ANNE DE B
RETAIGNE.
«toit , et s'en faisoit bien accroire ; aussy n'y trouva-on rien à dire.
Elle eut un très-grand regret à la mort du roy Charles, tant pour l'amitié qu'elle luy portoit que pour ne se voir qu'à demy revue , n'ayant point d'enfans. Et ainsy que ses plus privées dames, comme je tiens de bon lieu , la plaignoient de la voir vefve d'un si grand roy, et malaisément pouvoir retourner en un si haut estât, car le roy Louys estoit marié avec Jeanne de France, elle rcspondolt qu'elle demeurerait plustost toute sa vie vefve d'un roy que de se rabaisser à un moindre que luy ; (outcsfoisqu'elle ne desesperoit tant de son bonheur, qu'elle ne pensast encor estre un jour reyne de France régnante, comme elle avoit esté, si elle vouloit. Ses anciennes amours luy faisoient dire ce mol, et qu'elle vouloit rallumer en sa poitrine eschaufFée encore un peu ; ce qui arriva : car le roy Louys, ayant respudié Jeanne sa femme, se souvenant de ses premières amours qu'il avoit porté à ladicte reyne Anne, et n'en aient encor perdu la flamme , la prit en mariage , comme nous avons veu et leu. Voylà sa prophétie accomplie, qu'elle fondoit sur le naturel du roy Louys , qui ne se peut jamais engarder de l'aymer toute mariée qu'elle estoit ; et la regardoit de bon œil , lousjours estant M. d'Orléans; car malaisément se peut-on défaire d'un grand feu quand il a une fois saisi l'ame.
Il estoit fort beau prince, et fort aimable, et pour ce elle ne l'hayssoit pas. L'ayant prise estant roy, il Fhonnora beaucoup, luy laissant jouir de son bien et de sa duché, sans qu'il y touschast et en prist un seul sou : aussy elle l'employoit bien, car elle estoit très-libcralle. Et d'autant que le roy ne faisoit des dons immenses , pour lesquels entretenir il eust fallu qu'il foullasl son peuple, ce qu'il fuyoit comme la peste , elle suppleoit à son desfaut : car il n'y avoit grand capitaine de son royaume à qui elle ne donnast des pensions , et fist des presens extraordinaires , ou d'argent ou de grosses chaisnes d'or, quand ils alloient en quelque voyage, ou en retournoient; et mesmes en faisoit des petits, selon leurs qualités aussy; tous couroient a elle, et peu en sortoient avec elle mal contens. Sur-tout elle a eu ceste resputalion d'avoir aymé ses serviteurs domestiques, et à eux faict de bons biens.
Ce fut la première qui commença à dresser la grande cour des dames , que nous avons veue depuis elle jusqu'à ceste heure; car elle en avoit une très-grande suitte, et de dames et de filles, et n'en refusa jamais aucune ; tant s'en faut , qu'elle s'enquerroit des gentilshommes leurs pères qui estoient à la cour, s'ils a voient des filles, et quelles elles estoient, et les leur demandoit. J'ay eu une tante de Bourdeille, qui eut cest honneur d'estre nourrie d'elle 1 ; mais elle mourut en sa cour en l'aage de quinze ans, et fut enterrée derrière le grand autel des Gordelliers à Paris; et ay veu le tumbeau et la subscript ion avant que l'église fust bruslée 2.
Sa cour estoit une fort belle escole pour les dames, car elle les faisoit bien nourrir et sagement ; et toutes, à son modelle, se faisoient et se façonnoient très-sages et vertueuses : et d'autant qu'elle avoit le cœur grand et haut, elle voulut avoir ses gardes, et si institua la seconde bande des cent gentilshommes ; car auparavant n'y en avoit qu'une : et la plus grand part de sadicte garde estoient Bretons , qui jamais ne failloient , quand elle sortoit de sa chambre, fust pour aller à la messe, ou s'aller promener, de l'a t tendre sur ceste petite terrasse de Blois qu'on appelle encor la Perche aux Bretons, elîe-mesme l'ayant ainsy nommée. Quand elle les y voyoit, «Voylà mes Bretons, qui sont, disoit-elle, sur la «Perche qui m'attendent. » Asseurez- vous qu'elle ne mettoit point son bien en reserve , mais qu'il estoit bien employé en toutes choses hautes.
Cefutellequifitbastir parunegrandsuperbelé ce beau vaisseau et grande masse de bois, qu'on appelloit la CordeUiere , qui s'attaqua si furieusement en pleine mer contre la liegente d'Angleterre , et s'accrocha tellement avec elle, qu'ils se bruslerentet se périrent, si bien que rien n'en eschapa, fust des personnes, fust de ce qui estoit dedans; dont on n'en peust tirer des nouvelles m terre, et dont la reyne en fut très-marrie.
