A NOUE
rable , belle et saincte compaignie , la où il estoi plus heureux qu'il ne luy appartenoit ; et traistre, pour l'avoir trahi et livré à la mort. Que gaigna-l-il par là, si-non pour le monde, que les Juifs, après s'en estre servis, se mocquerent de luy, l'eurent eu mespris et horreur ? et quand il leur rendit leur argeut, ils n'en firent compte comme de ce qui esloit. Et quant à Dieu, il fui condamné de luy aussy tost , et misérablement envoyé aux enfers.
Je voudrois bien sçavoir quelle tant grande louange acquit Brutus pour avoir tué Caesarson bienfaicteur, qui l'avoit tant aynié, tant favorisé et monstré ce qu'il sçavoit de la guerre en celle de la Gaule. Encor dict-on qu'il estoit son fils, pour l'avoir engendré de Servillia, qu'il entretenoit. Ce ne fut pas tout , il luy sauva la vie dans la battaillc de Pharsalc, l'ayant recommandé à tous ses soldats et ceux de son camp, sur-tout de luy sauver la vie et le luy emmener vif ;ccqui fut faict, dont ileut une joyeext résine : et pour récompense de tant de biens, luy conjura sa mort, luy bailla quasy les premiers coups, se fondant sur une sotte opinion qu'il y alloit du service de la pairie et de la respublique et de son grand interest. V rayment ouy ! Que la patrie puis après luy fit de grands biens et rcscompenses ! Il s'en alla de la ville comme un meurtrier et banny. seul et dcsguisé, cl luy et ses compaignons, l'un passant par une porte , et l'autre par l'autre. Toutesfois, au bout de quelque temps , ils assemblèrent quelques grandes forces, qui furent cause du livrement de la battaille de I'hilippcs, où luy se tua misérablement ; et avecques luy de tous les autres conjurés n'en eschappa un qui ne mourust misérablement. Voylà la rrsconipensedemes ingrats, ! quelque prétexte qu'ils ayent d'estre tant zeltés à leur patrie ; et n'y eut à la fin aucun qui ne les mesestimast tous. Comme, certes, un si gallant homme que Caesar ne dcbvoit eslre ainsy traicté par les siens; et pour un si tache traict Brutus en eut de belles offrandes de sa patrie pour rescompense de son ingratitude envers son bienfaicteur.
Charles I , roy des deux Sicilles , duc d'Anjou, et frère au roy sainct Louys, ayant en sa prison Henry d'Kspaigne, qui luy avoit esté très-ingrat des bienfaicts receus de luy, et l'ayant recueilly qu'il ne sçavoit où aller (caj
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son frere Pavoit chassé d'Espaigne), pour rescompense le quitta , et s'alla accoster de Corradin, et l'assister le jour de la battaille qu'il perdit; ne le voulut punir de mort, pour luy avoir donné la vie, par les prières de l'abbé de Mont-Cassin, sainct religieux, mais le fît attacher par le col comme une beste, et mettre dans une cage de fer , et le fit pourmener par toutes les villes du royaume, servant de spectacle à tout inonde, et de risée. Ainsy fut-il rescompensé de son ingratitude, et hay et mocqué dun chascun.
De nostre temps, en nos guerres civilles troisiesmes, il y eut un certain Montravel, natif de la Brye, gentilhomme ( à ce que l'on disoit), mais en cela pourtant derogea-t-il à sa noblesse, lequel, pensant faire un grand service au roy, enireprit et résolut de tuer M. de Mouy, qui l'avoit nourry page et cslcvc et poussé aux armes ; et de faict il le fit, car après la battaille de Montcontour perdue pour les huguenots, ainsy que M. de Mouy eut choisy pour soy la ville de Nyort, comme d'autres firent d'autres villes pour rompre le cours de la victoire de leurs cnnemys, et s'estant allé pourmener hors de la ville pour la contempler et voir la force et la foiblesse, voicy venir ce Montravel, monté sur un bon cheval , résolu , qui donna un coup de pistoile à son maistre, le trouvant tout désarmé ; et puis se sauve au camp de Monsieur, nostre gênerai, auquel il se présente et raconte son beau coup. A l'instant il fut assez bien venu , et de Monsieur, et d'aucuns du conseil et autres ; mais pourtant si fut-il abhorré de tous ceux de nostre armée, si bien que personne ne le vouloit accoster, pour avoir ainsy si perfidement et proditoircment tué son maistre et son bienfaiclcur, encor qu'il cust fait un grand service au roy et à la patrie pour leur avoir exterminé un ennemy très-brave et très-vaillant, et qui, après M. l'admirai (car M. d'Andelot estoit mort), n'y en avoit point de pareil pour leur nuire. Et luy fut commandé de se retirer en sa maison, comme ne se fiant nullement en luy; car qui fait de tels coups en faict plusieurs autres, jusqu'à ce qu'on l'envoya quérir pour tuer M. l'admirai , comme assassincur ; mais il le faillit ; et ne fut pas mort de sa main sans d'autres qui réparèrent sa faute au massacre de la Sainct-Barthelcmy.
