot de poste , e1 avaient détroussé de /jo.ooo florins divers voyageuis.

J'ai donné le signalement des hommes , du cheval , et l'on a mis sur-le-champ de nouveaux soldais en campag-ne pour les arrêter.

De l'eau et de l'eau-de-vie ont été mon pansement; mais mon plus grand mal est une douleur si aiguë dans le creux de l'eslomac , chaque fois que le diaphragme se soulève pour l'aspiration, que cela me plie en deux à tout moment. Il faut qu'en ce débat j'aie reçu quelque grand coup dans cet endroit , que je n'ai pas senti d'abord.

En examinant depuis de sang-froid l'état des choses, j'ai vu que la double étoffe du sachet et la bourre parfumée qu'il renferme , coupées par l'effort du coup porté dans ma poitrine, l'ont beaucoup amorli. La boîle d'or en le recevant a fait ressort comme une lame de fer blanc ; et le coup assené de bas en haut, parce que je tombais à la renverse , n'a fait que glisser dessus, ce qui n'empêche pas qu'elle ne soit enfoncée , crevée et fort sillonnée par la pointe du poignard.

Celle circonslance d'une boîte qui paraît destinée à contenir un portrait , quoiqu'un peu grande , et qui m'a sauvé la vie , a tellement frappé les honnêtes personnes de Nuremberg, qu'elles ne pouvaient se lasser d'examiner la boîle et le sachet ; tous voulaient en conséquence que je fisse dire un grand ofilce à la Sainte-Vierge en reconnaissance de ce bonheur. Et moi, les

laissant dans leur erreur , je leur ai fait remarquer en riant qu'il y aurait une contradiction manifeste et même indécente d'aller remercier la Vierge , parce que la boîte à portrait d'une femme qui ne l'est point m'avait garanti de la mort. Ils n'ont point manqué, comme bien pensez, de dire à cela que j étais un drôle de corps. Je suis de leur avis; mais on a beau jeu de rire quand on se voit sur ses pie-ds après une aussi diabolique aventure.

Si mon étouffement continue , je me ferai saigner ce soir à Ratisbonne, où l'on m'a dit que je trouverais encore plus de secours qu'à Nuremberg". Désormais il faudra chano-er mon appellation , et au lieu de dire B*** le blâmé , l'on me nommera B*** le balafré. Balafre , mes amis , qui ne laissera pas de nuire à mes succès aphrodisiaques î Mais qu'y faire? ne faut-il pas que tout finisse?

Faites avec moi quelques réflexions philosophiques sur ma bizarre destinée ; il y a beau champ pour cela. Qu'est-ce donc que le sort me garde? car , quoiqu'il fît bien chaud à la barre du palais, il fesait encore de quelques degrés plus chaud dans la sapinière de Neuschtat.

Cependant je »iiis sur mes pieds, tout n'est donc pas dit pour moi.

Songez, mon ami, que je suis vivant, et vous

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concevrez comment les choses même qui paraissent si simples aux autres hommes , qu'ils ne prennent pas seulement la peine d'y réfléchir, sont presque toujours pour moi la source d'une foule de sensations agréables. Je serai donc joyeux désormais toules les fois que je me souviendrai que je suis en vie, car vous m'avouerez que ce serait une grande platitude que d'aller mourir de cette sotte oppression d'estomac qui me reste après m'élre relevé vivant , quoiqu'assassiné par deux scélérats. Me croyez-vous capable d'une pareille ineptie? Oh! que non; vous avez trop bonne opinion de moi pour me supposer en danger. Je vais bien me reposer et me soigner avant de me remettre en route pour la France; mes afluures sont terminées, mais j'ai l'air d'un masque avec ma balafre, mes béguins, ma main pote et enveloppée. Ajoutez que je grimace comme un suplicié toules les fois que j'aspire; ce qui compose environ quarante grimaces par minute , et ne saurait manquer de m'enlaidir encore un peu davantage ; et voyez quel joli liomnie je suis.

Au milieu de tout cela, je ne puis m'empêcher de sourire de la mine bassement ridicule que fait un lâche coquin pris sur le temps , et forcé de demander quartier. Mais quand ce spectacle a frappé mes yeux , alors il n'était pas saison de rire : aussi ne riais-jc pas! Je voyais seulement quel

extrême avantage a l'honime de sang-froid sur ceux qui le perdent. Voilà ce que j'ai étudié toute ma vie ; voilà ce à quoi j'ai rompu mon ame trop bouillante, à force de l'exercer sur les contradictions.

