‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 7 sur 34 · TRAIS EXTRAORDINAIRES · texte numérisé non relu

TRAIS EXTRAORDINAIRES

184 soldats, à 20'. . . 184 » » Frais de théâtre, à 4 par jour ; 46 repré-

\ sentations i84 » >»

■^568" Dont le iS" seulement

à déduire sur le droit

d'auteur est ^4

Il reste dû à M. de Beaumarchais , tous

frais faits. .' 10,4"

» leur neuvième , le dccomple parliculier du » Barbier de Séville ^ fait sur le plan, les prin- » cipes et les doiniées ci-dessus expliqués , sera 3» annexé à la suite de la présente délibération, « pour j avoir recours en cas de besoin.

« Et pour que la présente délibération ait toute M l'authenticité nécessaire, elle sera présentée à >» MM. les premiers gentilshommes de la chambre a> du roi , en les suppliant de vouloir bien l'agréer 5> et confirmer ; puis il en sera fait deux copies , » dont l'une sera annexée aux registres de la » comédie, et l'autre, signée de tous les comé- 3j diens, sera remise à MM. les commissaires des î> auteurs dramatiques, pour, à l'avenir, avoir >j forme et force de loi.

jj Fait et arrêté dans l'assemblée de la comédie, y tenue dans la salle des Tuileries , le dimanche j> 11 mars 1780.

i Signé Coquelej de Chausse Pierre ^

Conseil./ Jiihineau de la poute^ Gerbier j

( Briinet.

Préville y Brisardy Bouret , Vanhove j

Desessàrts,Bcllecour, Fleur j , Molcj

Drouin ^ Préuille , f^estris , Suin ^

Comédiens. i( Alolé y Dup;azon , Coiuville y Luzzi ,

Daziiicourt y Dorival y Pontheuil y

Bellemoiit y Contât y Dolignj y La^

cha.'^sûgnc.

AUX AUïELirtS DRAMATIQUES. i25 » Vu et approuvé pour avoir sou exéculion , à » Paris, ce 01 mars 1780.

w Le Maréchal Duc de Duras.

w Le Maréchal Duc de Pvichelieu. »

Je remis aux comédiens le décompte de ma pièce , pour être écrit sur les registres de la comédie , et servir de modèle aux décomptes futurs , avec parole de le signer sur ce registre , quand on m'avertirait qu'il y était inscrit ; et d'y transporter aussi le pouvoir donné par tous les auteurs à leurs commissaires, pour terminer en leur nom, comme nous venions de le faire.

Ainsi l'accord semblait tellement arrêté, que chacun se félicite , et dit en se serrant la- main , voilà donc tout fini j et moi , bon homme ainsi que mes confrères! je dis avec les autres, ^)oila donc tout fmij mais^ quelqu'un du conseil de la comédie souriait dans sa barbe, et gromelait en lui-même, — et moi je dis que TOUT iv'est PAS FINI.

Il s'en fallait de beaucoup que tout le fût, et nous connaissions mal les gens avec qui nous traitions. Je me suis dit plus d'une fois , est-ce donc une chose si naturelle , et teJlQjuent inhérente à la comédie , de ne pouvoir vivre et prospérer sans piller les auteurs', que des droils bien reconnus ,

une discussion profonde , un décompte exact , et enfin un accord signé de tous, ne puissent arrêter cette fureur d'usurper? Et croira-l-on que, dans ce même cabinet de M^ Gcrbier où nous {"ondions un accord public sur d'aussi grands sacrifices des auteurs, et dans le moment même où TOUS le terminions, on travaillait à minuter sourdement un arrêt du conseil ( qu'on se gardait bien de nous communiquer ) , et par les clauses duquel on était bien sûr de regagner , sur les auteurs, deux fois plus que mes travaux ne venaient de forcer les comédiens de leur restituer !

O comédiens ! les gens de lettres qui sont les distributeurs des réputations, se taisent sur votre compte , ou ne parlent pas trop bien de vous ! Comment n'avez-\ous su qu'aliéner les seuls hommes capables de vous rendre par leurs écrits ce que le préjugé vous refuse, la considération publique ? Vous êtes applaudis comme gens à lalens ; pourquoi ne voulez -vous pas être loués comme une société de gens honnêtes , la seule chose qu'il vous importe aujourdhui d'acquérir?

En effet, Irois semaines après la signature de l'accord, les auteurs apprennent qu'un nouvel arrêt du conseil existe ( 2ii a\ril 1780). On en fait un grand mystère , et ce ne fut que plus d'un mois après qu'il eut été lu à la comédie, que je parvins à en obtenir une copie. On cilail cuUe

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. 127 autre l'article 7 , dont quelqu'un avait fait le relevé.

Article vu. « Les sommes au-dessous cles^ K quelles les pièces seront censées être tombées » dans les régies , demeureront jlxéés j COMME « ELLES l'ÉTAIEJSIT DAMS l'aD/CIEN KÉGLE- >j MEIST j a 1,200 livres pour les représentations ■» d'hiver y et à 800 Hures pour les représentations » d'été,....

Arrélons-nous un moment : ceci mérite un double examen.

Cet article 7 semblait d'abord n'élre fait que pour rappeler, confirmer, donner enfin force de loi à l'usurpation sur les auteurs insérée en 1767 dans un règlement non communiqué, lequel avait abusivement porté la chute dans les règles, de 5oo livres, où elle était depuis cent ans, à la somme de 1,200 livres.

Voilà bien la confirmation d'un règlement secret, que l'on veut appujer, en 1780, après vingt-trois ans d'abiis, de l'autorité d un arrêt du conseil.

Usurpation, possession, oubli du principe , et sanction , voilà comment les trois quarts des droits s'établissent.

Mais pourquoi s'arrêter en si beau chemin , ont dit les comédiens? En coulerait -il plus de

sanclionner lout de suite une autre usurpation nouvelle et du même genre ? Les auteurs sont bonnes gens : essayons; et l'on a fait ainsi la suite de l'article :

j> sans que pour le calcul de ces

« sommes ( 1^200 livres et 800 livres) on puisse w demander d'autre compte ÇUE CELUI DE LA îJ RECETTE ÇUI SE FAIT A LA PORTE. »

Certes, cette phrase n'est la confirmation d'aucun article existant , d'aucun règlement quelconque; ici l'on saule à pieds joints par dessus la pudeur et l'honnêteté, pour donner, pendant qu'on y est, la même sanction d'un arrêt à un autre abus introduit sourdement à la comédie depuis celui des petites loges.

