ET COMMENT ELLES VALENT BIEN AUTANT QUELQUESFOIS QUE LES COMBATS
J'ay souvent ouy dire à de grands capitaines et généraux d'armées, que les retraictes belles et les demeslemens de combats méritent bien autant de louanges que les exécutions, chose n'estant si difficile en guerre que celle-là- Et le capitaine qui faict une belle retirade devant son cnnemy, est bien autant à estimer que celuy qui le combat; d'autant, disoient-ils , que le moindre capitaine qui aura du cœur peut combattre et bien se retirer. Sur lequel subject nous en avons une infinité d'exemples, tant antiques que modernes. Et d'autant que j'ay protesté de n'en produire point d'antiques, pour estre trop cornm uns et sceus d'un chascun , je n'en produiray que de nos modernes; et pour le premier, j'en preudray un du marquis de Pescayre, don Fernando d'Avalos. Ce brave marquis donc ayant chassé les François de Testât de Milan, avecques M. de Bourbon ; et ayant esté persuadé et fort pressé par luy pour passer en France, il vint à son très-grand regret en Provence , quasy en despit de luy, porque sabia bien,decia él, que la naturaleza de todos los desterrados es tal, queconvidados de una muy pequefta esperanza,fâcilmente se envuelven en qualqiiiera dificultad ; y que , en los princ/'pios de las cosas, no mieden ningun peligro con la razon ;y que mayor locitra no podia ser que, con un capitan desterrado, que en publicojuicio liabia sido condenado port roy dor , y con tan poco exército , emprender de combatir un reyno riquisimo en donde los Franceses, aficionados al nombre real,
estaban acostumbrados , no solamente por amornatural, pero quasi por servit obediencia, à série fieles, y aun quasi adorar el roslro de su rey, como si fuese una gran deidad oculta; abominando grandemente el nombre de traydor, y no habiendose jamas rebelado alguno de ellosjamas contra su rey legitimo. Pero, confiando en el valor de sus soldados y ànirno, emprendlô la guerra , y pasô
Et d'abordade allèrent assiéger Marseille, gardée si bien par ceux qui estoient dedans qu'ils y firent très-mal leurs besoignes. Et s'y voulant opiniastrer, le roy eut loisir de s'armer et aller à rencontre d'eux , faisant si bonne diligence, y ayant premièrement envoyé M. de Longuevillc et luy après, qu'il fallut à M. de Bourbon et au marquis songer à faire leur retraicte el à grands pas pour estre si vive-
1 Parce, disoU-il, que le naturel des homme» bannit de leur pairie est tel, que, conviés d'une petite espérance, facilement s'embrouillent en quelque difficulté que ce soit, et jamais, au commencement des choses, ne mesurent le* périls avec la raison ; et qu'il n'y avoit folie plus grande qu'avec un capitaine bauny et déclaré en plein jugement traître, et avec petites forces, s'embarrasser et entreprendre de faire la guerre dans un royaume où les François, très affectionnés au nom royal, avoient accoustumé, non-seulement par amour naturel, mais quasi par vile servitude et commandement, à estre fidèles, voire quasi adorer le visage de leur roy, comme si cestoit quelque doité occulte; abominant grandement le vilain nom de traistre, desquels n'en avoit eu d'aucune mémoire qui se fust rebellé de son roy légitime. Toutesfois, se confiant en la valeur et courage de ses soldats il entreprit la guerre et passa
CINQUIESME DISCOURS
ment poursuivis par le roy et ses forces, que i ce fui à eux à faire si grandes et vilaines traictrs par ces chemins raboteux de ces hautes, cl horribles à voir seulement montaignes , des Alpes, qu'on en ouyt jamais parler de (elles.
De tal manera, dicen los Es pa fioles } que los soldados, en veinte y très dias de viage, hicieron su camino con tanta presteza y vaciencia, que , estando quasi todos sin zapatos , se cubriéron los pies desollados con cueros recientes de animales. Y, porque la artilleria non podia can.inar, el marques con un f'uego hizo romperla , y pusb los pedazos del métal en beslias de cargo ;y por eso , aunque trajese consigo mas de doce mille carruages à beslias de carga , no dejeô un solo bagage de soldado en camino tan largo y enojoso , y asi todos- sanos y salvos llegâron à Pavia, lugarde toda seguridad, y pasâron el Po >.
'Foule ccsle diligence et belle relraicte est digne à estimer en la façon de laquelle le roy les pressoit, et telle qu'entrant par une porte dans Milan, .son ennemy passoit par l'autre. Le marquis se nionstra là un très-habile et grand capitaine. Aussy dit-on de luy que de S3 nature n'estoit grand vanteur, mais ne se peut engarder qu'il ne s'en vantast et en fist une grande ostentation, comme disent les Espaignols.
De esta sola tiazaîla y retirada , que en ninguna cosa fué semejante à huyda , de gran admiracion dicen que acostumbraba gloriarse el marques de Pescara, siendo en olra manera muy comedido en blasonar de si mismo, callando con singular modestia las cosas que le traian loor; dando â entender que d estaba contento solo con aquel fruto de gtoria que ténia puesto en la propria conciencia, el quai florecia dichosa-
1 I>e telle manière , dînent le» Espagnol», que les soldats, en vingt-trois journées de voyage, firent leur chemin arec tant de prestesse et de nécessité, qu'ettans tons quasi sans souliers, étaient cnntrainris d'envelopper et couvrir leurs pauvres pieds, tout espinés et csgrat ignés, de quelques cuirs faicts de fraisches peaux de bestes. Et, parce que l'artillerie ne pouvoit suivre, le marquis la fit rompre avec du feu, et en fit mettre les pièces du métal sur des bestes de charge : et, encore qu'il eust en son camp et tirast après lui plus de doute mille bestes de charge el de carreage, il ne demeura en chemin un seul chetif bagage de soldat; et ainsi sains et sauves arrivercul à Pavie , lieu de seureté, et passèrent le Pa
mente mas en boca agenaque en propria ».
Et certes , il falloit bien que ce brave marquis estimast bien ceste retraicte pour un grand exploict de guerre , puisque ses beaux combats il taisoit, et en ceste retraicle ne se pouvoit garder qu'il ne se louast grandement , comme tous grands capitaines l'ont louée , et surtout M. le conneslable 2, qui aydoit fort à luy donner la chasse pour ce coup.
Une autre belle retraicte fit ce brave Philibert de Chaslon, prince d'Orange, le non-pair de la Flandres de ce temps-là, lorsqu'il se retira si bravement après avoir faicl tous les beaux debvoirs deguerreavecquesune fort petite arméesortie du sac de Rome : car encor qu'elle y fust entrée grande, si n'en sortit-elle de mesmes, estant le naturel des soldats, après s'eslre enrichis d'un grand butin, se desbander et s'en aller; pour attirer au combat M. de Lautreqc , deux fois plus fort et plus puissant que luy, s'estant campe devant sa barbe à Troyc, dans la Pouille, pour lui empescher le chemin de Naples , et M. de Lautreq ne l'ayant voulu combattre ny recevoir à la battaille, encor qu'il eust très-grande apparence de la victoire, et eust respondu : «Je o ne puis donner la battaille, sans y perdre beauci coup de gens de bien , mais je les aurai la corde a au col; » d'autant qu'il altendoit Horace Baglion , qui amenoit les vieilles bandes noires de Jehan de Medicis, qui estoient le principal, voire tout le nerf de son armée. Ce qu'ayant sceu , Philibert, la nuict d'entre un vendredy et samedy fit mettre toutes les campanes 3 des mulets dans les coffres, et sans sonner trompettes ny tambours deslogea, prenant le chemin des bots droict vers Naples; et laissa M. de Lautreq planlé et campé avec sa bravade et jactance gasconne et son allier rudoyeraent , qui portoient grands dommages certes à ses grandes vertus en jurant son obé, car c'estoit son
1 De ce seul faictet relirade, qui en nulle chose ne fut pareille à une fuite, comme d'une chose de grande admiration, on dit que le marquis de Pescayre s'en «ouloit fort Glorifier; estant autrement fort arreaté à parler et bla«.onner de soy-mesme , taisant avec une grande modestie les choses qui luy tiroientà louange : donnant à entendre qu'il estoit assez seul content avec le fruit de gloire qu'il tenoil en sa propre conscience, lequel fleurissoit mieux el plus heureusement ea la bouche dautruj qu'en la sienne.