Il n'y a plus que les petites colères qui me rendent mauvais joueur; les grandes me trouvent toujours assez armé. Il faut pourtant que la nature souffre en moi de cet effort , puisqu'elle ne s'en donne la peine que dans les occasions majeures, et me laisse tout entier à mon vice radical sur les coups d'épingles; et voilà certainement pourquoi je suis deux hommes , fort dans la force ^ enfant et musard tout le reste du temps.

Cet accident a fait tant d'éclat dans le pays , qu'il se peut très-bien que quelques gazettes en parlent. Mais comme elles ne diront apparemment le fait qu'en abrégé , je profile du loisir d'une roule tranquille, sur un très-beau fleuve, dont le cours sinueux, changeant à tout moment l'aspect des rivages, réjouit ma vue et met assez de calme dans mes idées pour que je puisse vous faire ce détail. S'il est un peu décousu, vous serez indulgent, lorsque vous penserez que j'étouffe en respirant, et que tout le corps me fait mal, sans compter les élancements de mes blessures, qui ne m'auraient pas permis de soutenir plus longtemps le cahotement de la poste, ce qui m'a fait gagner le Danube par le plus court chemin.

La fièvre m'avait pris en cjuitiant les lerres de Prusse pour enlrer dans l'électorat de Trêves et Cologne, car toute la route depuis Nimègue, oii finit la Hollande , k travers le duché de Glèves ,. est si affreuse, que la fatigue seule m'avait rendu malade. Quand le roi de Prusse , disent les habitants, n'aura plus rien à nous prendre, il ne nous prendra plus rien. Aussi tout ce pays estil déplorable. Le Salomon du Nord, il faut l'avouer, aime un peu beaucoup l'argent , et, en général, a plus de qualités que de vertus : aussi sera-t-il rangé dans la classe des conquérants par 1 histoire, et non dans celle des rois.

Je me serais fait saigner à Francfort, comme c'était mon projet , si je l'avais pu sans me trop arrêter ; mais n'y pouvant rester à cause des affaires pressées qui m'appelaient ailleurs , on ne m'ii pas conseillé d'ouvrir ma veine en courant.

Et voyez comme tout est pour le mieux. Si j'avais affaibli ce jour-là mon corps parla saignée dans une ville impériale , où aurais-je pris l'audace et l'ardeur fiévreuse qui m'ont tiré d'affaire le lendemain dans une forêt de sapins? Réellement, mon ami, je deviendrai planglossisle : je sens que tout m'y porte. Si l'optimisme est une chimère, il faut avouer quil n'en est pas de plus consolante et de plus gaie. Je m'y tiens.

Vous entendez bien que je n'écris point ces

horribles détails aux femmes qui prennent à moi quelque intérêt ; outre qu'il est trop long- , telle d'entre elle mourrait de frayeur avant la troisième page ; et peut-être ne vous l'aurais-je pas écrit à Vous-même , si je n'avais craint tout ce que vos conjectures pourraient avoir de funeste en voyant dans quelque gazette étrangère :

« Les lettres de Nuremberg portent que des w voleurs , qui avaient détroussé le chariot de " poste, il y a quelques jours, ont arrêté, le i4 >i août, un gentilhomme français nommé M. de » Ronac, et l'ont dangereusement blessé , quoi- « qu'ils n'aient pu ni le voler ni le tuer.»

Allez donc, mon ami, dans tous les domiciles mâles et femelles de ma connaissance ; et , après avoir commencé par assurer que je suis bien en vie , lisez ce que vous voudrez de ma lettre , en accompagnant votre lecture de toutes le réflexions consolantes que mon bonheur doit vous suggérer.

Je puis être dans trois semaines à Paris ( car je ne doute point que je n'y retourne encore ) ; un étoulFement ne tue pas un homme de ma vigueur. Pour mes blessures , je dis comme le S. Germler y la chair , la peau, tout cela revient gratis. Adieu , mon ami.

Quand vous me reverrez , vous direz tout comme les paysans des villes où je passe , et qui ont ap-

pris mon aventure par les postillons de Nuremberg , partis avant moi.

Ils s'attroupent autour de ma chaise , et mon laquais me traduit qu'ils disent : Viens donc 'voir, voila ce M. français qui a été tué dans le bois de Neuschtat. Je ris, et ils ouvrent de grandes bouches d'admiration , de voir le M. tué qui rit. Mais je parle d'hier , car aujourd'hui je suis sur le Danube ; je n'offre plus rien à la curiosité des paysans.