Ainsi les comédiens, assistés de leurs conseils, qui avaient déjà diminué le sort des auteurs dé plus de moitié, en fesant glisser, en lySj, dans le règlement non communiqué , que la chute dans les règles ( alors au-dessous de 5oo livres ) aurait lieu pour l'avenir lorsque les pièces tomberaient à 1^200 livres de recette j ainsi les comédiens, dis-je, profitant de ce que le silence, la faiblesse ou la bonhomie d«s auteurs avait laissé passer et subsister cet abus, essayent en 1780, non seulement de sanctionner par un arrêt l'ancien accroissement abusif de 5oo liv. à 1,200 liv. , mais encore de porter lout d'un coup, par u.a

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. 129 second accroissement plus abusif, la somme de 1,200 livres à celle de 2,000 livres; car 1,200 liv. prises sur la seule recelle de la porte , et 800 tiv. de la recelte des petites loges (oubliées dans ce dernier compte) , font tomber les pièces dans les règles juslemenl à la somme de 2,000 livres de recelle entière.

Ainsi ( car on ne peut le présenter sous trop de faces) les auteurs , à qui je venais de faire restituer, par la sévérité de mes calculs, plus d'un tiers de leurs droits usurpés sur le compte abusif de chaque représenlalion , reperdaient lout d'ua coup par cet arlicle d'arrêt , sur leurs droits entiers, les deux tiers retranchés du nombre des représentations ; car si , pour tomber dans les règles à 1,200 livres de recette , et perdre sa propriété, un auteur avait pu jouir du fruit de vingt séances, il n'en devait plus espérer que douze, allendu que 1,200 livres sont à 2,000 liv<, de recette^ comme vingt représentations sont à douze. Ici la preuve est complète de la plus mauvaise volonté, de quelque part qu'elle vienne; et les g-ens de lettres auraient dû me reorarder comme un lâche complice de celte usurpation , si je l'avais passée sous silence.

Outré d'une pareille conduite, et muni de cet étrange arrêt, je vais à V^ersailies (26 avril 17S0) faire les plus vives représenlulions à M. Amelot.

i5o COMPTE RENDU

J'explique le motif de ma plainle, et j'apprends que le ministre, étranger à tous ces détails, avait regardé le projet d'arrêt qu'on lui avait présenté, comme le résultat de notre accord avec la comédie. Ehl comment le ministre ne s'y serait-il pas trompé! M. Jabineau, avocat, et conseil de ïa comédie, en apportant le projet à Versailles, avait assuré qu'il était minuté de concert avec moi, ce qui l'avait fait expédier sans difficulté.

Non seulement les conseils de la comédie l'avaient assuré au ministre, mais ils en avaient tellement imposé à M. le maréchal de Duras , qu'ils étaient parvenus à lui faire écrire à M. Amelot que cet arrêt était fait de concert avec les auteurs, tandis qu'il est bien prouvé qu'aucun d'eux n'en avait jamais eu connaissance. On alla même jusqu'à publiera Paris que j'avais donné les mains ou présidé secrètement à sa rédaction.

Cette ruse tendait à m'atlirer les reproches des auteurs , et à me faire abandonner leurs intérêts , par l'indignation d*une pareille injure.

En elTet , mes confrères m'en parlèrent avec amertume. Ce trait de ma part leur paraissait l'accomplissement des avis qu'on leur avait lait donner phisieurs fois , que je m'entendais avec les supérieurs de la comédie pour jouer les gens de lettres.

J'avais désabusé le miiiijlre; je désabusai niùs

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. loi confrères, en souriant avec eux de la malatlressè de nos adversaires; et je courus, le 2 mai 1780, chez M. le maréchal de Duras, qui , toujours rempli de son ancienne bienveillance , et mé voyant si bien instruit des moyens qu'on avait employés pour tromper le niinistre , voulut bien me dire que la chose n'était pas sans remède ; et que si je lui communiquais mes observations sur cet arrêt , il prierait lui-même M. Amelot d'en expédier un aulre sur le nouveau plan que je projetterais.

En pareille occasion, perdre un moment eut été d'une imprudence impardonnable. Je fis mes ob^ servalions sur l'arrêl dans la même journée, et je pris la liberté de demander , dès le second jour, un nouveau rendez-vous à M. le maréchal de Duras, qui eut l'égard délicat de me l'accorder pour le lendemain , 4 mai. Je m'y rendis , accompagné de MM. Saïuin , Marmonlel et Sedainè , commissaires, et de W^\.. Biet ^ Ducis , Chamfort et Qudin, nos confrères ; car je me fesais un point d'honneur d'être lavé devant eux , par iatlestalion de M. le maréchal de Duras, de la fausse imputation d'avoir connu un seul mot de cet arrêt injuste, avant son expédition.

Ce premier point bien éclairci , nous présentâmes nos observations sur l'arrêt, et M. le maréchal les IrQUva si justes, qu'il voulut bien nous

réilérer l'assurance de signer la rédaction du nouveau projet d'arrêt , aussitôt que je l'aurais achevée sur ce nouveau plan; ajoutant qu'il avait déclaré la veille à l'académie française , qu'il était Fennemi juré des injustices que les comédiens fesaient aux gens de lettres. Il n'y eut donc encore que des grâces à lui rendre.

Je revins achever la nouvelle rédaction ; et le 6 mai 1780, jour queM. le maréchal m'assigna pour la iuiporler, M. Des EnLelîes, inlendantdesmenus, etdeuxdes premiers comédiens français , MM. Prévilîe et Monvel, s'étant trouvés comme par hasard chez lui , je le suppliai de les admettre à la lecture que j'allais lui faire du projet d'arrêt , désirant ne rien dissimuler à personne de mes travaux ni de leurs motifs.

A la lecture de l'arliclc 7 , le plus important de tous , M. Préville fit une observation qui me force à le rapporter ici tel que je l'avais rédigé.