* De Montmorency.
* GochettM ou sonneltet.
* D'AUCUNES UETRA
serment ordinaire, il envoya après,quelquegendarmerieet cavallerie; et donnèrent sur la queue, et en deffirentquelqvrs-tms, mnis bien peu pour ce coup. Il fit la leçon à ce grand capitaine. Encor dict-on que , sans qu'il sapperceut d'une apparence de mutinerie parmy les Espaignols, lansquenets demandans leurs payes, ainsy qu'ils firent en arrivant à Naples , ledict prince eust pris une autre resolution , mais possible ne fustclle esté si louable que cc^te rctraicle.
J'ayouydire a aucuns anciens que, lorsqu'il fallut à l'admirai Bonnivet abandonner du tout Testât de Milan, y ayant esté très-mal mené de messieurs de Bourbon et de Pescayre , et des soldats impériaux, à la retraiefe qu'il luy fallu t faire à Romagnono , que firent messieurs de Bayard et Vandencssc qui en avoient la charge, estant ledict admirai Bonnivet blessé, et se faisant porter en litière, s'ils n'y fussent esté tués, que la retraicte s'en alloit estre des plus signalées. Dès qu'ils furent morts , un chascun perdit cœur, ayant perdu leurs principaux chefs et appuys, et s'en allèrent tous a ladesbandade et en desordre ; de sorte que les impériaux en eurent tel marché qu'ils voulurent. Et disent les Espagnols qu'ils leur prirent sept pièces d'artillerie, que les soldais menèrent dans Milan , bien ramées et couvertes de feuilles d'arbres, en signe de grand triomphe. Tant que messieurs de Bayard et Vandenesse demeurèrent en vie , tout alla bien, et se retiraient nos François tousjours en fuite de loup; mais leur mort apporta tout deuil , tout malheur et toute confusion. On dit que M. l'admirai en ayant donné totale charge deceste retraicte à M. de Bayard (M. du Bellay y met M. de Sainct-Pol, mais l'cspaignol ne faict mention que de messieurs de Bayard et Vandenesse), luy recommandant surtout l'artillerie qu'elle ne fust prise, M. de Bayard luy respondit : « Monsieur, j'eusse fort « désiré que le roy et vous m'eussiez donné ceste «charge en fortune plus prospère et heureuse «que l'advanture me traicte; je feray en sorte j «que tant que j'auray la vie, je la deffendray ] «si bien que l'ennemy n'en triomphera point.»
Et ainsy qu'il le dit il le tint très-bien, demeurant tou s jours serré, sur la queue , et rendant tousjours quelque gentil combat. Mais le malheur fut qu'il eut une grande mousquetade dans l'espaule , qui le força de la douleur de
CTES DE GUERRE. 01
mettre pied à terre: et soudain, ayant esté assisté des siens , et le voulant desarmer et porter sur des picques (car il n'y avoit soldat qui ne l'aimast et ne l'honoras! plus que le gênerai), il pria chascun de se retirer et sauver, a Car, «quant à moy, dit-il, je veux mourir dans le «champ où j'ay combattu , n'estant bien séant a «un grand homme de guerre de mourir autre- «ment qu'armé de toutes ses armes. »
Et ainsy que les soldats espaignols , poursuivant la victoire, le voyant estendu , luy demandèrent qui il estoit , et qu'il se rendist : «Ouy, dit-il, je me rends à M. le marquis de « Pescayre ; » dont tous les espaignols commencèrent à le louer grandement, disans :
Que se maravillaban mucho del gran juicio de tan valeroso nombre, el quai sabiendo muybien que lasuprcma autoridad del gobierno estaba en poder de don Carlos de Lanoy , y del duque de Borbon, quisiese antes rendit se al marques que à ellos; dando à enlender que el renombre de guerra ganado con valor verdadero, y con hechos illustres, era muy mas noble y honrado, que no el que se gana con el juego de la fortuna amorosa,y con el soberbio favor de los reyes del mundo
M. le marquis aussy le récent fort hcnnorablement, et luy bailla des gardes pour l'avoir en recommandation que no recibiese ninguna violencia ni injuria de ninguno soldado avariento, 6 ignorante, porque era menester que persiguiese los enemigos *.
Ledici marquis le voyant en tel estât, s'escria aux soldats : Ea ! soldados, Victoria tenemos; porque es muerto el capitan Bayardo 3. Et luy fit tous les honneurs du monde pour si peu de vie qu'il luy restoit, et les meilleurs traietc-
1 Qu'ils s'emerveilloient fort du Grand jugement d'un si valeureux homme, lequel sçachant bien que la suprême authorilé du gouvernement a'pparlcnoit a don Charles de Lanoy et M. de Bourbon, néanmoins il aima mieux se rendre au marquis qu'aux autres, sçachant bien que le renom de la guerre, Baigné par une vraie vertu et par illustres faicts, est plus bonnorable que ceiuy qui se gaigne par le jeu de la fortune amoureuse, ou par la superbe faveur des roys.
• Qu'il ne reeeut nulle violence ni injure d'aurun soldat avare ou ignorant de l'art de la guerre; car il luy falloit poursuivre l'ennemy.
« Soldais, nous avons la victoire , puisque le capitaine
Bayard est mort.
92 CINQUIESME DISCOURS
mens ; ayant commandé luy faire tendre un pavillon fort superbe sur le champ mesme, et un lict pour se reposer; et mourut ainsy sans jamais se désarmer.
Y asi muriô armado en eî campo, como lo Iiabia siempre deseado '.
Après sa mort , le marquis honora son corps de superbes obsèques, et le renvoya aux siens honnorablement , qui l'emmenèrent en France. Ce fut lors qu'il dicl à M. de Bourbon ces belles parolles que M. du Bellay a mises dans ses Me-
et puis se met sur sa retraicte, menant l'atantgarde, et laissant sur la queue et l'arrierc-garde M. le Dauphin son fils, qui pensant une fois donner batlaille comme il desiroit (car il estoit du tout courageux et homme de main), Sadiclc Majesté tourna bride soudain pour secourir : mais il n'en eut grand besoing, car l'empereur, ayant desbandé Ferdinand de Gonzague, son lieutenant gênerai , pour aller après avecques toute sa cavallerie légère, et quelq ue harquebuscrie espaignolle , pour les amuser en alten-
— i — 0..^..w , iw uiuuon iu entendant le gros qu'il menoit , ne fut rien faict si-
MlSlHMf I \> ,1 il • a» nn^nn»» n n.Xn J A I .],. — . I .... ....
suivoit lennemy, et passant auprès de M. de Bayard, et le voyant en si piteux cslat, luy dict : « Monsieurde Bayard, j'ay grand'pilié de vous. » Lequel luy respondit : o Mais moy, Monsieur, «de vous, qui combattez contre vostre Dieu, «vostre roy et vostre patrie; et moy, je meurs «les armes à la main pour les def fendre. »
Je suis esté un peu long en cest incident , et crains qu'on ne me coulpe 1 de m'est re ainsy extravagué. Toutesfois , parlant si bien de ce grand personnage , tout peut passer sous ceste belle monstre.