J'ai excessivement à me louer de la compassion empressée de tout ce qui m'a vu à Nuremberg , et de la vivacité avec laquelle on s'est mis en quête des brigands. M. le baron de Loffelholz , bourguemeslre de la ville ; M. de Welz , conseiller aulique , administrateur des postes ; M. Charles de Felzer , officier des postes , fils d'un médecin de l'impératrice à Vienne ; sa femme ; M. le baron de Genski, polonais, et logé dans mon auberge ; l'honnête Conud-Gimberd, mon aubergiste , et sa famille : je nomme tous ces honnêtes gens avec joie , toujours ravi quand je rencontre quelque part les hommes ainsi qu'ils devraient être partout. J'écrivais un jour d'Ostende àM.lcprince de Conty , en luifesantle détail de tout ce qui me frappait dans ce port, que si je m'étais un peu brouillé avec les hommes à la barre du parlement de PariS; je m'étais bien raccommodé avec eux à la

barre du port d'Ostende. Ici c'est la même chose pour moi: j'ai repris pour les hommes àNuremberg-, lamour qui m'avait un peu quitté à Neuschtat. Bonjour , mon ami. Quoique jaie haché cette lettre à dix reprises , ce qui ne la fera pas briller par la composition , je suis las d'écrire , las d'être assis, las d'être malade, las d'être en route, et réellement un peu bien las de voir sans cesse ma chère paresse contrariée et g-ourmandée par une succession rapide d'événements si actifs qu'ilsm'en font perdre haleine. Il y a long--temps que tous mes amis ont dit avec moi que quand j'aurais rattrapé ma tranquiUilé, j'aurais bien gagné le repos après lequel je cours. Où diable est-il donc fourré? Je l'ignore. Enfin, las d'être tourmenté, je pourrai bien quelque jour jeter mon bonnet en l'air de tous les incidents de la vie , et dire aux autres : en voilà assez pour moi, tâchez de mieux faire , et c'est ce que je vous souhaite. Bonjour , mon ami.

A M. GuDiN.

Dans mou bateau, le 16 août lyj^*

Prenez votre carie d'Allemag-ne , mon cher bon ami ; parcourez le Danube , de la forêt Noire à l'Euxin , plus bas que Ralisbonne , après même la réunion de l'Inn au Danube à Passaw, en descendant vers Linlz où commence à-peuprès l'archiduché d'Autriche : vovez-vous sur le fleuve , entre deux hautes montagnes qui le resserrent et le rendent plus rapide, une frêle barque à six rameurs , sur laquelle une chaise embarquée contient un homme , la tête et la main gauche enveloppées de linges sanglants , qui écrit , malgré une pluie disuviale et un élouflement intérieur , tout-à-fait incommode , majs un peu diminué ce matin par le rejellement de quelques caillots de sang qui l'ont fort soulagé? ccco homo. Encore deux ou trois expectorations de ce genre ; encore quelques efforts de la nature bienfesante qui travaille de toutes ses forces à repousser l'ennemi intérieur, el je pourrai comp-

1er sur quelque chose. En vous parlant ainsi , je vous suppose instruit , cher ami , par R***, à qui j'ai écrit hier et envoyé ce matin le détail exact 4e mon accident ; je suppose encore que vous concevez que l'homme de la barque est votre pauvre ami , qui écrit dil'ficilement à cause de l'ébranlement successif de chaque coup d'aviron. Mais que faire en un gîte j a moins que Von ne songe F dit ijolre ami La Fontaine , en nous contant l'histoire de soni lièvre. Et moi je dis : que faire en une barque , à moins que l'on n'écrive? On peut lire , répoodrez-vous. Je le sais ; mais, la lecture isole , et l'écrilure console 3 lu réflexion est austère^ et l'entretien est doux, avec son ami, bien entendu. Il faut donc que je vous dise ce qui m'occupe depuis deux jours.