Art. 7. Les sommes au-dessous desquelles les pièces seront lombécs dans les règles , demeureront fixées comme elles étaient dans l'ancien règlement, à 1200 liv. pour les représentations d hiver, et 800 liv. pour les représentations d'été. Bien cnlendu que, pour ce calcul , toutes les recelles brûles, sans aucune déduction de frais et sous quelque dénominalion que ce soit, rentrent dans la recette brûle de la porte dont elles ont

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. i53 été successivement retranchées. Et cela , seîon la lettre et l'esprit de l'accord fait enlre les ailleurs et les comédiens, signé d'eux tous, des premiers gentilshommes de la chambre , approuvé , confirmé par S. M. , et annexé au présent arrél.

M. Préville observa donc aae , vu l'abondance de la recette ordinaire, si la comédie était forcée de jouer les pièces nouvelles jusqu'à ce cju'eîîes tombassent à 1200 liv. de recelle enlière , le public, las de les voir si long-temps , abandonnerait le speclacle ; car , y ajant déjà 800 liv. de recefle par jour en petites loges, aucune pièce ne pouvait plus tomber l'élé dans les règles, et l'hiver elles y tomberaient tout aussi peu, puisque la plus mauvaise pièce donnerait au moins 4oo liv. de recette casuelle à la porte : ce qu'il ne disait pas , ajouta-t-il, pour loucher à la propriété des auteurs , mais afin qu'on cherchât un moyen d'euipêcher une pièce , usée pour le public, de traîner long-lemps à la plus basse recelle.

Je répondis que la remarque était jusle , vX qu'il ne fallait pas que le public soulïiit de la loi qui fixait la propriété des auteurs à un certain taux, mais que cet inconvénient ne venant que d'une recelle constamment abondante , el, qui donnait chaque jour un produit assuré plus coiisidérdhle que les frais du spectacle ^ il y avait un moyen simple de ménager tous les intérêts ,

104 COMPTE REiSDU

tjiù élallde restiluer au droit des auteurs, sur le iruit de chaque représentation-} ce que le respect dû au public forcerait de retrancher sur le nombre des représentations.

Je rappelai encore ici le principe de la chule dans les règles» dont l'esprit n'avait pas été de dépouiller un auteur vivant dans la vue d'enririchir les comédiens ; mais seulement de permettre à ce^ derniers de cesser de jouer une pièce , lorsque la comédie yP/'Oi^t^^/^ à V auteur c^uG le goût du public était usé sur l'ouvrage , puisqu'elle n'avait Jait en recette que ses frais deux fois de suite, ou trois fois par intervalle : ce qu'il ne faut jamais oublier.

La chose fut bien débattue ; et enfin M. le mar réchal me proposa , par esprit de conciliation, de porter à i5oo liv. de recette entière le terme où les comédiens pourraient cesser de jouer régulièrement une pièce nouvelle. El moi, qui voulais la paix autant que lui, je consentis à ce sacrifice, a cette augmentation de cent écus en faveur de la comédie , pourvu que l'auteur conservât son droit de propriété sur sa pièce, s'il plaisait un jour aux comédiens de la reprendre ; et ce , tant qu'elle ne serait pas tombée deux fois de si^ite (1 1 200 liv. de recette, etc. J'écrivis sur-le-champ yiu bureau de M. le maréchal cette addition de

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. i35 clause à l'arlicle j*^ , et elle me sembla le terminer à la satisfaction de tout le monde.

Pendant que je la rédigeais , les deux comédiens français s'entretinrent un moment dans une pièce voisine avec M. le maréchal; et lorsqu'ils rentrèrent , on me demanda si, pour compenser cette conservation de propriété des auteurs, je ne consentirais pas que les pièces nouvelles fussent jouées de deux jours l'un, sans distinction de grands et de petits jours , afin d'aller plus vile et de représenter par an plus d'ouvrages nouveaux , ce qui plairait fort au public.

On craignait sans doute que je n'acceptasse point la proposition , car sitôt que j'eus dit que je n'y voyais point d'inconvénient, M. le maréchal me proposa d'y soumettre les auteurs par ma signature, et comme chargé de leurs pouvoirs. Je consentis à le faire, pourvu toutefois qu'on accoutumât le public à ce changement , en rompant Tordre des jours de la comédie, et donnant, sans distinction de grands et de petits jours, pendant trois ou quatre mois, des tragédies ou comédies anciennes , avant de soumettre à cette épreuve les ouvrages nouveaux. Ce qui passa pour arrêté-

La rédaction de l'article fut faite tout de suite, et signée de moi pour les auteurs ; elle le fut aussi de M. le maréchal de Duras, et de MM. Préville et Monvel pour les comédiens. J'ai celle minute-

i3ô COMPTE RENDU

entre les mains; cl j'appuie sur ce mot, parce qu'on ne lardera pas à jng-er de quelle importance celte minule est devenue pour démêler l'intrigue élevée conlre ce second arrêt du conseil.

Je fis mettre au net la minute entière du projet de l'arrêt : le 9 mai j'en portai l'expédition à M. le maréchal de Duras , avec celle minute^ pour les confronler ; et M. le maréchal , après en avoir pris lecture , écrivit de sa main , audessous du dernier article immédiatement (je dis de sa main ) :

« Ce projet m'ayant été communiqué , je prie :» M. Amelot de vouloir bien veiller à son exécu- 3> lion. Paris, ce q mai 1780.

55 Le Marîéchal Duc de Duras. »

Et sur-le-champ , au même bureau de M. le maréchal , j'écrivis au-dessous de sa signalure :

« Ce projet d'arrêt du conseil ayant été com- M muniqué à l'assemblée des auteurs dramatiques ^ » ils ont chargé le soussigné , l'un de leurs coni- » missaires et représentants perpétuels , de sup- 3) plier M. Amelot de vouloir bien lui faire donner 3> la plus prompte expédition. Ce 9 mai 1780.

» Garon de Beaumarchais. >»

Si ce n'est pas là marcher en règle et conserver tous les égards, je n'ai plus aucune notion de la

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. 107 manière oiiverle et trancbe clonl on doit se comporlor en afFaire iniporiante.