Et , pour retourner encor à nos relraictes , auxquelles tend nostre discours, pour en parler de celle que le feu roy François fit devant Lindrecy : Landrecy ayant esté assiégé par l'empereur fort furieusement d'une très-grande puissance (car il avoit dix-huit mille Espaignolsdes vieilles bandes , six raille Anglois, selon le concordat entre luy et le roy d'Angleterre, et treize mille chevaux , tant de ses vieilles ordonnances de Naples, des Pays-Bas et des Clevois) ; le roy résolut de secourir ceux de dedans, qui avoient si bien faict que rien plus, tant à se bien deffendre qu'à bien assaillir. Aussy leans y avoit-il deux bons chefs , le capitaine La Lande et M. Desse. Il dresse donc une armée , mais non si forte que celle de l'empereur, et vient à sa barbe avitailler et renforcer sa place ; et non sans en adverlir l'empereur; car le jour advant , assez près de Landrecy, fit tirer une volée de canon I toute son artillerie, pour faire signal à la ville qu'il n'en estoit pas loing, et leur donner courage. Et , s'approchant le lendemain , envitaille, renforce, faict ce qu'il veut ;
I Et liasi mourut tout avoit toujours «oubaité.
• yu'oo lc m'accuae.
non quelque petite escarmouche, où le seigneur d'Andouiu, fort favorisé de M. le Dauphin , fut tué, et quelques autres, pour s'estre adventurés mal à propos , comme un jour je l'ouys conter à M. l'admirai. Nonobstant, le roy se retira parmy les bois à Guyse, ayant faict ce qu'il avoit voulu fort heureusement, et n'ayant rien perdu. Et ce fut à l'empereur à se retirer en son camp , et puis à lever totalement le siège de Landrecy. Pour conclusion , le roy secourut sa ville à la barbe d'un grand empereur, et enfin se demcsla de battaille, et se retira : ce qui ne fut peu de resputation pour luy, toutes choses bien pensées; et fut estimé, non-seulement des siens, mais des estrangers, qui affirmoient avoir esté la plus belle chose qu'il fit jamais.
En quoy faut noter une chose de ces deux grands princes, en laquelle ils trompèrent tous ceux de leur armée; car l'un et l'autre publioient parmy leurs gens qu'ils vouloient donner battaille. Lc roy, pour dire tout haut 1 qu'il vouloit voir si l'empereur estant en personne, serait aussy heureux en battaille comme il avoit esté par ses licutenans à La Bicoque et à Pavye, et que c'estoit chose qu'il avoit le plus souhaicté de l'y voir, et de s'attaquer de sa personne ù la sienne, s'ils se pouvoient rencontrer. De l'autre costé , l'empereur , au partir de Gueldres, avoit faict du brave, et s'estoit vanté qu'il irait jusqu'à Paris pour voir ce qu'on y faisoit ; mais ny l'un ny l'autre ne firent ce qu'ils avoient dict. Voyez quelles ostentations de princes qui ne firent que donner dans le vent ! Aussy faut-il bien souvent qu'en telles choses ils bravent plus et fassent peu, tiennent mines bravasches et pleine de vanité : car cela importe, ainsy
« Parce qu'il disoit tout haut.
D'AUCUNES RËTRAICTES DE GUERRE
que j'ny ouy dire à de grands capitaines,
* n or que la honte leur tombe sur le front de n'avoir joint leur effet avec leurs parollcs. Mais ces princes et les grands sont subjects à boire plus de honte en telles choses que les petits; et ne leur en chaut 1 mais en quelle façon , ou en honneur, ou en deshonneur, ils parviennent a leurs fins ; et qui gaigue est le plus honnoré.
J'ay ouy dire à plusieurs que feu M. le connestable avoit projetté son dessein de,la retraicte de Sainct-Quentin du tout sur cest exemple du roy que je viens de dire, s'y voulant du tout conformer : mais il ne la fît pas de nuict, ains de plein jour; qui fut sa perte, si l'on veut croire les grands capitaines , et mesmes M. de Montluc, qui en a très-bien escrit dans son livre, où il tient la maxime que le capitaine qui se retire de nuict n'en est pas pour cela subject à la honte, mais plustost son ennemy , qui , pensant le trouver le lendemain au matin, n'y trouve que la place vuide, et demeure avecques autant de nez, et bien trompé. J'ay veu plusieurs en excuser M. le connestable , mettant un grand blasme sur le mareschal de camp qui estoit pour lors, que je ne nommeray point, pour n'avoir jette mille ou douze cens arquebusiers sur quelque passage , qui eussent donné à songer au comte d'Aiguemont, qui n avoit que de la cavalleric, et mesmes ces pistoliers qui craignent i'arquebuserie , que le roy avoit refusée par l'opinion de M. le connestable , qui les desdaigna fort ; mais ce furent eux qui ayderenl beaucoup et servirent à nous battre. Si mondict sieur le connestable se fust gouverné comme le roy François, il eust acquis toute pareille louange, pour avoir envitaillé Sainct- Quentin bravement à la teste 2 d une grande armée et beaucoup plus foible que son ennemy.
La retraicte de M. de Montigan et de Boissy, à Brignolles, pour n'estre faiçle a propos, ny à chaux ny à sable, comme l'on dit, les fit tomber entre les mains de Ferdinand de Gonzague, à leur honte et perte de leurs gens.
La route de M. le mareschal Strozzy, l'un des grands capitaines de nostre temps, à Sienne , faisans la retraicte, advint , pour en ne l'avoir faicte de nuict , ainsy que M. de Mont lue lu y avoit très-bien conseillé.
• importe.
•Vue.
M. l'admirai d'Annebaut, après avoir envitaillé Therouanne, avoit faict un très-beau coup, si les jeunes gens qu'il avoit menés avecques luy, des gallants de la cour , n'eussent voulu lasler ce que sçavoit faire l'ennemy jusques dans leur camp, qui se mit en armes, les mit en route, et prit le chef, M. d'Annebaut, prisonnier, et autres.
Long-temps advant en estoit arrivé de mesmes du règne du roy Louys XII, en ceste mesme place, et pour mesme subject d'envitaillement, qui fut très-bien faict et au contentement et louange de tous. Mais au retour des matines, comme Ton dit , et à la retraicte, pensant estre invincibles et que l'ennemy ne les oseroit suivre veu la vaillance qu'ils avoient monstrée, et le desdaignant , se mirent à se retirer joyeusement , chantans , causans et ayant laissé leurs grands chevaux pour monter surdeshaquenées et bestes d'amble pour aller mieux à leur ayse estant fatigués de la course. Lors ils furent chargés de l'ennemy si à l'improviste et si furieusement, qu'ils furent contraints, non de se retirer, mais de fuyr à bon escient : dont le mot qu'on en dict, la journée désespérons, d'autant que leurs espérons leur servirent plus que leurs lances , où furent pris M. de Longueville, dict M. de Dunois, M. de Bayard et d'autres grands capitaines, qui trestous oublièrent leurs leçons. M. de Piunes , gouverneur de Picardie, en estoit chef.