J'ai réfléchi : je me suis convaincu qu'en tout le mal n'est jamais si grand que l'homme, exagé- Fateur de sa nature, le représente ou le peint aux autres^ J'ai éprouvé maintenant , tant au moral qu'au physique , à-peii-près les plus grands maux qui puissent atteindre un homme. C'est un spec-* tAcle sar)S doute bien eiFrayatit pour vous , que volfe ami renversé par des brigands , et frappé d'un poignard meurtrier : mais réellement, mon ami, croyez-moi, au moment qu'il arrive, c'est a§çe7£ peu de chose que ce mal. Occupé de la 4éfe:ms^ , et mêini? de rendre à l'eiiaenii tout le

mal qu'il me fesait , je vous jure que ce qui m'affectait le moins alors était la douleur physique; à peine la sentais-je; et la colère était bien sûrement mon affection dominante. La frayeur, qui n'est qu'un mauvais et faux aspect de l'état des choses , est ce qui tue lame et rend le corps débile. L'événement aperçu sous son vrai point de vue, au contraire, exalte l'une et renforce l'autre. Un homme ose m'attaquer , il ose troubler la tranquillité de ma marche , c'est un insolent qu'il faut punir : il en arrive un autre, il importe alors de chang-er l'offensive en défensive : il y a bien là de quoi occuper l'ame toute entière. Si, dans ce débat violent , l'un des deux me perce, et que je succombe , alors , mon ami , l'excès du mal même fait cesser le mal; et tout cela est bien prompt. Personne ne sait mieux que moi qu'un homme d honneur , attaqué , est plus fort que deux lâches assassins , à qui l'aspect du courage resserre le cœur et fait trembler le bras ; car, ils savent bien que toutes les chances sont contre eux. D'ailleurs , un grand bien dans le mal est l'improviste. On n'a pas le temps d'avoir peur quand le danger surprend : voilà souvent d'où naît la force d'un poltron révolté. Si vous y ajoutez l'impossibilité absolue de se sauver par la fuite, le plus lAche des hommes peut à l'instant en devenir le plus brave. Héroïsme à pari , je vous peins

ia nature Iclie qu'elle est. Nous reprendrons ceci dans nn moment , car je suis au port de LintZv Deux pâtres y sont descendus avec deux clarinettes dont ils jouent fort bien ; et l'espoir de quelques craitches , d'un demi-florin , les fait tenir auprès de mon bateau malgré la pluie. Vous connaissez mon goût pour la musique , me voilà tout gai : il me semble, en général, que mon ame s'affecte plus vivement du bien que du mal ; et j'en sais la raison : le dernier mettant les nerfs dans un tiraillement convulsif, dans une tension surnaturelle , détruit leur souplesse et cette douce mollesse qui les rend si sensibles au chatouillemient du plaisir : on s'arme contre le mal ; en s'irritant on le sent moins : au lieu qu'on se livre à la volupté, on lui prête, en cédant, une force qui est moins en elle que dans l'agréable faiblesse où l'on tombe avec tant de plaisir.

Maintenant que j'ai donné le demi-florin , entendez-vous deux cors qui se joignent aux clarinettes? Réellement ils jouent à faire le plus grand plaisir : et dans ce moment-ci je suis à mille lieues des voleurs , des poignards , des forêts , des parlements ; en un mot , de tous les méchants, qui sont bien plus malheureux que moi , qu'ils ont tant persécuté ; car ils avaient tort.

Autre persécution 1 On vient me visiter et voir si je n'ai rien non seulement dans ma valise, mais

même dans mon porte-feuille , conlre les ordres de l'impératrice. Le plus plaisant est que ceux qui visitent mes papiers, n'entendent pas le français : vous jugez quelle belle inquisition cela doit faire '.Encore un florin , voilà à quoi cela aboutit, et à de grands hélas ! Il est clair que je voyage dans un pays civilisé ; car partout on me plaint

et l'on me demande de l'argent Je suis reparti ;

la pluie a cessé. Du sommet à la base des montagnes, les différentes nuances des sapins obscurs, des ormes moins foncés et de la douce verdure des prés, ce beau canal qui m'entraîne au milieu de deux croupes élevées, dont la culture a relégué les forêts à la cime, font un spectacle ravissant; et si je n'étouffais pas ( ce que je tâche d'oublier ) , j'en jouirais bien dans toute la pureté d'une si douce situation. Que nos peintres viennent nous dire que la nature offre toujours à l'œil trois plans , qui sont le principe de l'art optique de leurs tableaux ; moi je leur soutiens que j'en vois quatre à cinq mille tous dégradant à l'inlini : ^e n'ai pourtant piis l'œil aussi exercé queux sur ces différences.

Mon Dieu, que je souffre I Figurez-vous qu'un chatouillement affadissant me monte au cœur et me fait tousser pour détacher quelques flegmes sanguinolents. L'effort de la toux sépare les lèvres de la blessure de mon menton , qui saigne et me fait grand mal.