On fît un paquel du tout, qui fut envoyé à M. Anielot , à Versailles; et M. le maréchal en était si content, que j'obtins, dans celle même séance , qu'on livrerait à mes observations un nouveau règlement ignoré des auteurs, et qu'on avait annexé au premier arrêt secret dont nous venions de réparer les loris , sous l'offre que je jRs de n'insister vivement que sur les articles qui intéresseraient personnellement les auteurs.

Ce règlement me fut remis deux jours après par M. Des En telles , intendant des menus. Je le trouvai fait absolument dans le même esprit que le premier arrêt du conseil non communiqué : partout un dessein formé d'asservir les auleurs aux comédiens, d'cnvalrir leurs droits et de les dégoûter du théâtre, comme gens dont on croit n'avoir plus aucun besoin pour vivre agréablement.

Presque tous les arlicles en furent refondus sur le modèle du règlement dont on a lu le préambule dans ma première partie ; el le 1 2 mai 1780, M. le maréchal de Duras, toujours plein de bienveillance, en entendit la lecture devant quatorze auleurs dramatiques, et Tintendant ou commissaire des menus. Dans celte assemblée , les ar^ ticles siibirenl encore quelques retranchements

i38 COMPTE RENDU

et addilions ; puis on en fit une seconde lecture publique; et M. le maréchal de Duras en ajaiil paraphé tous les bas de pages et additions en marge, arrêta le règlement en ces termes, et le signa :

« Arrêté le présent règlement avec toutes les » modifications et augmentations qu'il contient , 5' tant dans le corps des articles que dans les w marges; et je prie M. Amelot de vouloir bien « l'annexer tel qu'il est, ne varietur , à l'arrêt î> du conseil, à l'expédition duquel il donne ses 5> soins actuellement. Ce 12 mai 1788.

» Le Maréchal Duc de Duras. »

Il est impossible de rien ajouter à la reconnaissance des auteurs , et à la satisi'action qu'en ressentit M. le maréchal ; il porta la grâce et la bonté jusqu'à dire aux quatorze personnes qui le remerciaient : puisque dous êtes contents , Messieurs , ce jour est le plus beau de ma vie , et vous me trouverez inébranlable dans ces dispositions.

Cet arrêté, ces corrections, ces paraphes, cette signature , et ce que M. le maréchal avait écrit de sa main au bas de l'arrêt , le ^ mai , et ces procédés touchants d'un chef respectable de la comédie , ne doivent pas sortir de la mé-

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. iSg moire du lecleur ; on en verra les conséquences avant peu.

Je fis faire deux copies collationnées de ce règlement , tel qu'il venait d'être arrêté : l'une fut remise à M. le maréchal de Duras ; j'eus l'honneur d'envoyer l'autre à M. Amelot, le lo mai , après en avoir certifié l'exactitude en ces mois , ■au-dessous de l'arrêté de M. le maréchal de Duras :

Je soussigné y Vwi des commissaires et représentants perpétuels des auteurs dramatiques ^ ccrtijîe que V original du présent règlement ^ signé , arrêté et paraphé a toutes les pages j additions en marge , par M. le maréchal duc de Duras y en présence de quatorze députés de la littérature dramatique , aujourd'hui 12 mai 17^80 ^ est resté en dépôt dans mes mains ^ avec tous les papiers relatifs ci la présente affaire , pour que je puisse répondre de la fidélité de la présente copie que je certifie conforme à l'original.

Signé Caron de Beaumarchais,

Je joignis dans le même paquet une copie collationnée de l'accord à l'amiable fait entre les comédiens et les auteurs , signé de toutes les parties , pour être aussi annexé à l'arrêt du conseil que M. Amelot fesait expédier ; el le paquet fut ç^dressé à M. Robinet , avec la lettre suivante.

i4o COMPTE RENDU

a. A Paris, i5 mai 1780.

J'ai riionneiir , Monsieur , de vous adresser une copie bien coilationnée el cerlifiée v érilable , du rcglemenl fiùt pour la comédie française, et une copie aussi coUalionnée et cerlifiée de l'accord enlrc les auleurs el les comédiens ; pou? les deux pièces êlre annexées à la minute de r arrêt du conseil , dont je suis chargé de vous renouveler la demande en douule expédilion , l'une adressée a M. le maréchal duc de Duras pour la comédie j et l'autre adressée à moi pour le dépôt des auteurs dramatiques. Il ne nous restera que des remercîmenls à vous faire; et l'ordre enlier des îrens de lettres me charj^-e de vous les présenter d'avance, el de vous assurer de la très-haute considération el parfaite reconnaissance, avec lesquelles nous avons l'honneur d'èlre.

Monsieur ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Signé Cahon dk Beaumarchais , j)our fous les auteurs dramatiques.

M. le maréchal de Duras vous renvoie ici le premier arrêt du conseil ^)ùiir lannihilcr. »

M. le maréchal de Duras crut devoir écrire à M. Amelol <lo son coté , pour \c prier de lui

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. i4i adresser une ieltre au nom du roi , par laquelle S. M. défendait à tous comédiens ou autres personnes j de Jliire aucune observation sur V arrêt et le règlement actuels , tels qu'ils venaient de sortir j et ordonnait qu ou eût à les exécute}' a la lettre j etc.

M. le maréchal espérait par là se mettre à couvert de nouvelles criailieries de la comédie : il se trompait.

M. Ameîot envoya, le 20 mai 1780, une expédition de l'arrêt, en parchemin, à M. le maréchal de Duras , et une autre semblable à moi , pour être conservée au dépôt des auteurs. Il écrivit à M. le maréchal, au nom du roi, la lettre demandée; et M. le maréchal ordonna sur-le-champ l'impression de l'arrêt du conseil et du règlement y annexé : j'en ai vu les dernières épreuves entre les mains de M. Des Entelles.

Puis lout-à-coup voilà les comédiens, les comédiennes, et les avocats leurs conseils, qui accourent chez M. le maréchal de Duras, et qui, malgré la lettre du ministre et la défense qu'elle contenait au nom du roi, le tourmentent sur tous les articles de l'arrêt dans lesquels ils se prétendent lésés. M. le maréchal, outré, leur déclare qu il n'en veut plus entendre parler, et que, s'ils ont des observations à faire, ils peuvent s'adresser, s'ils l'osent , au ministre.

