ANNE DE BRETAIGNE, REYNE DE FRANCE
Puisqu'il me faut parler des daines , je ne veux m'amuser aux anciennes, dont les histoires sont toutes pleines : et ne seroit qu'en cbaffburer le papier en vain; car il y en a assez d'escrit , et m es mes ce grand Boccace en a faict un beau livre à part Je me contentera y donc d'en esc rire d'aucunes particulières , et principalement des nostres de nostre France, et de celles de noslre temps ou de nos pères qui nous en ont peu racconter.
Je commenceray donc par nostre reyne Anne de Bretaigne, la plus digne et honnorable reyne qui ait esté depuis la reyne Blanche, mere du roy sainct Louis, et si saige et si vertueuse , jusqu'à son règne.
Cesle reyne Anne donc fut riche héritière de la duché de Bretaigne, qu'on tient une des plus belles de la chrestienté, et pour ce fut fort recherchée des plus grands. M. le duc d'Orléans, qui despuis fut le roy Louis XII, en ses jeunes
1 Cet ouvrage de Boccace est son De Claris mulieribus liber, imprimé a Ulm, dès 1473, in-folio, par Jean Zaioer, qui l'imprima aussi la même année en allemand. On le traduisit peu après en franc aii sou» ce titre : Des nobles et cleres femmes, et il fut ainsi imprimé à Taris, chez Antoine Verard, en 1493, in-folio, et diverses attires fois depuis,
ans la rechercha fort , et pour elle fît de beaux faicts d'armes en Bretaigne, et mesmes en la battaille de Sainct-Aubin , où il fut pris combattant à pied à la teste de son infanterie. J'ay ouy dire que ©este prise fut cause qu'il ne l'cspousa alors; sur laquelle entrevint Maximilian, duc d'Austrie, depuis empereur, qui l'espousa par les mains de son oncle le prince d'Orange , dans la grande église de Nantes; mais le roy Charles VIII ayant advisé avec son conseil qu'il n'estoit pas bon d'avoir ung si puissant seigneur ancré et empiété dans son royaume, rompit le mariage qui s'estoit faict entre lui et Marguerite de Flandres, et osta ladtete Anne à Maximilian son compromis , et l'espousa ; de sorte qu'aucuns ont conjecturé là-dessus que leur mariage de l'un et de l'autre , ainsy noué et desnoué, fut malheureux en lignée.
Or, si elle a eslé désirée pour ses biens, elle l'a esté autant pour ses vertus et mérites; car elle estoit belle et agréable, ainsy que j'ay ouy dire aux anciens qui l'ont veue , et selon son porlraict que j'ay veu au vif; et ressembloit en visage à la belle damoiselle de Chasteauneuf , qui a esté à la cour tant renommée en beauté; et cela suffise pour dire sa beauté, ainsy que je l'ay veue figurer à la reyne mere.
Sa taille estoit belle et médiocre. Il est vray qu'elle avoit un pied plus court que l'autre, le moins du monde; car on s'en appercevoit peu , et malaisément le cognoissojt-oa : dont pour
cela sa beauté n'en cstoit point gastée ; car j'ay vcu beaucoup de très-belles femmes avoir cesie légère défectuosité, qui estoient extresmes en beauté, comme madame la princesse de Condé, de la maison de Longucville. Encor dit-on que l'habitation de telles femmes en est fort délicieuse, pour quelque certain mouvement et agitation qui ue se rencontre pas aux autres. Voylà la beauté du corps de ceste reyne.