Mais, que les hommes sont diaboliques! Mellre la vie d'un autre homme en mesure avec quelques ducats ! car voilà tout ce que ces gens voulaient de moi. Si l'on osait , dans ces occasions , faire un traité de bonne foi , l'on pourrait dire aux brio-ands : « Messieurs , vous faites un mélier si 3j dangereux, quïl faut bien qu'il vous profite. A « combien évaluez-vous le risque de la corde ou » de la roue, dans votre commerce? De mon « côté, je dois évaluer celui d'un coup de poignard " dans votre rencontre. " On pourrait ainsi former un tarif suivant le temps , les lieux et les personnes.

N'admirez-vous pas, mon ami. combien je me laisse aller au vague de mes idées? Je ne me donne la peine ni de les trier , ni de les soigner; cela me fatiguerait, et je ne vous écris que pour faire diversion à mes souffrances, qui sont en vérité plus grandes qu'il ne convient souvent à mon courage. Cependant, je ne suis pas aussi à plaindre que vous pourriez le penser; je suis vivant quand je devrais être mort : voilà un puissant contrepoids à la violence du mal. Si j'étais bien certain que le bonheur de penser restât au moins à qui la mort enlève celui de sentir , j'avoue que j'aimerais mieux être mort que de souffrir comme je fais , tant je hais la douleur. Mais imaginer que la mort peut nous tout ôter ;, ma foi il n'y a pas moyen

de la prendre à grél II vaut mieux vivre en scmf-

frant que de ne plus souffrir en cessant d'exister.

Lorsque les plus horribles pronostics lésaient frémir mes amis, la veille de ce fatal jugement à Paris, alors je voyais les choses différemment. Cesser d'être me paraissait préférable à ce qui me menaçait, et ma tranquillité ne se fondait que sur la certitude d'échapper à tout, en ouvrant cette poitrine cjue je vois avec tant de joie aujourd'hui sauvée aux dépens de ma boîte à papiers, de mon visage et de ma main gauche. Tout calculé , je crois que pour l'homme isolé , le mal physique est le plus grand qui puisse fassaillir.; mais que pour l'homme en société, le mal moral a quelque chose encore de plus poignant.

Vous souvenez-vous , lorsque vous veniez me consoler dans ce beau château ( * ) , bien plus beau que celui du baron weslphallen , car il avait triples portes et fenêtres grillées, je vous disais : « Mon ami , si la goutte m'avait saisi au pied , je » serais dans ime chambre , attaché sur un fauj) leuil, sans murmurer. Un ordre du ministre » vaut au moins la goutte , et la fatalité reconnue, » est le premier consolateur dans tous les maux. » Aujourd'hui je pense que s'il m'eût pris quelquesunes de ces enragées fluxions qui produisent des

(*) Le Eorl-rEvctj[uc.

tumeurs sur lesquelles lebislouriseul ade l'aulorilé, après avoir souffert long-lemps, le tour du bistouri serait venu : possible on m'aurait crevé le menton et la joue ; et je serais comme je suis , à la longue douleur près , que j'ai esquivée : il y a donc de plus grands maux que d'être mal assassiné. J'ai certes grand mal à ma main gauche ; je souffre, mais je suis calme , au lieu que mon assassin n'a pas lin florin de ma dépouille ; je lui crois les reins diablement offensés , il a la mâchoire brisée , et on le cherche pour le rouer. Il vaut donc mieux encore être volé que voleur ; et puis , mon ami , comptez-vous pour rien (mais ceci je vous le dis tout bas , tout bas ), complez-vous pour rien la joie secrète d'avoir bien fait mon devoir d'homme exercé ù l'attente du mal? d'avoir recueilli le fruit du travail de toute ma vie , et d'être certain que je n'ai pas adopté un mauvais principe , en posant pour fondement de ma doctrine, que c'est sur soi qu'il faut exercer sa force , et non sur les événements qui se combinent de mille manières que l'on ne peut prévoir ? Piéellement , à l'exception d'avoir jeté le couteau , ce qui était mal ■ vu , je crois en cette occasion suprême avoir mis à exécution toute la théorie de force et de tranquillité dont j'ai, taché toute ma vie de m'armer contre les maux que je ne puis prévenir. S'il y a un peu d'orgueil dans celle idée ; je vous jure^

mon ami, qii il est au moins sans enflure el sans

une sotte vanité à laquelle je me crois supérieur

aujourd'hui.