Leur douleur amère portait sur ce que les pièces de théâtre , disaient-ils , ne tomberaient plus dans les règles du vivaîit de leurs auteurs , et de ce qu'ils n'auraient plus la liberté de traiter à forfait, c'est-à-dire d'acheter à fort bon marché les ouvrages qu'on leur présenterait à la lecture.

On conçoit combien M. le maréchal dut être irrité de cette conduite; il me fit inviter, par M. Des Enteiles, d'en aller raisonner avec lui (le 27 juin). J'eus l'honneur de l'enûi-ager de toutes mes forces à écouler les observations des comédiens, parce qu'ils ne dispulaient apparemment que faute de les bien entendre . et parce que c'est en quelque sorte altérer la bonté d'un acte que d'empêcher d'autorité les gens qu'il intéresse d'en discuter la teneur et de la bien éclaircir. J'allai même jusqu'à lui représenter que Messieurs ses collègues, moins fatigués que lui , verraient peutêtre avec peine les comédiens recourir aune autre autorité que la leur.

L'article 7 , qui les blesse le plus , lui dis-je, ne contient aucune innovation, si ce n'est un sacrifice de ôoo livres par représentation que vous nous avez engagé de faire à la comédie pom^ le bien public, et que nous avons fait. La fin de cet article rappelle uniquement l'état naturel et la loi du droit d'auteur expliquée dans tout le cours de Turlicle. Mais conjme je venais d'admettre

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. i45:

au nom des auteurs, une reslriction de 5oo livres sur nos droits, peut-être agréable au public, certainement utile aux comédiens, maisdoinmageabîe à nous seuls, il m'avait paru nécessaife d'ajouter, pour qu'on n'abusât pas de cette restriction : Sans que pour cela V auteur perde son droit de propriété j pour toutes les Jt^is cjue les comédiens joueront sa pièce alors mise^au répertoire ^ lacjuelle ne cessera de lui appartenir que lorsque la recette totale brutCj et sans aucune déduction de frais y suivant la spécification de Uart. l\. de l'accord des auteurs dramatiques et des co^ niédienSj aura tombé deux fois de suite à y etc. , d'après un règlement contre lequel Je re7wnce ù, réclamer. Tel est l'article 7; pouvait-il être plus, clair, plus légal et plus modéré?

M.le maréchal et M. Des En telles en convinrent, et furent si frappés de la clarté de celte explication, qu'ils me proposèrent de voir M^ Gerbier chez lui, pour lui démontrer que l'article était simple , et sans aucune innovation que le sacrifice de 5oo livres fait de noire part à la comédie.

Je répondis que M^ Gerbier le savait aussi bien que moi; que, par ces procédés étranges, il avait certainement entendu se délivrer dé, moi, el me fermer sa porte; que néanmoins j'allais l'inviter à se trouver chez M. le maréchal, où je me rendrais moi-raôme à jour indiqué. Et j'écrivis , ia lettre suivante à M^ Gerbier^ le 00 juin 17S0:

i44 COMPTE REINDU

« Je ne sais, Monsieur, ce que vous pensez de 3* notre allercas; mon avis est qu'il ne doit pas >j y avoir de bavardage intermédiaire entre ce »j que je dis de vous et ce que vous pensez de 5» moi. Je suis prêt à répéter en votre présence >j ce que j'ai dit tout Laut: c'est qu'avoir fait un » arrêt du conseil et un règlement contraires aux « principes de l'accord que nous terminions en » commun chez vous; c'est que, les avoir faits dans » le temps même où, de concert, nous tâchions » de rapprocher les acteurs et les auteurs , et 3j que, avoir envoyé cet arrêt et ce règlement au » ministre, en lui f'esant dire et écrire que cela 3> se fesait d'accord avec moi , à qui l'on n'en jj avait rien dit, est un procédé si étrange, que » je n'ai pu m'empêcher d'en être fort blessé.

» Or, celui qui a fait le règlement et l'arrêt M sans m'en parler, n'est-ce pas vous? Celui qui M a dit à M. Robinet que j'en étais d'accord , y> n'est-ce pas M. Jabineau, votre confrère? Et 3i la personne à qui on Ta fait croire, et qui l'a j' écrit au ministre, n'est-ce pas M. le maréchal >* de Duras?

y> Dans mon premier ressentiment , j'ai répondu » à ceux qui m'invitaient d aller chez vous exa- » miner les réclamations de la comédie, que vous » n'aviez pu avoir d'autre intention que de me « fermer votre porte en me traitant aussi mal ;

AUX AUTEURS DflAMA';riQUES. i45 3» mais comme l'intérêt du théâtre français me « louche beaucoup plus que le mien, j'oublie î> volontiers ce dernier pour ne m'occuper que 3» de l'autre ; et j'ai l'honneur de vous prévenir » que je dois aller lundi , à onze heures , chez « M. le maréchal de Duras , pour agiter de nouai veau celte affaire. Si vous n'avez pas de ré- 35 pug-nance à vous y rendre, j'aime mieux la » traiter avec vous qu'avec tout autre , parce « que, bornant ma prétention modeste au seul » honneur d'avoir raison , plus mon adversaire » aura de lumières , moins je craindrai d'être " contredit par un faux ou fol argument, dont » le privilège appartient aux comédiens.

j>. J'ai l'honneur d'être, avec toute la considé- » ration que vous m'avez refusée ,

3> Monsieur, votre, etc.

Signé Garon de Beaumarchais.

M^ Gerbier m'écrivit en réponse (2 juillet 1780) qu'il était trop accablé d'aiFaires pour pouvoir entrer dans aucun détail ni vérification de tout ce qui s'était passé. Il ajoutait : « Si je ne devais 33 aux comédiens mes soins en qualité d'un de M leurs conseils , je renoncerais tout-à-fait à me î> mêler d'une allaire dont il n'aurait jamais âû

î46 COMPTE RENDU

3> être question , après l'accord que j'étais parvenu

» à conclure à la satisfaction de MM. les auteurs.»