Si faut-il que je fasse un conte, cependant qu'il m'en soubvient, pour descendre du majeur au mineur, qui est assez plaisant. Du temps de nos guerres civilles que Poictiers fut assiégé par les princes huguenots et M. l'admirai , il y eut un certain jeune gentilhomme de par le monde, que je ne nommeray poiut; car il m'appartient, et de fort grande maison. Il estoit en sa jeunesse fort coustumier de faire tousjours un peu du sot , et autant qu'homme qui fust en sa contrée et pays de Vaches; mais pourtant avecques cela estoit très-vaillant. 11 avoit eu la compaignie de son pere, au moins la moitié, par résignation. Pour envie qu'il eut de faire parler un peu de luy à son commancement de gendarme , il demanda à Monsieur , frère du roy , pour lors nostre gênerai , d'aller jusques au camp de l'ennemy pour le recognoistre et y faire quelque raflade. Monsieur, qui se doubloit de quelque raid de son mestier, luy donna licence. D y vj
94 CINQU1ESM
de fort gaye humeur, et de faict donna bien rafle de quelques gens, fait quelques légères rapines, si bien pourtant et avecques tel esclandre, qu'il mit tout le camp huguenot eu allarme, et en armes et à cheval. Il fut enfin poursuivi d'uuc grosse troupe de François et de reystres ; mais luy, au lieu de faire une belle tirade et grande cavalcade, s'en alla repaistre et dormir à trois petites lieues du camp seulement, pensant avoir faict un beau coup. Les poursuivans, en ayant eu si-tost nouvelles , le pensant aller lancer jusqu'à sept ou huit lieues, en eurent très-bon marché, le trouvèrent et le prindrent dans lelict très-aysement à trois lieues; dont la risée en fut très-grande au camp de l'un et de l'autre. Et quand on luy demandoit ce qu'il pensoit faire, il respondoit seulement : «Je pen- «tois faire ce que j'ay faict, et ne pensois pas «qu'on me deust suivre plus loing qu'à une «lieue de là , m'estant approché si près d'eux.» Si vous asseure-je pourtant que despuis il s'est rendu vaillant et bon homme de guerre , car il en est de race. Voylà une belle retirade, ou, pour mieux dire, coyonade ou caguade.
Or, si nous louons les grandes armées et conducteurs d'iccllcs pour leurs relraictes en un grand bloc gênerai , nous en avons aussy aucuns particuliers, c'est-à-dire en petite troupe. Et commançons à une poignée de sept à huict cens Espaignols, qui se sauvèrent de la battaille de Ravcnnc, lesquels, après qu'ils eurent veu la totale fin de la batlnillc à leur très-grand dommage, résolurent de se retirer et sauver leur vie; et marchant en bon ordre, serrés et résolus, M. de Nemours, qui ne se sentoit encor bien assouvi du grand past et festin qu'il avoit faict tout le long du jour sur le sang répandu de tant d'ennemys, voyant que le dessert de ces Espaignols s'en alloit tout entier sans en taster; et à sa veue, part la teste baissée avecques seulement vingt ou vingt-cinq qui estoient restés avecques; et quoiqu'aucuns luy criassent : a Monseigneur , soubvenez-vous de ce «que vos bons capitaines, qui ont suivi la vic- «toire , vous ont prié de les attendre , et de ne «bouger du camp, et de tenir ferme jusqu'à ■ leur retour, et que vous leur avez si saincte- «temetitjuré et promis,» il n'en voulut rien croire ny faire ; mais tout courageusement et toathinlcriauAh! qui m'aymerasi me suive,
• et donne.» Ces Espaignols, qui le virent venir, luy crieront :
Ea ImonseUor, somos pobra génie desbaratada. Dexadnos ir por nuestra mala advenlura,y se contenta vuestra excelencia de la Victoria, que no serà mas illustre pornos perdery matar i.
Mais M. de Nemours, ne se contentant, donne dedans, où il fut tué et plusieurs des siens, et les autres blessés à mort et trouvés entre les morts, comme M. de Lautreq.
Cela faict, lesdicts Espaignols, sans s'estonner et s'amuser, tirent de longue, et enfilent le chemin le long d'un grand canal , marchant en très-bon ordre, et vindrent à rencontrer messieurs Louys d'Ars et de Bayard tournans de la chasse, lesquels bien las, et ne sçachant rien de leur gênerai, s'advancerent à ces Espaignols, faisant bonne mine; car ils n'eussent sceu leur faire grand mal, d'autant qu'eux et leurs chevaux estoient si recreus d'avoir chassé si loing , qu'ils furent très-ayses quand aucuns capitaines espaignols s'advancerent , qui dirent les mesmes paroi 1rs qu'ils avoient dictes à M. de Nemours, celant pourtant sa mort. M. de Bayard, qui parloit bon espaignol, et qui les avoit longtemps pratiqués, et estoit la mesme courtoisie, et qu'ils n'en pouvoient aussy plus, leur dit : «Allez-vous-en donc, messieurs, à la bonne «heure. Vous aurez la courtoisie jusques au «rendre; mais ouvrez-vous et fendez, et lais- «sez-nous passer, et si nous voulons avoir vos «enseignes ,» qu'ils luy donnèrent aussy tost et à grande joye. Et passant tous au travers, et s'entresaluant les uns les autres très-courtoisement, s'entredirent adieu, et chacun tira son chemin. Mais les nostres , arrivant dans le champ de bat taille, et sçachant la mort de M. de Nemours donnée par lesdicts Espaignols, se repentirent bien de la courtoisie donnée.
11 n'est pas possible d'ouyr parler d'une plus belle retirade, quasy semblable à celle que firent six ou sept mille soldats romains (encor fautil parler un peu des antiques puisqu'ils ont esté si braves, et les mesler un peu parmy nous
' Ah ! monseigneur, nous sommes paavres gens, à
deray perdu* et sans puissance. Laissez-nous aller par noire mate adventure, et contentez-vous de la victoire, que vous ue rendrez pas plus Ulusirc pour nousdeffairc, tuer et perdre.
D'AUCUNES RETR
autres) eschappés de la sanglante battaille de Cannes; lesquels, après avoir faict jusqu'au dernier debvoir, et combattu jusqu'à l'extrémité, considerans ne pouvoir plus servir, sinon d'autant augmenter les morts et-ensanglah ter d'autant la battaille, se résolurent de se demesler du combat et se retirer où bon la fortune les t; comme ils firent et en très-bel ordre, mieux leurs vainqueurs que leurs vain- Ce que pourtant ceux de leur ville n'approuvèrent, avant esté loing des coups et sous la cbeminée, jugeant à leur ayse les choses autrement qu'elles ne se conduirent là à l'œil et à l'efFect; et , comme résolus censeurs et reformateurs jusque» au bout des ongles. Ces messieurs firent de grandes indignités à ces pauvres soldats, leur faisant faire, advant que tourner à leur service, plus de pénitences que ne firent jamais les hermites du Calvaire , de Spolette, ou du Moot-Serrat. Et pourtant tels gentils soldats estoient beaucoup à estimer de s'estre ainsy retirés; et ne faut doubler qu'Annibal, s'il les eust peu tous faire massacrer, l'eust faict trèsvolontiers; mais les voyant se retirer en si belle contenance, reigle et ordre, il les laissa là; possible , s'ils fussent allés en déroule , les eustil chargés et mis en pièces.