Que devint-il, pour fin, ce Montravel? 11 eut deux compaignies telles au siège de La Ro-
chelle, où il perdit ses escrimes, et ne put pas bien jouer de celle du garde-derriere, car je ne vis jamais homme si estonné en siège que cestuy-là; et peu se trouvoit en factions, si-non à garder quelque chetif quartier qui luy estoit donné; et quand il vouloit se fourrer parmy les avtres compaignies, un chascun le fuyoit comme la peste. Après il vint à la cour, où il demandoit tousjours quelque chose, et par importunité l'oblenoit, craignant qu'il ne fist aux autres ce qu'ils luy avoient faict faire ; et de faict il eut pension, comme si ce fust esté le lueur du roy, non pas pour tuer le roy, mais gagé par Sa Majesté pour tuer les autres. Il eut de plus le privilège d aller dans Paris et le Louvre, jusques dans la chambre du roy, tousjours couvert et armé de pistolles, luy sixiesme, d'autant qu'il estoit menacé ; mais pourtant quand il entroit dans la chambre du roy nul ne le vouloit accoster. Un chascun le detestoit et abhorroit, mesmes le roy dernier Henry III , si bien qu'il lui fil def fendre sa chambre ; et n'y vint plus , sinon dans le Louvre, mais estonné, la veue basse et la carre d'un tel homme qu'il estoit. Enfin M. de Mouy aisné fils , brave et courageux gentilhomme, ne pouvant plus traisnersi long-temps la mort du pere sans esti c vengée , trouvant ce Montravel dans la rue, l'attaqua si furieusement qu'il le tua; mais le malheur fut qu'un des satellites dudict Montravel tira un coup de pclrinal audict M. de Mouy, dont il mourut, et n'eut le loysir de jouyr du fruit de la vengeance, sinon que la gloire luy en demeura immortelle après sa mort. Voylà comme il en prend à telles gens cl fort justement.
Or, advaut que finir ce discours d'ingrats, et comme il ne leur est bienséant d'oublier et ne recognoistre leurs bienfaicteurs, pour le plus beau de tous exemples j'allegueray cestuy-cy, qui se trouve aux histoires de Savoye. Le comte Edouard de Savoye, le jour de la battaille de Varcy, qui fut donuée entre luy et le Dauphin de Viennois, où il fut pris par un seigneur de Dauphiué, nommé Auberjour de Maleys; mais, parce qu'il ne pou voit le garder seul, le sei gneur de Tournon aperceut comme ledicl comte se vouloit deffaire de luy et combattoit tous-! jours; courut avecques sarouppe, et arresterent tous deux ledicl comte prisonnier; lequel, comme ils se mettoicoien dcbvoir de le désarmer, et luy
M. DE LA NOUE
aster son armet, le jeune seigneur de Bosclet, accompagné" du seigneur d'Autrement . le recourut d'entre les mains d'Auberjour et du seigneur de 'l'on mon ; lesquels, voyans leur proye s'enlever de leurs mains, s'escryerent à haute voii : qu'on leur donnast secours, et envoyèrent un trompette à messire Albert , seigneur de Sassonnage, luy dire qu'il picquast avec sa trouppe pour ayder à reconquérir le comte de Savoye leur prisonnier qu'on avoit recouru. Mais le seigneur de Sassonnage, portant grande amitié et debvoir au comte Edouard, rit la sourde oreille, feignant d'estre empesché ailleurs contre ses ennemys ; dont fut recouru iedict comte, et emmené en lieu de seureté par ses gens. Or fout noterqu'un peude tempsauparadvant, ledict seigneur de Sassonnage, estant ambassadeur en France, avecques charge de demander une fille au roy en maryage pour M. le Dauphin son seigneur, tumba en un grand inconvénient et danger de sa vie, pour avoir tué le seigneur d'Aigreville , grand-maistre d'hostel de France , qui avoit respondu audict de Sassonnage , que le roy n'estoit délibéré de donner sa fille à un tel pourceau qu'estoit le Dauphin son maistre; pour laquelle responseledicl deSassonnage mit l'cspée au poing et tua ledict grand-maistre : dequoy le roy indigné commanda aussy tosl de le prendre et en faire l'exécution du meurtre; ce qui eust esté faict , et eust eu ledict Sassonnage la teste trenchée. n'eust esté le comte Edouard de Savoye, qui pour lors estoit à la cour de France, qui le fit esvader et sauver , et luy donna moyen d'esviter la fureur du roy. Ainsy le seigneur deSassonnage, ne voulant estre ingrat àrendroit de celuy dont il tenoit la vie, donna aussy moyen audict comte de se sauver de labaltaille. Et n'est, par ainsy, nul plaisir perdu entre les gens de bien. Je croy que guieres ne se trouvera un plus beau exemple de belle reconnaissance que cestuy-là , et ne sçauroit-on assez louer ledict seigneur de Sassonnage.