Ainsi M<^ Gerbier refusait un éclaircissement dont je m'étais bien douté qu'il n'avait pas besoin. Cependant il avait un mémoire tout prêt pour les comédiens; et, malgré ce qu'on vient de lire dans sa lettre , il avait cependant minuté un troisième arrêt du conseil, destructeur du second, et fait sur le plan du premier , qu'on n'avait pas osé soutenir.

Cependant les comédiens , d'accord avec M*^ Gerbier, écrivaient à MM. Saurin et Marniontel, mes confrères, et non à moi, qu'ils avaient ordre de M. le maréclial de Duras de les prier de se trouver ce même lundi chez M*^ Gerbier , pour travailler à cette affaire.

Poussés ainsi à bout . la comédie et son conseil fuyaient tant qu'ils pouvaient la clarté que je versais journellement sur leur intrigue; et dans l'espoir de séduire ou de tromper deux des commissaires des auteurs qui n'avaient pas suivi leurs démarches aussi sévèrement, ils les invitaient seuls, sans M. Sedaine et sans moi , à une assemblée chez M^ Gerbier; ils compromettaient M. le maréchal de Duras , en abusant de son nom pour m'exclure ; et M<^ Gerbier , qui n'avait le temps de se mêler de rien, se mêlait de tout ; et l'affaire

Aux AUTEURS DRAMATIQUES. i^f dont (par sa letlre ) il rernsait de s'occuper en ma présence le lundi , chez M. le maréchal de Duras, il se proposait de la terminer en mon absence lé même lundi.

Et pour qu'on ne croje pas que j'en impose sur les petites menées des comédiens, voici leur iettre du 6 juillet 1780, à M. de Marmontel.

« Monsieur ,

» Monseigneur le maréchal de Duras ayant « témoigné à la comédie cju'il désirait qu'elle » pût se concilier avec MM. les auteurs, et vou» » ayant indiqué avec M. Saurin comme devant » être les représentants de MM. les auteurs dans w cette conciliation , la comédie a saisi avec emii' pressement ce moyen de rapprochement ; et , »> par sa délibération de dimanche dernier , en « acceptant la nég'ociation projetée, elle a ajouté » la proposition d'un troisième auteur ( M. Bret) , " pour départager les deux aiitrés en cas de w division dans les avis.

« D'après cette délibération , MM. du conseil w (c'est-à-dire M« Gerbier) m'ont chargé d'avoir j> l'honneur de vous proposer une première as- » semblée lundi à midi, chez M« Gerbier, quai » Malaquai. Je vous prie , Monsieur , de me faire » savoir si ce jour et l'heure vous conviennent ^

i48 COMPTE RENDU

-» pour que j'avertisse tous ceux qui doivent se

» trouver à cette assemblée.

» J'ai l'honneur d'être avec respect ,

>j Monsieur, votre, etc.

Dj: La Porte , secrétaire de la comédie française.

Mes collègues , étonnés d'une invitation qu'on avait eu grand soin de me cacher, se transportèrent chez M. le maréchal de Duras ce jour même, pour s'expliquer sur celte nouvelle intrigue de la comédie.

Personne, lui disent -ils, ne sait mieux que vous, M. le maréchal, que les travaux et tous les soins de celle affaire ont été confiés à M. de Beaumarchais, conjointement avec nous; qu'il a toutes les pièces du procès entre les mains , et qu'il n'est ni décent ni possible qu'aucun de nous accepte une assemblée où M. de Beaumarchais ne soit pas appelé.

M. le maréchal de Duras leur répond qu'il n'a nulle connaissance de la lellre , ni de la malhonnêteté des comédiens ; qu'il désapprouve infiniment leur conduite à mon égard, et que cet abus de son nom est une audace dont il doit se ressentir; que loin d'écarter M. de Beaumarchais de

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. i^g la suile de celte aïFaire, qu'il trailait depuis trois ans avec lui, il se disposait au contraire à lui écrire et à l'inviter à la seule assemblée dont il fût question, pour le vendredi d'ensuite, chez M. le maréchal de Richelieu , où l'on lâcherait de rapprocher les esprils et les intérêts de tout le monde.

M. de Marmontel répondit en ces mots à la lettre du secrétaire de la comédie :

« 7 juillet.

» Je viens , Monsieur , d'avoir l'honneur de j> voir M. le maréchal de Duras. L'arrang-ement 3i qu'il a pris avec M. le maréchal de Richelieu , » lève toute difficulté. Je vous prie de dire à >j MM. les comédiens que , s'il m'est possible » d'être à Paris le jour de l'assemblée , j'j porj> terai, ainsi que MM. mes collègues , l'esprit de j' concorde ou de conciliation qu'on a droit d'al- » tendre de nous; persuadé que les intérêts des D gens de lettres et celui des comédiens , bien « entendus , n'en doivent jamais faire qu'un.

« J'ai l'honneur d'être , etc.

3j DE Marmontel. »

Cependant les comédiens , qui croyaient avoir réussi à écarter l'homme dont ils redoutaient le coup d'œil austère , s'en donnaient le triomphe

i5o COMPTE RENDU

en public. Ils répandaient que M. le maréchal d® Duras, oulré de ce que je l'avais trompé, en cliançfeant à mon çj-ré les articles de l'arrêt , venait de me fermer sa porte , et de transmettre à d'autres personnes le pouvoir de suivre leur affaire. Beaucoup de gens le croyaient et le répétaient.

Je reçus l'invitation pour l'assemblée du vendredi chez M. le maréchal de Richelieu , et l'on ne parla plus de celle indiquée chez M*^ Gerbier. La petite intrigue eut la petite confusion de son petit échec ; et quant à la personne qu'on s'était promis d'écarter , elle continua de marcher pai' siblement à son but , comme s'il ne fût rien arrivé. Je me rendis, le i/i juillet 1780 , chez M. le maréchal de Richelieu , accompagné de MM. Saiirin et Sedainej M. de Marmontel , troisième commissaire , étant à la campagne , fut suppléé par M. Bret.