Eo nos seconds troubles, après la journée de Meaux, par les huguenots au roy, et qu'ils se furent jettes dans Sainct-Denys, le roy commanda à M. de Slrozzy, maistre de camp tant seulement des dix enseignes de la garde du roy, pourtant alors n'estoieut point près
sa personne , mais les avoit envoyées aux frontières de Picardie en garnison , de les aller quérir et mener dans Paris à son secours, où il estoit à demi assiégé. M. de Slrozzy y alla ; et d'autant que ces dix compaignies estoient la force principale du roy, et sur laquelle il s'appuyoit le plus , pour estre tous vieux soldats choyais et quasy la pluspart qui avoient commandé ou dignes de commander, comme quasy tous ont faict despuis, M. le prince et M. l'admirai , encor qu'ils aymassent naturellement M. de Strozzy, détachèrent aussy tostM.de Mouy Saint-Fal avecques douze cens chevaux pour l'aller deffaire, quoy qu'il fust ; car c'estoit une dangereuse petite troupe pour eux. M. de Mouy ne faillit pas de les aller rencontrer entre Abbetilleet Amyens; et les trouvant marchans en
AICTES DE GUERRE. 05
vrais gens de guerre, serrés, resolos et entournoyés de tous costes de bons chariots qui marchoient lousjours en forme de barricade, ne les osa ai laquer ny nullement enfoncer, qu'il se fist quelque petite et légère escarmouche de chevaux huguenots pour les attirer hors de | leurs charrettes. Mais ces braves capitaines et soldais, tirant tousjours barquebusades bien à propos, ne laissoient à marcher, et M. de Mouy de les cavalier en attendant son bon, ou qu'il les trouvast les moins du monde desbandés ou estonnés. Enfin M. de Slrozzy et ses capitaines et soldais se retirèrent si bien, en tournant tousjours la teste vaillamment l'espace de huict jours, qu'approchant de Paris, M. de Mouy fut contraint! de les quitter à huict lieues de là et les donner au diable, el c'en aller d'un coslé et eux de l'autre ; et ainsy arrivèrent à Paris, n'estant que cinq cens seulement , cinquante par compaignie. M. de Slrozzy m'a dlct que beaucoup et une infinité de soldats de Picardie s'esloient voulu jellcr dans sa trouppe, si bien qu'il l'eust agrandie de plus de mille hommes ; mais il ne le voulut jamais, pour ostentation qu'il vouloit avoir d'est rc si bravement passé, et s'estre retiré avecques une si petite troupe, et aussy qu'il avoit si grande fiance et asseurance de la valeur de ces cinq cens soldats, qu'il pensoit estre invincible, et qu'il n'en tenoit pas un de tous eux pour lasche et poltron, et qu'ils eussent combattu jusqu'à la deruiere goutte de leur sang. Au lieu que s'il en eust pris d'autres nouveaux, il n'eust fallu que quelques poltrons pour gaster tout et mettre tous les bons en peine et en de- | sordre, ainsy que cela s'est veu souvent. Enfin les voylà arrivés à Paris par la porte neuve, avecques un grand esiounenient du roy, de sa cour, de son armée et de ceux de Paris, pensant résolument qu'ils avoient esté tous defraicts, ainsy que les nouvelles fausses en avoient courd, et qu'on avoit sceu qu'on estoit allé au-devant d'eux pour les degpescher et deffaire.
Voylà une très-belle retraictepour n'estreque harquebusiers et quelque peu d'halebardiers (car les compaignies en portoient lors), faicte à la barbe de douze cens choysis, conduicts par un des vaillans hommes de France parmy les plaines de Picardie , favorables pour les chevaux, et mal pour l harquebuserie, et chevallés l'espace de huict jours. L'admirai ion en fat
96 CINQUIESM
très-grande et une joie extresme au roy, qui les voulut voir tous, et les fit passer dedans le Louvre, les embrasser et faire bon visage; et leur ayant commandé leur logis, voulut qu'ils se rafraischissent et de deux jours n'allassent à la guerre qu'ils ne fussent reposés; mais le lendemain allèrent voir l ennemy, qui les cognut aussy tost au son et bruict de leurs bonnes harquebuses et à leur valeur; et trois jours après il partit de Saincl-Denys , tirant vers la Lorraine, et nous les suivismes.
J'ay ouy dire despuis à M. de Mouy que jamais il n'avoil veu de plus braves capitaines et soldats, ni plus asseurés que ceux-là; louant sur-tout M. de Slroz^y qu'il n'eust jamais peu croire eu son jeune aage qu'il eust pu conduire si bien une telle relraicte. Et d'autant que les capitaines méritent estre nommés, cognus et recommandés à la postérité, je les vais nommer : M. de Strozzy, maistre de camp; le capitaine Bordas de Dace, son lieutenant ; le capitaine C lia mon ; le capitaine Cosseius; le capitaine Torcés ; le capitaine Nevillian ; le capitaine Gouas l'aisné; le capitaine Cadillau; le capitaine Gouas le jeune; tous Gascons; le capitaine Cabanes, Auvergnat, et le capitaine Hirromberry, Basque; qui sont, je pense, tous morts à cestc bcure, et pense les avoir veus tous quasy mourir. Je crois que le capitaine Bordas vit encor.
Aux premières guerres, les bons soldats se rangeoient la pluspart du costé des huguenots, à cause de quelque bandon qui fut faict à la cour coutre les capitaines qui demandoient leurs payes ducs et rescompenses des services passés ; de sorte que , pour un temps, ils nous surpassèrent en nombre de soldats vieux et bons. De Mets partirent un jour cinquante soldats de la religion (car ils y fleurissoient fort ), en dessein et resolution de se rendre dedans Orléans, quoy qu'il fust. Quand ils furent vers Verdun, M.Despan eut langue comme cinquante soldats estaient partis de Mets, et s'en venoient passer dans son gouvernement (car il est oit lieutenant du roy en l'absence de M. de Nevcrs, auparadvant comte d'Eu), et tiroient droict vers Orléans. H amasse soudain ce qu'il peut et à la bastc pour les aller deffaire. Ces pauvres cinquante soldats eu ayant eu le vent, résolurent, quoy qu'il fust, de passer; marchant nuict et
jour, font de grandes traictes, de petits repas et
courts repos. M. d'Espan les suit tant qu'il peut, et les attrape. Eux le voyant venir se jettent dans un moulin qu'ils trouvèrent à propos et à la bonne advanlure (fortune avde lousiours aux vaillans et courageux , se rembarrent, se rempareut, se fortifient, tirent force harquebusades, et si vaillamment, que quelques petits harquebusiers qui estoient là, pensez quelques fiollans, n'osèrent approcher, ny la cavallerie non plus. Enfin la nuict arrive et sépare le combat. M. d Kspan se retire à quelque bourg prochain pour reposer et repaistre, laisse quelque chetif corps de garde, pensant les attraper le lendemain. Nonobstant ils sortent, combattent, faussent le corps de garde qui s'estoil mis au devant d'eux, marchent toute la nuict. Le lendemain au jour rencontrent aucuns paysans assemblés avec leur tocsin , les raflent , comme un foudre et orage rafle un champ de bled. Enfin , après avoir bien eu trente allarmes et rencontres, se retirent, et arrivent à Orléans tous sains et sauves, fors trois qui demeurèrent tués; et racontant leur fortune à M. le prince, à messieurs l'Admirai etd'Andelot,leurcouronnel, les ravirent, et un chascun qui les ouyt, en une merveilleuse admiration de leur fortune , et de leur vaillance, et de leur retraicte.