Pour celle de l'esprit, elle n'estolt pas moindre; car elle estoit très-vertueuse, sage, honneste, bien disante, et de fort gentil et subtil esprit. Aussy avoit-elle esté nourrie par madame de Laval, très-habile et accomplie dame, qui luy avoit esté donnée par le duc François son pere pour gouvernante. Au reste elle estoit trèsbonne, fort miséricordieuse et fort charitable, ainsy que j'ay ouy dire aux miens. Vray est qu'elle estoit fort prompte à la vengeance , et pardonnoit malaisément quand on l'avoit offensée de malice, ainsy qu'elle le monstra au mareschal deGié, pour l'affront qu'il luy fit lorsque le roy Louys, son seigneur et mari, fut si fort malade à Blois, dont on le tenoit pour mort. Elle, voulant pourveoir à son faiet, en cas qu'elle vinst à estre vefve, fit charger sur la rivière de Loire trois ou quatre batteaux de tous ses plus précieux meubles, bagues, joyaux et argent, pour les transporter eu sa ville et chasteau de Nantes. Ledict mareschal , rencontrant les batteaux entre Saumur et Nantes, les fit arrester et saisir, comme par trop curieux de vouloir contrefaire le bon officier et bon valet de la couronne; mais la fortune voulut que le roy, par les bonnes prières de son peuple duquel il estoit le vray pere, en eschappa.
La reyne, despitée de ce traict , ne chauma pas sur sa vengeance , et l'ayant bien couvée , le fait chasser de la cour. Ce fut lors que ledict mareschal, ayant achevé de faire ceste belle maison du Verger, et s'y retirant, dit qu'à bonne heure la pluye l'avoit pris pour se mettre Si à proposà couvert sous ceste belle maison qui ne venoit que d'estre faicte. Ce ne fut pas tout que ce bannissement de cour; mais par de grandes recherches qu'elle fit faire par-tout où il avoit commandé, il fut trouvé qu'il avoit faict des fautes , concussions et pilleries, ainsy qu'aucuns gouverneurs y sont subjects ; si bien que luy, ayant récusé aucunes cours de parlement , il eut
celuyde Toulouse, où son procès avoit esté renvoyé et évoqué pour ces raisons, et aussy que ceste cour de long-temps a esté fort juste et équitable, et point corrompue. Là, son procès veu , fut convaincu ; mais la reyne ne voulut sa mort, d'autant, disoit-elle, que la mort est le vray remède de tous maux et douleurs , et qu'estant mort il seroit trop heureux ; mais elle voulut qu'il vescust bas et ravalé ainsy qu'il avoit esté paravant grand , afin que, par sa fortune changée de grande et haute où il s'estoit veu , en un misérable estât bas , il vescust en marissons, douleurs et tristesses, qui luy feraient plus de mal cent fois que la mort mesme; car la mort ne luy durerait qu'un jour , voire qu'une heure, et ses langueurs qu'il aurait le feraient mourir tous les jours.
Voylà la vengeance de ceste brave reyne. Elle fut un jour fort marrie contre M. d'Orléans, de telle façon qu'elle ne s'en peut appaiserde longtemps, d'autant que la mort de M. le Dauphin son fils estant survenue , le roy Charles son mary et elle en furent si désolés , que les médecins, craignansla débilité et foi hic habitude du roy, eurent peur que telle douleur pust porter préjudice à sa santé; dont ils conseillèrent au roy de se resjouir, et aux princes de la cour d'inventer quelques nouveaux passe— temps jeux , danses et momeries , pour donner du plaisir au roy et à la reyne : ce qu'ayant entrepris M. d'Orléans , il fit au chasteau d'Amboise une masquarade avec une danse , où il fit tant du fou, et y dansa si gayement , ainsy qu'il se dit et se lit , que la reyne , cuydant qu'il demenast telle allégresse pour se voir plus près d'estre roy de France, voyant M. le Dauphin mort, luy en voulut un mal extresme, et luy en fit une telle mine, qu'il fallut qu'il sautast ou sortist d'Amboise où estoit la cour, et s'en allast à son chasteau de Blois. On ne peut objecter rien à ceste reyne , sinon ce seul sy de vengeance , si la vengeance est un sy, puisqu'elle est si belle et si douce; mais d'ailleurs elle avoit des parties très-louables.
Quand le roy son mary alla au royaume de Naples, et tant qu'il y fut , elle sceut très-bien gouverner le royaume de France avec ceux que luy avoit donné le roy pour l'assister : mais elle vouloil tousjours garder son rang , sa grandeur et primauté, et estre crue, toute jeune qu'elle