AU MEME
Paris, ce aS novembre ijy^.
Monsieur ,
Puisque vous ne m'ordonnez pas de me taire , je juge que vous ne vous oiFensez point de la liberté de mes remarques. Je continuerai donc jusqu'au dédit. Ce qu'il y a de cerlain , c'est que quelque grand personnage souffle le feu ; car je n'ai guère vu d'acharnement pareil. N'j auraitil pas ici un peu du Daiguillon? Cela ressemble assez à sa manière de procéder. Il vous manquait d'être calomnié ; vous n'avez plus rien à désirer , vous l'êtes , et vertement. Si c'est à ce prix qu'on doit être ministre, j'aime mieux que vous le soyiex que moi.
Je vous ai promis de vous mander ce que pensent les princes : je soupe demain avec M. le duc de Chartres , mais je n'ai encore vu que M. le prince de Conti ; comme c'est l'homme qui a montré dans toutes ces querelles le plus
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de caraclèi e et le moins d'humeur , je vois à sa circonspection même qu'il a deviné le secret du ministère.
Voulez-vous que je vous le dise tout bas, ce secret? Mais c'est mon opinion que je vous donne, et non celle du prince : les églisiers vont partout rageant et criant , qu'il n'y a plus en France qu'un parlement et point de roi. Et moi je crois fermement , (\\iil n'y a plus en France qu'un roi et point de parlement. MM. les ministres , rélablisseurs des libertés françaises , je ne vous donnerai pas les miennes à rétablir si je puis î Comme vous avez l'art de cacher le venin sous des phrases de miel ! Au vrai , les gens qui étaient le plus opposés au retour du parlement , sont aujourd'hui ceux qui crient le plus fort contre vos édils.
Il paraît qu'on cherche à bien aigrir ce corps chancelant contre le jeune roi , pour semer de nouveaux troubles et en profiter; mais quoiqu'on soit Irès-affligé au palais, je vois que tous les esprits se tournent à la modération. Les prêtres disent seulement que le roi est un impie que Dieu punira, et vous autres, des monslres qu'on le forcera bientôt de chasser. J'en ris de bon cœur. Cela me rappelle un proverbe gaillard des écoliers : Malédictioîi de , disent-ils , est oraison
pour la sauté. Pardon ; mais la rage des mé-
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chants est sùremenl pour les gens honnêtes, tout ce que renferme mon pohsson de proverbe. Riezen aussi, je vous prie.
Je vous envoie l'état de mes dépenses et receltes , tant du feu roi que de notre maître actuel. Depuis le mois de mars dernier, j'ai fait plus de dix-huit cents lieues ; c'est bien aller , je pense î J'ai laissé mes affaires au pillage , j'ai couru des dangers de toute espèce ; j'ai été trompé , volé, assassiné , emprisonné , ma santé est détruite ; mais qu'est-ce que tout cela fait? Si le roi est content , faites qu'il me dise seulement : Je suis content j et je serai le plus content du monde. D'autre récompense , je n'en veux point; le roi n'est que trop entouré de demandeurs avides. Qu'il sache au moins qu'il a dans un coin de Paris un serviteur désintéressé , c'est toute mon ambition ; je compte sur vos bons offices pour cela.
J'espère encore que vous n'avez pas envie non plus que je reste le blâmé de ce vilain parlement que vous venez d'enterrer sous les décombres de son déshonneur. L'Europe entière m'a bien vengé de cet odieux et absurde jugement; mais cela ne suffit pas : il faut un arrêt qui détruise le prononcé de celui-là. J'y vais travailler , mais avec la modération d'un homme qui ne craint
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plus ni l'inlrigue ni l'injustice. J'attends vos bons
ofHces pour cet important objet.
Votre dévoué Beaumarchais.
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