Ainsy sauvés, il furent par après si bien venus, traictés et respectés, que j'ay ouy dire à feu M. de Teligny qu'un jour le bandon estant faict de ne toucher plus à la démolition de l'église de Sainclc-Croix, qui est un œuvre très-admirable, ainsy que M. d'Andelot passoit devant et en ouyt le bruit , il entra dedans et y trouva trois soldats faisans encor ravage, et, de colère , leur remonstra la deffense qui en avoit esté faicte, cl qu'ils seroient tous pendus. Ainsy que le bourreau fut venu pour l'exécution, il y en eut deux des trois qui dirent : « Monsieur, sau- «vez-nous la vie. Nous sommes des ciuquante «soldats de Mets qui vous sommes venus trou- « ver, et avons si bien faict et tant paly et com- « battu pour l'amour de vous.» M. d'Andelot dit aussy tost : oEstcs-vous de ceux là? la vie « vous est sauve. » Et le tiers, qui n'en estoit pas, fut pendu pour donner exemple.
Voylà une retraicte belle celle-là, et de grand hazard et de grand'peiue, veu le petit nombre de gens qu'ils estoient , et tous compaigoons
D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE
ensemble sans avoir aucun qui leur commandas! , si-non un caporal que d'eux-mesmes ils csleurent.
Dernièrement en ceste guerre de la ligue que le baron Dona 1 vint en France avec ceste grosse armée composée de cinquante mille estrangiers, tant Allemands que Suisses et autres, plus qu'il y a long-temps que pour un coup entra en France, et quelques François parmy eux tous, menaçant, plus que ne fil jamais Rodomont quand il passa de la Barbarie vers nous, de la destruire et ruyner de fonds en comble, comme il parut à son commencement par les grands feux qu'il alluma en la Lorraine et Bourgogne , si s'en fallut-il beaucoup deson espérance et furieuses menaces; car ce vaillant M. de Guyse, luy faisant maintenant teste, maintenant le costoyant, le mena si beau par tant de fatigues qu'il lui donna, et par les combats, comme auprès de Montargis et Auneau, que tout ce grand peuple qu'il avoit conduit fut réduit à rien ; et fut contraint, avec messieurs de Bouillon et de La Marche, frères, de composer avec le roy, et tirer vers leur pays avec une composition telle quelle. J'ay veu un homme qui csloit alors avec M. de La Noue. 11 les vit arriver avec cinq cens chevaux seulement à Genesve, bien malloircux, du reste de leur naufrage.
Or, M. de Ghastiilon , fils de ce grand admirai, et qui commençoil desja à le suivre de près en ses valeurs et venus , si par trop tost ilnefusteslé prévenu de sa mort naturelle, qui pourtant fut advancée d'un coup qu'il avoit receu au siège de Chartres , ne voulut jamais signer ceste composition : tant s'en faut , qu'il répugna et contredit tout ce qu'il peut, jusqu'à leur faire de grands affronts et reproches d'honneur, à ce que j'ay ou y dire à ceux de leur party. 11 se résolut de les laisser jouyr à pleine joye de leur composition , et la solemniser par beaux festins et carroux dans le camp du roy ; et luy, prend quelques cens chevaux des siens qu'il avoit menés du Languedoc , et autant dharquebusiers , et se met sur sa retraicte, et tire chemin sur le passage de Loyre , et advisc gaigoer d'où il esloit party, nonobstant qu'il fust poursuivi et couru à force, car on luy en vouloit à cause du perc. M. de Mandelot, gou-
1 De Dhona ,
MAJITOM. u.
verueur de Lyon , se trouve à l'audevant,et l'assaut. M. de Chastillon le soutient, et combat si vaillamment que la perte va plus grande du costé de Mandelot que du sien, passe la rivière et se conduit là où il vouloit, après avoir battu les fanges et combattu le mai de douze ou quinze jours.
Certes, j'ay ouy parler à de grands capitaines que ceste retirade est des plus signalées , et qu'il paroissoit bien qu'il avoit estudié la vie de M. l'admirai son pere; lequel, en tant de battail!es qu'il a données en nos guerres civiles, et perdues quant et quant, en a fait ses retraites si belles et si signalées, et mesmes en celle de Montcootour, tout blessé qu'il esloit, que quasy on ne sçavoit que plus louer, ou les beaux exploits d'armes qu'il y faisoit, ou ses retirades. Ceux qui ont veu les retraites de Dreux, deSainct-Denis, de Jarnac, de Monlcontour, en seau m m bien que dire ; et que si la fortune luy esloit contraire en la baltaille, pour le moins la demesloit-il bien , et s'en reliroit si honnorablement, qu'on ne sçauroit lui reprocher qu'il eust pris l'espouvante et s'en fust fuy , comme ont faict beaucoup de capitaines après leur battaille perdue, dont les livres sont tous pleins. Tant s'en faut , qu'après la batlaitle de Dreux, ainsi que nous pensions tout gaigné pour nous et tout perdu pour eux, les voicy venir sur les quatre heures du soir, huict jours avant Noël , à nous , environ cinq cens chevaux seulement qu'ils estoient, que, sans la vaillance et sage prévoyance de IL de Guyse, je ne sçay que c'en fust esté, et y en eut bien d'eslonnés. Et après le coup fait , et voyant qu'il n'y faisoit bon, prindrenl congé de nous (et qui avoit mal , à son dam ), et puis se retirèrent. Je m'eslonne que nos histoires de nostre temps sont esté si desloyales ou ignorantes qu'elles n'ayent touché ces choses.
M. le mareschal de Bié est fort h louer que , quand les Anglois sortirent de Boulonjjne pour luy donner la baltaille auprès du fort de Montreau, il avoit avec luy le régiment du comte Reingrave, celuy des François et des Italiens. Comme les ennemischargerent nostre cavallerie, elle se mit en route; et voyant ledict sieur le desordre des gens de cheval, il s'en courut au baltaillon des gens de pied , et leur dit : « 0 ! mes aamys, ce n'est pas avec la cavallerie que j'es-
CINQUIESME DISCOURS
« perois de gaigner la battaille . car c'est avec « vous ; » el mit pied à terre ; et prenant une picque d'un soldat auquel il bailla son cheval, se fit oster ses espérons, et commença sa retraiclcdroictàArdelot.Lescnnemysayanlchassé lacavallerie, touroans à luy, il demeura quatre heures ou plus sur sa relraicle, ayant les gens de cheval l une (bis devant, une autre à costé, et leurs gens de pied sur la queue: mais ils ne l'osèrent jamais enfoncer; et jamais il ne fit cinquante pas qu'il ne fisl teste aux ennemis , estant en l'aage de soixante et dix ans.