Cependant la comédie , qui a plus d'une ressource , ne désespérait pas encore du succès ; elle se flattait que , hérissé de calculs et de définitions , toujours à cheval sur les principes , ne pouvant souffrir qu'on en tirât de légères ou fausses conséquences, et devant plaider devant six grands seigneurs , protecteurs nés des comédiens , et plus accoutumés à commander d'un geste à la comédie qu'à suivre une discussion

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. i5i pénible qui eût rapport à elle, j'aurais du dessous; et que je ne tiendrais pas devant 1 éloquence parlière, agréable et facile de M*^ Gerbier, soutenue du sufFrag"e des six supérieurs de la comédie , de deux intendants des menus, des confrères de M.^ Gerbier , et de quatre comédiens , tous défenseurs de la même cause.

Il m'a paru que le plan de M^ Gerbier était de faire passer à celte assemblée un troisième projet d'arrêt du conseil , absolument minulé sur le plan de ce premier , que mes observations avaient fait évanouir : il le tenait tout prêt dans sa poche.

Mon plan à moi fut de poser un premier principe du droit des auteurs , et de montrer tous les abus qui l'avaient progressivement altéré ; de prouver ensuite que mes travaux, depuis quatre ans, étaient une chaîne de notions déduites les unes des autres , et qui établissaient si lumineUjsemenl le droit des auteurs , que les comédiens et leurs conseils avaient été obligés de le reconnaître ; témoin l'accord fait à l'amiable entre les auteurs et les acteurs. Les débats durèrent pendant neuf ou dix heures.

Mais voyant enfin qu'on ne m'entammait pas , on voulut passer outre , et rayer d'autorité ce septième article : le moment était pressant; je protestai contre. On trouva l'acte et le mot peu

i52 COMPTE RENDU

respecluenx pour les SLipérieurs de la comëdie ; on me le dit avec humeur ; et moi , qui ne prenais point le change sur une querelle ainsi détournée de son objet , j'assurai de nouveau tous les grands seigneurs, devant qui j'avais l'honneur de parler , de mon profond respect; mais j'ajoutai que le respect dû au rang n'entraînait point le sacrifice du droit ; et je continuai de protester contre tous changements quelconques de l'article sept.

Ainsi l'arrêt du conseil, du 12 mai 1 780 , signé Amelot, et dont j'avais reçu, de ce ministre, l'expédition en parchemin depuis deux mois etdemi, fut maintenu par moi dans toute son intégrité, quoiqu'on n'eût cessé dans toute cette séance de le traiter d^ arrêt subreptice ou surpris y et quelquefois ( par bonté pour moi ) de simple projet d'arrêt.

La discussion ou plutôt le débat s'échauffait, lorsque M® Gerbier, comptant sans doute sur les bontés de M. le maréchal de Duras , se permit de lui dire , en montrant les députés des auteurs avec dédain : M. le niaréclial , s'ils jie veulent point de notre arrêt ^ livrez-nous leSj et laissez faire aux comédiens j ils "i^ous en rendront bon compte. Cette phrase , très-offensante pour tous les auteurs dramatiques , me fit monter le feu au visage ; je pris la liberté de me lever et de rompre la séance.

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. i53 Ea me retirant, je m'aperçus bien qu'on fesait peu de cas de ma protestation, et que, regardant comme arrangé ce qui n'avait pu l'être , on se disposait à faire passer au ministre le projet d'arrêt de M« Gerbier, comme absolument fixé par le fconsentement unanime des parties.

En conséquence ;, et pour donner à ma prolestestation toute la force dont elle était susceptible, le lendemain je fis signifier l'arrêt du 12 mai aux comédiens , et je chargeai l'huissier du conseil de leur remettre la lettre suivante :

« Messieurs ,

M La signification que je vous fais faire aujour- M d'hui, tant en mon nom que stipulant les in- 3» térêts des auteurs dramatiques mes confrères , M de l'arrêt du conseil d'état du roi, du 12 mai « 1780, portant règlement des droits des auteurs » dramatiques , n'est point une déclaration de » guerre de ma part ; il n'est aucun de vous , » Messieurs , dont j'aie personnellement à me j> plaindre ; et nul n'aime et n'estime autant que » moi le beau talent de plusieurs d'entre vous.

» Mais, dans une assemblée tenue vendredi der- 3j nier chez M. le maréchal de Richelieu , les avo~ î» cats vos conseils ont paru douter de l'existence « de cet arrêt : el dans le cas de son exislenc<?

i54 COMPTE RENDU

5> prouvée , ils ont été jusqu'à le qualifier , en votre

M nom , d'nrrét subreptice ou siwpris.

« Si ces imputations viennent d'une autre cause j> que de l'ignorance oii vous êtes de l'arrêt, et » de la manière dont il a été rendu , la signifi- « cation que je vous en fais faire va vous mettre 3> à portée de poursuivre les prétendus auteurs 3> de la surprise faite à Sa Majesté , dans une » affaire qui vous intéresse, ou de désavouer ce 3> propos imprudemment avancé en votre nom.

» Un autre motif de la signification de cet '> arrêt, est que les intérêts de plusieurs auteurs » et les miens en particulier soulTriraicnt trop >♦ d'une plus longue inexécution de quelques-uns « de ses articles. Comme il j a deux mois et demi w qu'il est expédié et envoyé à MM. vos supéî> rieurs et à noits, je demande qu'il soit exécuté, j> sans prétendre vous ôter le droit de repré- « sentation, et avec le désir sincère de pouvoir >' adopter pour mes confrères et pour moi, tout » ce qui sera proposé pour le rapprochement et » la conservation de nos droits respectils.

» J'ai l'honneur d'être avec considération ,

» Messieurs ,

» Votre , etc.

» Caron de Bjœaumarchais. »

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. iî)5

*" En conservant ainsi de mon mieux les droils des auleurs , et défendant l'arrêt- qu'on voulait attaquer , je ne renonçais pas à l'espoir de parvenir à une conciliation raisonnable ; je fesais la guerre d'une main , en proposant la paix de l'autre.

Les comédiens furent se plaindre à M. le maréchal de Duras de la significalion que je leur fesais faire , comme d'un altentat contre l'autorité souveraine ; et moi de mon côté j'eus Thonneurde l'en prévenir , pour justifier la précaution que je venais de prendre.