Mettons tout au pis. A la rigueur, je peux mourir de cet étouffement ; il peut se former un dépôt dans l'estomac , parce qu'il est né de quelque violente commotion dans le fort du débat. Mais, suis-je donc insatiable ? Quelle carrière est plus pleine que la mienne dans le mal et dans le bien? Si le temps se mesure par les événements qui le remplissent , j'ai vécu deux cents ans. Je ne suis pas las de la vie ; mais je puis en laisser la jouissance à d'autres sans désespoir. J'ai aimé les femmes avec passion , celte sensibilité a été la source des plus grandes délices. Forcé de vivre au milieu des hommes , cette nécessité m'a causé des maux sans nombre. Mais si l'on me demandait lequel a prévalu chez moi, du bien ou du mal , je dirais , sans hésiter, que c'est le premier; et certes , le moment n'est pas heureux pour agiter la question de cette préférence ; cependant je n'hésite pas.

Je me suis bien étudié tout le temps qu'a duré l'acte tragique du bois de ISeuschtat ou Airschlad. A l'arrivée du premier brigand , j'ai senti batire mon cœur avec force. Sitôt que j'ai eu mis le premier sapin devant moi, il m'a pris comme un mouvement de joie, de gaieté même, de voir la

mine embarras§ée de mon voleur. Au second sapin que j'ai tourné , me vojanl presque dans ma roule , je me suis trouvé si insolent, que si j'avais eu une troisième main , je lui aurais montré ma bourse comme le prix de sa valeur , s'il était assez osé pour la venir ciiercher. En voyant accourir le second bandit , un froid subit a concentré mes forces , et je crois bien que j'ai plus pensé dans le courl espace de cet instant, qu'on ne le fait ordinairement en une demi-heure. Tout ce que j'ai senti, vu , prévu , agile , exécuté en un quart de minute, ne se conçoit pas. Pvéeliement les hommes n'ont pas une idée juste de leurs vraies facultés, ou bien il en naît de surnaturellesdans les instants pressants. Mais quand mon misérable pistolet a raté sur le premier voleur, ah ! mon cœur s'est comme roulé sur lui-même pour se faire petitjil sentait d'avance le coup qu'il allait recevoir : je crois que ce mouvement peut être justement appelé frajeur , mais c'est le seul que j'aie éprouvé; car, lorsque renversé, frappé, manqué, je me suis vu vivant, il m'a monté au cœur un feu, une force , une audace supérieurs. Sur mon Dieu , je me suis vu vainqueur , et tout ce que j ai fait de là en avant n'a plus été que reifet d'une exaltation fumeuse qui m'a tellement masqué le danger, qu'il était absolument nul pour moi. A peine ai-je senti couper ma main ; j'étais féroce.

et plus avide du sang de mon adversaire , qu'il ne l'avait été de mon argent. C'était un délice pour moi de sentir que j'allais le tuer. La fuite de son camarade a pu seule lui sauver la vie ; mais la diminution du péril m'a bientôt rendu à moimême, et j'ai senti toute l'horreur de l'action que j'allais commettre , sitôt que j'ai vuquejelapouvais commettre impunément. Lorsque je réfléchis que mon second mouvement a été de le blesser au moins, je juge que je n'étais pas encore de sangfroid ; car celle seconde idée me semble mille fois plus atroce que la première. Mais, mon ami, l'inspiration à jamais glorieuse à mes yeux , est la noble audace avec laquelle j'ai pu changer le lâche projet de tuer un homme sans défense , en celui d'en faire mon prisonnier; si j'en suis un peu vain dans ce moment-ci , je l'étais mille fois davantage dans ce moment-là. C'est dans la première joie de me trouver si supérieur au ressentiment personnel, que j'ai jeté au loin le couteau; car j'ai infiniment regretté d'avoir blessé cet homme aux reins en coupant sa ceinture, quoique je ne l'eusse fait que par maladresse. Il en Irait aussi dans tout cela , je ne sais quel orgueil , de l'honneur qu'allait me faire à Nuremberg l'arrivée d'un homme outrageusement blessé, livrant à la vindicte publique un de ses agresseurs garrotté. Ce n'est pas là ce qu'il y a de plus vrai-

ment noble dans mon affaire ; mais il faut être de bon compte , je ne valais pas mieux que cela alorl El je crois bien que c'est la rage de voir ce triomphe insensé m'échapper , qui m'a fait brutalement casser la mâchoire à ce malheureux , lorsque ses camarades sont accourus pour me l'arracher; car il n'y a pas le sens commim à celte action : ce n'est là qu'un dépit d'enfant , qu'un jeu de la plus misérable vanité. Tout le reste a été froid et physique.

Voilà, mon ami, mon aveu entier, elle plus franc que je puisse faire. Je me confesse à vous, mon cher Gudin, donnez-moi l'absolulion.