Un autre bel exemple avons nous de Noradin , Soudan de Damas, lequel, un jour que Baudouin, roi de Hiérusalem eut faict quelques courses sur les Sarrazins et Arabes, et eut faict un grand
il luy fit assister de tout ce qu'il put en ses couches, et luy fit all?tler (ne pouvant mieux) son enfant par une chamelle qui ne venoit que d'avoir un fan , et puis la fit reconduire et rendre en seureté à son mary. Ce Soudan , au bout de quelque temps, recognoissoit ceste gracieuseté et courtoisie, sauva la vie audict Baudouin dans une place assiégée desdicts Arabes; et si fit bien mieux, car, quelques années après, ledict Baudouin venant à mourir sans enfans, ordonna par sa dernière volonté que son corps fust porté de Barulh à Hiérusalem pour y estre inhumé, là où il fut fort pleuré et regretté, tant des siens que des estrangers qui s'y trouvèrent. Aucuns des principaux du conseil de Noradin s'efforcèrent de luy persuader de courir sus aux chrestiens, et qu'il n'y fit jamais meilleur , cependant qu'ils s'amusoient aux pleurs et à l'enterrement de leur roy; mais Noradin ne le voulut jamais, tant pour les vertus de ce grand roy qu'il admirait, et qu'il ne vouloit qu'on le perturbast en son enterrement, que pour la recognoissance de la courtoisie passer : et ainsy laissa aux vivans célébrer les obsèques de leur roy. Quelle bonté de barbare , qui efface force chrestiens que je scay ! A grand peine M. de La Noue eust-il fait à l'endroict de M. de lorraine comme fit ledict sieur de Sassonnage , quand il l'cust tenu ainsy à sa mercy, veu que de loing il l'abbayoil et luy nuysoit le plus qu'il pouvoit.
En nos guerres ci villes, en la battaille de Jarnac, le feu comte Gayasse, brave et gallant gentilhomme italien, qui s'estoit trouvé en phisieurs bons affaires pour le service du roy, et mesmesau siège de Sienne avecques M. deMontluc, et mourut en Dauphiné ( lorsque le roy Henry III tourna de Poulogne) en titre.de mareschal de camp, et fut tué en une rencontre ; il fut soupçonné, et non à tort, d'avoir sauvé M. de Teligny, qui par cas estoit tumbé entre ses mains; mais, d'autant qu'il avoit receu plaisir de luy, le voulut recognoistre en une si belle occasion : par-quoy le fit esvader, sans sonner mot, tout bellement du champ de battaille, et le conduisit hors du vainqueur, sans en vouloir faire sa parade au gênerai et à
butin sur eux, tant de biens que de personnes, l'armée, comme plusieurs pleins de vanité et
ingrats eussent faict, ny sans crainte d'en estre repris ny en estre en peine; car il ne luy alloit ladicte femme vint à accoucher en plein chemin; ' rien moins que de la teste pour le droict de la
dont entre autres s'y trouva la femme du Soudan ; et ainsv qu'il se retirait chargé de son butin ,
OUATRIESME DISCOURS.
guerre. Monsieur, nostre gênerai , le sceut comme par une suspicion sourde; car il y avoit joué son jeu seur cî sans bruit, si bien que par aucune vive apparence ny conjecture vraye on n'en eust rien sceu juger sainement ; si n'en fut- il inquiété nullement du gênerai , ains en fut loué, et de luy et des gnllants de l'armée, et fort estimé , pour avoir esté si bien à l'endroict de son amy.