C'est maintenant que je dois expliquer comment cette foule de précautions cjue j'avais prises , lors de la discussion et rédaction de l'arréldu 12 mai 1780 , et dont j'ai prié le lecteur de ne pas perdre la mémoire , sont devenues très -importantes : elles le sont devenues à tel point, que si j'eusse manqué d'en prendre une seule , je demeurais entaché sous l'accusation bizarre d'avoir fabriqué, transcrit et fait signifier aux comédiens un faux arrêt du conseil et un faux règlement : puisque, malgré toutes les preuves que j'ai prodiguées du concours de M. le maréchal de Duras à la formation de cet arrêt , de la foule de ses discussions contradictoires , de ses consentements, adhésions , signatures , paraphes sur toutes les pages , lettres au soutien , etc. ; etc. , il passe pour

constant , au moment où j'écris, que l'arrêt en parchemin que j'ai fait signifier aux comédiens n'est pas plus le véritable arrêt du conseil , que le règlement y annexé n'est le vrai règlement discuté, arrêté , signé et paraphé par M. le marechai de Duras , mais un arrêt et règlement de ma façon , dont jamais M. le maréchal n'a eu connaissance.

On est tenté de me croire en démence au récit d'une pareille folie ; mais on cessera de rire, quand on saura qu'entre autres preuves de ce fait, le 8 août dernier, M. le maréchal de Richelieu, dont la bonté pour moi ne s'est jamais démentie , mais auquel M*^ Gerbier venait à l'instant d'assurer la vérité de ces accusations , me demanda fort sérieusement si j'attesterais bien par écrit que je n'avais rien changé aux minutes des arrêts et règlements signés par son collègue le maréchal de Duras ^ en les fesant signifier aux comédiens ?

Je ne sais s'il prit mon ctonnement pour de la confusion ; mais, sur ma réponse que je trouvais un peu dur qu'il parut en douter , il me dit que je lui ferais le plus grand plaisir de signer la déclaration qu'il allait écrire lui-même en mou nom. Il se mit va son bureau , où il écrivit l'énoncé qui suit :

« L'arrél dont M. de Beaumarchais demande

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. iSy 3> l'exéculion, est l'expédi lion fidèle de la minute « signée el paraphée par M. le maréchal de DuraS;, j» après discussion contradictoire, sans qu'on y » ait ajouté un seul mot ; celte minute est entre 5> les mains de M. Amelot , et M. le maréchal de » Duras a écrit à M. Amelot pour lui demander 3> une lettre au nom du roi, que M. Amelot a « envoyée , et que M. le maréchal de Duras a « dans les mains, par laquelle le roi fait dé- 3> fense à tonte personne de s'opposer à l'exé- « culion de cet arrêt, el même d'y faire aucune » observation ; et M. de Beaumarchais consent 3> à essuyer le déshonneur public , s'il y a un mot 31 dans cet exposé dont il ne fournisse la preuve; w et s'il a fait signifier autre chose que ce même « arrêt en parchemin , dalé du 12 mai 1780, tel » qu'il l'a reçu de M. Amelot ^ ni fait aucune i> aulre signification ou opposilion. »

M. le maréchal voulut bien m'en faire la lecture, et me dit, avec un regard de linx : « Le plus difficile n'élait pas de l'écrire ; mais c'est de vous le voir signer que je suis bien curieux. »

Je pris la plume et j'écrivis au bas de la déclaralion :

Je soussigné certifie tout l'exposé ci -dessus conforme à la plus exacte vérité, et Je me dé-

uoue à r exécration publique j si je n'en prouve

pas tout le contenu. Ce 8 août 1780.

Signé Caron de Beaumarchais.

J'ajoutai de suite au-dessous:

"J'ai de plus entre les mains l'original du ré- 3> g-lement dont l'expédition est aussi remise à 3) M. Amelol, et qui est annexée audit arrêt du » 12 mai 1780, lequel, discuté et rédigé en pré- » sence et avec M. le maréchal de Duras, de- M vant quatorze auteurs, est paraphé à toutes les '» pages et à tous les renvois, et enfin signé par M M. le maréchal de Duras , même date que >> dessus.

» Caron de Beaumarchais. »

Jamais étonnement ne fut égal à celui de M. le maréchal de Fàcheheu, quand il lut ce que j'avais écrit. Par ma foi, me dit t il, // est absolu^ ment impossible de ne vous pas croire j et dès ce moment je ne doute plus de rien de ce que vous me direz- j mais avouez qu'il j n^ je ne sais de quelle part^ une injcrnale méchanceté dans tout ceci! — Doutez encore , je vous prie, M. le maréchal, jusqu'à ce que l'honneur de me juslidcr par les faits, ait effacé la honte que je sens d'en avoir eu besoin. Gardez mon écrit, daignez m'en faire délivrer seulement une expédition ccr-

AUX AUTEURS DRAMATIQUES. i5g lifiée de vous : elle sera mon tilre pour meltre au plus grand jour ma conduite modérée, celle des auteurs, et leurs droits usurpés; tout ce qu'on a tenté pour se maintenir dans cette usurpation, et leurs procédés pacifiques pour en obtenir la restitution. Depuis quatre ans ils m'ont confié leurs intérêts; aucun propos de leur part, mémoire, épigramme ou sarcasme, ne leur est échappé : ce n'est faute assurément ni de chaleur nide ressentiments légitimes ; mais plus ils ont été modérés et patients, plus il est juste enfin qu'une loi émanée du roi fixe le sort et l'état des auteurs, et les mette à jamais à l'abri de pareilles vexations. — Je suis de votre avis, dit M. le maréchal, et je commence à concevoir où vous avez puisé toute la chaleur de votre plaidoyer dans notre dernière assemblée; il n'est pas défendu d'avoir un peu de colère quand on est autant outragé.

M. le maréchal me remit la copie de ma déclaration, et écrivit au bas :

Je certifie que la présente copie est conjhrme à l'original resté entre mes mains. Ce 2 1 août 1 780.

Le Maréchal de Pvichelieu.

J'ai fait part aux auteurs, mes constituants, de ce qui venait d'arriver; ils m'ont ordonné de

i6o COMPTE RENDU

rendre le compte exact qu'on vient de lire, et

qu'il est temps de résumer. Mais trop d'objets

rassemblés ont souvent rompu le fil des idées qu'il

importait d'établir; il faut le renouer en peu de

mots.

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