Si tout ceci tournait mal , vous sav£z, mon ami , combien vous avez de g-ens à consoler : d'abord vous , car vous perdriez un homme qui vous aime bien ; ensuite les femmes : pour les hommes, mon père excepté, ils ont en général beaucoup de forces contre ces sortes de perles.

Mais si je rattrape ma santé, écoulez donc, mon ami, je ne vous dis pas alors de brûler cette lettre, je vous ordonne de me la remettre : on ne laisse pas traîner son examen de conscience ; et vous sentez bien que si je me mets sur le ton de vomir , comme je l'ai fait ce malin, le sang caillé qui me suffoque , faute de se digérer dans mon eslomac , cet horrible aliment une fois expulsé , je suis sur mes pieds.

Adieu ; je suis las d'écrire , et même de penser. Je vais me mettre à végéter, si je puis; cela vaut mieux pour des blessures que d'écrire, quelque vaguement qu'on laisse aller sa plume. Sachez cependant, mon ami, que je n'ai plus d'autre affaire que celle de me rétablir. J'ai terminé à ma satisfaction tous les objets de mon voyage. Il n'y a pas à me répondre, car j'arrêterai maintenant le moins que je pourrai. Puissé-je vous embrasser encore une fois joyeusement!

Le 16 au soir.

Mon bon ami, tant qu'on ne trouve point de poste, et qu'il reste du papier, la lettre n'est point imie. J'ai dormi et rêvé qu'on m'assassinait. Je me suis réveillé dans une crise mortelle. Mais que c'est une chose agréable que de vomir de gros etlongfs caillots de sang- dans le Danube ! Combien la sueur chaude qui mouillait mon visage glacé est appaisée ! Comme je respire librement! Forcé d'essuyer mes yeux, dontreilbrl a exprimé quelques larmes , comme ma vision est nette ! Les montagnes les plus hérissées sont couvertes de vignes des deux cotés du fleuve. Tout ce que je vois est un tour de force en culture. La pente est si roide, qu'il a fallu tailler les monlagncs en escalier, et fian<juer chaque gradin d'un petit mur

pour empêcher 1 eboulement des terres. C'est le travail de l'homme qui boira le vin ; mais la vigne , qui ne boira rien , si vous voyiez comme elle suce de toute sa force le suc pierreux et vitriolique des rochers presque nuds sur lesquels elle s'accroche, vous diriez comme moi : Chacun fait ici de son mieux. Dans ce heu même , le fleuve est si serré , qu'il bouillonne, et le flot me rappelle en petit notre passage de Boulogne à Douvres , où nous fûmes si malades. Je l'étais pourtant moins qu'aujourd'hui, quoique je souffrisse davanlage : mais j'ai bonne espérance. Tous ces vomissements vident le sac , et la succession d'une souffrance aiguë à un soulagement parfait n'est point le pire état que doive craindre un ressuscité; il est même raisonnable de faire encore aller le bien pour le mal; d'ailleurs , je cours au-devant du soulagement. Encore vingt-cinq lieues d'Allemagne , c'est-àdire tren[e-sept de France , et je serai dans un bon lit à Vienne , où je vais faire le monsieur au moins huit bons jours avant de me remettre en route. Comme j'y trouverai des médecins , j'y trouverai probablement des saignées : c'esl-là le premier point de leur science.

Je sens bien que j'approche d'une grande capitale : la culture , la navigation , les chapelles , les forts, tout m'annonce que nous arrivons. Les hommes augmentent à vue d'œil ; ils vont se

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presser, et enfin seront accumulés au terme de mon voyage; c'est au terme de mon éloignement que je veux dire , car j'aurai bien quatre cents lieues à faire pour revenir embrasser mes chers «imis, à qui j'espère que vous ferez part des nouvelles que je vous donne. Ne pouvant écrire à tout le monde à la fois, j'adresserai tantôt àl'un , tantôt à l'autre ce que je pourrai rédiger; et il faut bien que tout cela fasse un corps entre vos mains, car pour moi je ne recommencerai pas à celui-ci ce que j'aurai dit à celui-là. Tant que j'ai eu la tête pleine d'affaires , au diable l'instant que j'avais pour écrire; mais depuis que tout est fini, je redeviens moi-même , et je radote volontiers.

Bonjour , cher ami; voilà mon cœur qui s'engage de nouveau : tant mieux; je vomirai. Sans celte vilaine oppression , je ne serais que blessé , au lieu que je suis malade. Il faut absolument cesser d'écrire. i

Du 20, à midi.