Ce brave, vaillant, et le plus accompli prince du monde, M. de Nemours, en fit de mesmes à la journée de Meaux, où le roy fut assailly du prince de Condé , de M. l'admirai, jusqu'à quinze cens chevaux, bons et bien choisis : qui, mettant pied à terre , dit aux Suisses : a C'est avec vous, a mes amis, que je veux combattre et mourir. «Sus, marchons, et ne vous souciez. Us ne sont «pas gens pour nous, car nous nous retirerons «en despit d eux, et si sauverons nostre roy et amaislrc. » Ce qu'ils firent par la traite d'un bon jour entier, et jamais les autres, ny à cosié, ny devant, ny derrière, ne les osèrent attaquer. Ils ont dit despuis qu'ils ne le vouloient ( mais ainsy dit le renard des poulies ) ; c'est à sçavoir , car ils n'estoient pas là pour enfiler des perles. Et aucuns m'ont bien dit que bien servit la contenance de M. de Nemours.
Nous avons de frais un très-beau traict du prince de Parme. Après avoir levé le siège de Rouen et pris Caudebec ( ce que j'espere déduire ailleurs 1 ) , il n'y eut homme du part y du roy qui ne disl , affermas! et jurast que Sa Majesté ayant recueilly toutes ses forces qui luy accouroient et affluoient de toutes parts , montant à neuf mille chevaux, le prince de Parme ctoit acculé et perdu et reduict du tout à demander, pieds et bras liés, au roy miséricorde ou passage. J'ay veu une infinité de gens qui me faisoient enrager de ces propos; et m'estonnois contre eux qui faisoient profession de porter 1rs armes, d'estre si grossiers d'avoir ceste opinion. Kl là-dessus ledict prince se mocque d'eux, fait un pont de batteaux sur ceste large rivière de Seyne, qui semble là plustost une petite mer qu'une rivière ( cas esmerveil-
' Cela ne «'est potni trouvé.
lable!), et passe, luy et toute son armée; et tout blessé qu'il estoit se retire dans Paris avec si belle ordonnance de battaille qu'on ne luy sceut ja:i ais que faire , si-non luy donner sur la queue et deffaire quelque cent chevaux, et ravager un assez grand bagage qui ne pouvoit suivre le camp. Je ne sçay comment l'on doit appeler cela, si-non une très-belle rctraicte d'un grand capitaine, et fort louable. J'en dirais une infinité d'autres, mais je n'aurais jamais faict. Il ne se faut pas tant opiniastrer et durer sur un mesme subject ; faut varier.
Or, pour faire une belle fin et la bien couronner, j'acheveray par une très-belle retraicte que fit M. de Guyse à ceste entrée de grosse armée du baron Dona que j'ay dict ry devant, lequel, pour un grand capitaine qu'on sçait qu'il estoit, fit un grand pas de clerc. Car tout conquérant qui entre en un pays pour conquérir doit tousjours, quoy qu'il soit, chercher à combattre; et celuy qui est pour la deffense, à ne la recevoir, quand mesmes il verrait un très-beau jeu, si ce n'est par contrainte ou nécessité , ou apparence de grande victoire. Aussy M. de Guyse, qui estoit grand capitaine , luy faisoit oublier sa leçon et à tous ses reystres.
Le faict est donc tel de M. de Guyse duquel je veux parler. Luy, voulant recognoistre quoy qu'il fust leur armée, et ayant envoyé messieurs de Rosne et de La Routte pour aller charger quelques reystres qui avoient passé un pont, du haut d'une colline il vit clairement l'armée ennemie et la retraicte des siens, avec apparence qu'ils ne se demesleroient pas aysement ; et estoit conseillé de tous ceux qui estolent avec luy de se retirer, n'ayant forces bastantes pour recueillir seschevaux-legers, ny mesmes pour soustenir un si grand faix , n'estant point armé ny bien monté ( car il estoit allé seulement sur un courtaut , et tout desarmé, en dangier de se perdre , loing de deux lieues de son armée , demeurée sans chef ny commandement), et qu'il verrait plustost l'ennemy sur ses bras prest à le charger, que d'avoir receu le commandement de se mettre en ordonnance. A toutes ces remonstrances il fil lors response d'un très-brave guerrier, et pleine de hardiesse. « Je sçay, dit- «il , adressant la parole à M. de La Chasire, et « recognois en quels termes sont nos affaires ; à «quoy il se peut pourvoir par hardiesse et pru-
D'AUCUNES RETRA
«dcnce. Je feray un Iraict que j'ay en la fantai- «sie. Je prends la charge de faire ceste relraicle; -et vous, allez donner ordre à l'année, et relierez no* forces dans ce destroict du ponl à Sainct- € Vincent ; et l'ordonnez pour me recevoir, et irenuemy aussy, s'il uous suit jusques-là.»
Or , il faut noter que comme c'est la cous* tume, principalement de* François plus que de nulle autre nation, de s'advaneer lou.sjourssans commandement cl à la desbandade, qui sur bidet , qui sans armes , il s'en trouva alors assez qui cuydereat apporter de la confusion et du desordre ; et à la vérité , sans la présente de M. de Guyse , il y eu eust eu à bon escient. Mais ce prince n'estant pas moins heureux que valeureux , avec tel amour et affection panny les siens, se presenla à la leste de ses chevaux-légers, l'espée au poing, en pourpoint, sur un courlaul , parlant aux uns en italien, aux autres en françois, nommant et appelant les capitaines par ieurs noms, les exhortant de ne s'estouner point, et de croire qu'il les conserveroit ou qu'il se perdroit avec eux , et qu'ils tissent seulement ce qu'il dirait.
Sa présence et son aulhorité eut tant de pouvoir sur toute ceste trouppe, que chaseun demeura ferme sans crainte du dangirr, et attentif à ses commandemeus, se retirant auprès de luy sur le haut d'un cosleau, faisant teste à l'année ennemyequi passoit à la file sur le pont de Pelign y; et tirent par leur bonne mine et coulenance tenir bride aux plus advancés jusqu'à ce qu'il fist sa retraite, poussé par un gros osl de sept cornet les de reyslres qui marchoienl furieusement, et devant eux trois cens chevaux françois, et six ou sept vingts harquebusiers à cheval qui commençoient à monter la coiliue, qui estoit si roule qu'un cheval qui l'eust montée au trol se fnsl mis hors d'haleine. Ce qui donna temps et loisir audict seigneur de Guyse d'effectuer ce traicldoot il avait parlé. Se reli ant envii on dix ou douze pas en arrière , les eunemys perdant veue de luy , et prenant temps à propos , il tourna (oui court sur la main gauche, à la droite des ennemis, et gaigna par un petit vallon tin gué de la rivière de Modou , ou il y avoit un moulin , et passa la rivière sur le costé d'où venoil et marchoit l'armée des huguenots , s' estant toute leur cavallerie tellement advancée pour venir à l'allarme et secours des premiers ,
:tes de guerre 90
qu'il ne restoit à ceste queue que des Suisses qui ne le pouvoient ny arresler, ny suivre, ny offenser. Et, coulant le long de la rivière, se mit au pas à faire sa relraicle à sou aise, repassant vers les siens à un gué à cinq cens pas de sa place de batlaille.