Le marquis de Richebourg, autrement de Renly, n'en fit de mesmes à l'endroict dudict M. de La Noue; car encor qu'il luy eust obligation de tout ce qu'il sçavoit de la guerre dèslors qu'il alla en Flandres (j'ay escrit cecy, s'il me semble, ailleurs1), quand il fut pris on ne le recognut nullement, jusques à faire fort peu de cas de luy et le rudoyer , et parler fort bravaschement à luy, et s'en servir au lieu où il le mena en forme de triomphe , non de magnificence, mais de risée et de desdain; et dict-on que, luy ayant esté remonstré par aucuns de ses privés à le traicter plus honnorablement, et selon son mérite et sa fortune, et l'obligation qu'il luy avoit, il n'en fit aucun cas, si-non, je pense, que tout ainsy que ledicl M. de La Moue avoit faict à sa patrie et à son roy et autres, il estoit nécessaire et très-juste qu'on luy en fist de mesmes.
Pompée usa de pareil à l'endroict de Perpenna, lequel, après qu'il luy fut mené prisonnier, le fit mourir tout incontinent; ne méritant en cela d'estre blasmé ny condamné d'ingratitude, comme mal recognoissant des bons services , tours et plaisirs que ledict Perpenna luy avoit faicts en Sicille, ainsy comme aucuns le chargeoient ; mais plustost doibt estre loué de grande magnanimité , pour avoir sauvé toute une république que ce meschant homme accusoit par des papiers qu'il monstra à Pompée, qu'il ne voulut voir pourtant, qu'il avoit retiré de Scrtorius; aussy que ce maraul ne meritoit de vivre, pour avoir tué son gênerai et son capitaine, qui valoit plus que luy, et duquel il avoit receu une infinité de plaisirs cl de courtoisies.
Il faut que je fasse ce petit conte d'un de nos François, qui fut le cardinal Balue, du temps du roy Louis XI. Son premier advancement fut qu'il fut simple valet de l'cvcsque d'Angers, de la maison de Beauveau , dont j'en ay cognu
» Ci de**», tersle
la race bonne et noble. Il fut eslevé par luy en biens et grandeurs , et puis le donna au roy Louis XI, qui aymoit fort les gens subelins d'esprit; et, pour ce qu'il le trouva à son gré, le fit evesque d'Evreux et puis cardinal. Estant monté si haut , comme ingrat s'oublia , et en son Dieu et ses maistres. Il commença premièrement en Dieu, et puis en son maistre premier, dont il fit de si mesebants rapports faux au roy, qui croyoit légèrement, qu'il adjousta roy à ses parolles; et, par frauduleuses informations qu'il fit faire, il fit desclarer inhabile à l'evesché , et se fit par conséquent ( cela s'entend) conférer par le roy ladicte evesché. Ainsi il deffit son premier maistre et bienfaicteur; et puis il fut traistre au roy, son second maistre, par mille trahisons qu'il luy fit, et intelligences qu'il avoit avecques le duc de Bourgoigne et autres ses ennemys ; dont il luy fit espouser une prison fort estroicle et rigoureuse pour onze ans, non sans soupçon de poison, à la mode de ce roy, qui sçavoit ainsy chastier ses gens traistres et desloyaux; ce qui fut bien employé : et ainsy devrait -on faire à tous les infidèles et ingrats; le monde en scroit plus net qu il n'est.
Or, voylà comme il prend mal aux ingrats , et très-bien aux recognoissans , et selon la volonté et permission de nostre Dieu, lequel abhorre et maudict les uns , et ayme et bénit les autres , mesmes que nous encourons son indignation et courroux lorsque nous luy sommes ingrats , et ne recognoissons les biens qu'il nous a faicts; et gaignons sa grâce lorsque nous les recognoissons, en nous recommandant fort dans ses sainctes loix; et sa saincte église aussy nous commande expressément de prier Dieu pour nos bienfaiteurs. Et aussy que de tout temps immémorial , voire après la création du monde, les bienfaicteurs sont advant les roys, cela est assez notoire; et, d'autant que l'antiquité va devant les roys. J'alleguerois force autres aulhorités cl exemples sur ce subject; mais je n'aurois jamais faict , et aussy que le champ en est si beau, si planturëux, qu'il y faut un meilleur agriculteur, et plus excellent que moy, pour le bien cultiver, agencer, adorner, et embellir de belles parolles.
Voylà le discours qu'en fit ceste honneste personne que j'ay nommée. Et quant à moy,