Me voilà descendu à Vienne. Je souffre beaucoup ; mais c'est moins un élouffement qu'une douleur aigre : je crois cpie c'est bon signe. Je vais me coucher; il y a bien long-temps que cela ne m'est arrivé.

LETTRES. 3ôi

jé M. DE Sartine.

Paris, i4 novembre 1774.

Laissant à part loule espèce de protocole et de préambule , je vais vous dire *tout l'efFet qu'a produit le grand événement d'avant-hier.

Jamais sensation n'a élé plus vive , plus forte ni plus universelle. Le peuple français était devenu fou d'enthousiasme , et je n'en suis point surpris.

Il est moui qu'un roi de vingt ans, auquel on peut supposer un g-rand amour pour son autorité naissante , ait assez aimé son peuple pour se por* 1er à lui donner satisfaction sur un objet aussi essentiel.

On ne sait pas encore les conditions de l'édit; mais on sait que le fond des choses est bon , que le principe fondamental est rétabli; et cela suffit, quant à présent , aux bons esprits , pour être pénétrés de reconnaissance et de joie.

Ce qui étonne le plus, est la profonde discrétion avec laquelle le roi a conduit à iîn son ouvrage : et ce qui ferait sixnplemeul honneur à de.s

5o2 LETTRES,

minisires expérimentés , élève le cœur des Français aux plus hautes espérances, sur le caractère d'un jeune prince capable de vouloir aussi fermement le bien , et de se contenir au point qu'un secret de cette importance ne lui soit point échappé avant l'cxéciilion. En mon particulier, cela me donne la plus grande opinion de la tète et du cœur du roi.

On croit que vous aurez de fortes représentations relativeni^nt à la cour plénière et autres objets.

En effet, il me semble qu'il pourrait sortir un édit enregistré au parlement , qui décidât que la forfaiture serait encourue par le seul Hait de la cessation du service. L'autorité du roi ne perdrait rien à cette forme, et le parlement, ayant donné par l'enregistrement la sanction légale à cet édit , se serait jugé d'avance lui-même , et ne pourrait se plaindre, qu'étant la cour des pairs , on lui donne un tribunal supérieur à lui ; ce qui, en l)onne logique , est assez difficile à concevoir. Mais ceci est trop long pour être traité par extrait.

D'ailleurs , mon avis est que tout roi de France vertueux, est le plus puissant prince du monde. Les entraves de la forme n'étant instituées que contre les abus de l'autorilé, ce mal n'arrive jamais sous les princes qui veulent sincèrcmenl le

LETTRES. 3o5

bien et s'occupent sérieusement de leurs affaires.

Toute la faclion des évêques, prélres et clergé, est furieuse de sentir que le roi leur échappe ; mais il vaut mieux qu'ils murmurent d'un acte de justice et de bonté , qui montre un prince libre et maître de ses actions , que s'ils avaient cbang-é sa mâle jeunesse en un esclavage sainlement funeste au royaume.

La religion des rois est l'amour de l'ordre et de la justice. Tout ce qui tient au clergé jette feu et flamme. Les laisser dire est un petit mal, les laisser faire serait un des plus grands maux qui pussent affliger ce royaume. Le clergé est un corps en quelque sorte étranger dans l'Etat , et qui a toujours eu l'ambition de le dominer en s'eniparant de la personne du prince. La France n'a eu de vraiment bons ou grands rois que ceux qui ont eu la force de secouer ce joug dangereux.

Quel que soit , Monsieur , l'effet de l'acte de justice et de vigueur du roi sur le cœur des Français, il n'est pas moins frappant sur les étrangers. Il n'y a pas un seul Anglais qui doute que les actions ne baissent à Londres , comme elles l'ont déjà fait à l'avènement du roi au trône. Le chagrin de nos ennemis est le thermomètre de la bonté de nos opérations. C'est là l'éloge le plus flatteur que le roi puisse recevoir.

En général le peuple anglais , calculateur et

So4 LETTRES.

juste appréciateur du mérile des hommes , a la plus haute opinion de ce règne.

Le courage du roi sur l'inoculation, sa sagesse et sa discrétion sur le rappel des parlements , donnent à tous les étrangers une grande idée du caractère de notre maître ; et il ne faut pas oublier que le jugement des nations rivales est toujours juste et rigoureux comme celui de la postérité.

Vous connaissez le respectueux attachement, de votre très-dévoué serviteur

Beaumarchais.

LETTRES. 3o5

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