Les huguenots ayant gaigné le haut de la colline d'où estoit party M. de Guyse, et voyant ceste cavallerie si près de leurs Suisses de la la rivière d'où ils venoient, furent bien estonnés, et ne se peurent de prime face imaginer que ce fussent autres que les leurs. Néanmoins, la chose bien recognue , ils se mirent a les poursuivre; mais, arrivant au gué où a voit passé mondict sieur de Guyse, il s'y trouva dix ou douze harquebusiers du sieur de La Chastre , qu'il avoit mis dans uu moulin, qui servirent grandement, le déballant et gardant avec telle résolut ion el opiniastreté , qu'ayant tuéquelques hommes qui sadvanecrent d'essayer de passer les premiers, les autres tindrent bride, attendant leurs harquebusiers; lesquels mettanspied à terre, forcèrent le moulin, prirent ou tuèrent tout ce qui estoit dedans; et y moururent ces braves soldais bravement et honnorablement , vendans bien leur vie el chèrement à leurs ennemys, faisans un grand service, donnans loisir par leur perte audict sieur de Guyse de gaigner plus de chemin. Si M. le connectable, à sa relraicle de Samc t- Quentin, eust mis aussy des harquebusiers dans un moulin qui estoit là prés, il ne se fust perdu. C'est ce que les grands capitaines tiennent aussy qu'il faut faire; quelques! ois perdre et hazarder une petite trouppe : et ne la faut espargner pour en sauver une grande.
Et ainsy se rendit M. de Guyse, sans aller plus viste que le pas, à la place de batlaille de son armée, qui estoit fort bien logée en un cstroil entre les vignes el la rivière de Modem , ayant le logis du pont Sainct-Vinceut à dos. Et notez que l'armée de mondict sieur de Guyse ne montoit pas à plus de six mille hommes, ayant en teste à combattre ceste grosse armée composée de cinquante mille hommes, et à leur barbe et nez se retirer si bravement. En quoy faut admirer l'asseurance , le jugement, la résolution, la vaillance et la conduicle de ce grand capitaine, qui n'a voit pas encore atteint l'aagede quarante ans. Que maudites soient les misera
100 CINQUIESME
bles et détestables mains qui le massacrèrent et Postèrent à nostre France ! Que s'il estoit ores en vie, elle ne seroit la proye des eslrangiers , comme elle est maintenant, et mesmes des Allemands, qu'il a voit si bien estrillés.
Mais où trouvera-on et lira-on une telle retraicte faicte par le beau milan de ses ennemis ? Encor que le grand feu M. de Guysc , son pere , en fist quasy une pareille devant Paris, aux premières guerres, lorsque les huguenots le vindrent par forme assiéger : et nous voulans faire parade de leurs reystres, que M. d'Andelot avoit
il fut donné charge à M. Genlys d'en prendre quelques quinze cens, et venir charger quelques compaignies de gendarmes qui estoient pour lors en garde , et quelques harquebusiers et chevauxlegers , vers les faubourgs de Sainct-Marceau et de Sainct-Jacques. Je ne nommeray point les compaignies, car elles y firent très-mal , et fuirent très-bien , au grand regret et despit de M. de Guyse , qui, ayant fait mettre ses Suisses en battaille par de là ses tranchées , et bordées d'harquebusiers, et M. le prince de Joinville, son fils, laissé avec eux, qui estoit tant jeune que rien plus; mais pourtant il suivoitpar tout M. son pere (tant dès-lors monstroit-il ce qu'il debvoit estre un jour ) : et , sortant de la tranchée , alla faire un grand cerne, et, prenant les ennemis en queue, les chargea si furieusement, n'ayant seulement que deux cens chevaux des gentilshommes de la cour , de sa suite et de sa cornette , qu'il les fausse , les ouvre, les escarte , et passe par le milan , et fait halte après, et puis se retire froidement, sans que les autres s'osèrent rallier pour les venir charger , ainsy qu'il les altendoit : et se retira le petit pas dans sa tranchée, où il parla bien à ces messieurs les gendarmes et chevalliers fuyards, leur reprochant leur fuite, et leur disant tout haut ( car j'estois avec luy et l'ouys) : « Ah ! gens-d'armes de France, prenez la c quenouille , et laissez la lance. »
Il estoit lors monté sur son bon cheval morcl 1 , des beaux genêts et bons qui sortist il y a longtemps du royaume deNaples; et, en descendant , il le loua fort , et dit que , pour le jour de la battaille, il n'en vouloit pas de meilleur , ny d'autre. Ce que l'ennemy ayant sceu , et pensant
Noir.
qu'il y fust monté, mirent tous leurs esprits et leurs efforts pour le tuer à la battaille de Dreux : mais il avoit changé d'opinion ; car il prit le bay Samson , grand coursier fort , qui avoit servi plus de trois ans d'estallon à Esclairon , où il tenoitson haras : et son escuyer italien, nommé Hespany, estoit monté sur le raorel , qui , pour avoir esté pris pour feu M. de Guyse , mourut de plus de vingt coups de pis toi le t s.
Geste disgression pourrait estre fascheuse à aucuns, et à d'autres possible que non : maïs je veux mettre toutes les circonstances, afin qu'on ne me trouve menteur. Ce fut lors qu'il dit aussy aux Parisiens, qui estoient un peu effrayés de se voir à demy assiégés : « Je vous garderay , a mes amys , du mal ; mais de peur je ne puis : a tenant ce mot du roy François, qui dit de mesmes aux Parisiens, lorsque l'empereur Charles V vint et s'approcha d'eux vers Chasteau-Thierry.
M3is pour retourner à la retraicie de M. de Guyse dernier, qu'il l'apprist de M. son pere , ou qu'il l'ait faicte ou inventée de sa teste , c'est la plus belle qui se fit et se fera jamais. Et croy que cela luy vint de sa seule leste et de son seul esprit ; car il en avoit tout ce qu'il falloit , voire pour en revendre , et de vaillance, de quoy à une autre fois nous en parlerons. Je fais donc fin , après avoir dit qu'il me semble qu'à la battaille de Trebie, il y eut dix mille soldats romains , qui , ayant perdu la battaille , passèrent au travers et au beau mitan de leurs ennemis , et se sauvèrent et se retirèrent bravement , à leur barbe, dans la ville de Plaisance. Possible que mondict sieur dcGuyse, qui lisoiletestudioit tous les jours, ou se souvenoit de loing, ou avoit leu de frais le conte, qui luy ayda bien à propos pour le coup à sa vaillance, à sa conduille et à son gentil esprit et brave courage.
Froissart , racontant de la battaille de Nicopoly, que donnèrent les Ongres et les François », dit que, parmy les François, il y eut deux escuyers de Picardie très-vaillans, qui, puis après , se peurent bien dire vrais chevalliers. Ils s'estoient trouvés en maintes rencontres , et en estoient partis en leur honneur. L'un s'appelloit Guillaume Den, et l'autre Le Borgne de Monquel. Ces deux donques, combattans par force
1 Dani le quatrième livre de ses Chroniques.
D'AUCUNES RETRAICTES DE GUERRE
d'armes et vaillance, passèrent outre les battailles , et retournèrent en la battaille par deux fois bravement et vaillamment, où ils firent force apertises d'armes (ainsy parle-il); mais, voulant mourir en un si sainct conflit, se firent la tuer. Il est à présumer que, puisqu'ils a voient ainsy passé et repassé par ces deux fois outre
les ballailles en bien combattant, qu'ils pouvoient faire une aussy bouorablc relraicte que là mourir. Voilà comment ces Romains ne firent pas si bien que ces dcui François, encore pourtant qu'ils soient fort à louer.
Or c'est assez de ceste matière et subject parlé