Le roy Phonnoroit de telle sorte, que luy estant rapporté un jour que les clercs de la basoche du Palais, et les escolliers aussy, avoient joué des
1 Louise de Bourdeille, fille d'honneur de la reine Anne
en 1494, à 35 livres de ga^es. On comptait jusqu'à vingtnuit de ces filles, dont les cinq premières à 100 livres, et les autres a 35, et seize dames, soit princesses, soit Ailes ou femmes de la plus haute qualité, toutes h Rayes plut ou moins grands.
i * Elle le fut le 19 novembre 1480.
jeux où ils partaient du roy , de sa cour et de tous les grands 1 , il n'en fit autre semblant, sinon de dire qu'il falloit qu'ils passassent leur temps, et qu'il leur permettoit qu'ils parlassent de luy et de sa cour, mais non pourtant desrèglement, mais sur-tout qu'ils ne parlassent de la reyne sa femme en façon quelconque ; autrement qu'il lesferoit tous pendre. Voylà l'honneur qu'il luy portoit.
De surplus, il ne venoil jamais en sa cour prince estranger, ou ambassadeur, qu'après l'avoir veu et ouy qu'il ne l'envoyast faire la reverance à la reyne , voulant qu'on luy portast lemesme respect qu'à luy, et aussy qu'il cognoissoit en elle une grande suffisance pour entretenir et contenter tels grands personnages, comme très-bien elle sçavoit faire; et y prenoit très-grand plaisir, car elle avoit très-bonne et belle grâce et majesté pour les recueillir, et belle éloquence pour les entretenir ; et si , quelquesfois , parmy son parler françois, estoit curieuse, pour rendre plus grande admiration de soy , d'y cntremesler quelque mot cslranger qu'elle apprenoit de M. deGrignaux, son chevalier d'honneur, qui estoit un fort gallant homme, et qui avoit bien veu son monde , et practiqué et secu fort bien les langues estrangeres, et avec cela de fort bonne et plaisante compaignie, et qui rencontrait bien. Sur quoy un jour la reyne luy ayant demandé quelques mots en cspaignol pour les dire à l'ambassadeur d'Espaigne, et luy ayant dit quelque petite salaudrie en riant, elle l'apprit aussy tost : et le lendemain, attendant l'ambassadeur, M. de Grignaux en fit le conte au roy, qui le trouva bon, cognoissant son humeur gaye et plaisante ; mais, pourtant, il alla trouver la reyne, et luy descouvrit le tout, avec l'advcrtissement de se garder de ne prononcer ces mots. Elle en fut en si grande colère, quelque risée qu'en fit le roy, qu'elle cuida chasser M. deGrignaux ; et luy en fit la mine, sans le veoir pour quelques jours, mais M. de Grignaux luy en fit ses humbles excuses, disant ce qu'il en avoit faict n'estoit que pour faire rire le roy et luy faire passer le temps, et qu'il n'eust pas esté si mal advisé de ne l'en advenir, ou le roy, comme
'taon XII aimait les comédies, parce que, disait-il, il y apprenait des vérités qu'on n'aurait osé lui dire en face.
ES ILLUSTRES
il avoit faict . lorsque l'ambassadeur eust voulu venir: et ainsy, par les prières du roy, ejle sappaisa.
Or si le roy l'a aymée et honnorée vivante , comme vous voyez , il faut croire qu'estant morte il luy en a faict de mesmes. Et pour manifester le deuil qu'il en fit , en faict foy les superbes et honnorables funérailles et obsèques qu'il fit d'elle , lesquelles j'ay leues dans une vieille Histoire de France que j'ay veue traisner en un cabinet de nostre maison, dont Ton ne faisoit cas ; et l'ayant amassée je les y ay remarquées. Et d'autant que c'est une chose qu'on doit noter, je Pay voulu mettre icy de mot à mot, comme dit le livre , sans en rien changer; car , encor qu'il soit vieux, le parler n'en est trop mauvais ; et de la vérité de ce livre j'en ay esté confirmé par ma grand mere, madame la seneschale de Poitou, de la maison du Lude, qui estoit lors à la cour. Ce livre donc conte ainsy :
« Ceste reyne estoit une honnorable et ver- « tueuse reyne et fort sage, la vraye mere des «pauvres, le support des gentilshommes, le «recueil des dames et damoiselles et honnestes «filles, et le refuge des sçavans hommes : aussy « tout le peuple de France ne se peut saouler de « la plorer et regretter.
a Elle mourut au chasteau de Blois le vingt «et uniesme de janvier, l'an 1513, sur l'accom- « plissement d'une chose qu'elle avoit la plus « désirée , qui estoit Punion du roy, son seigneur , «et du pape et de l'église romaine, en aberrant «fort le scisme et la division. Aussy elle ne «cessa jamais après le roy, qu'il ne s'y remist; «dont elle estoit fort aymée et révérée grande «ment des princes et prélats catholiques , autant «que le roy en estoit hay.
«J'ay veu à Sainct-Denys d'autresfois une «grand chape d'église, toute couverte de perles «en broderie, qu'elle avoit faict faire exprès «pour en faire un présent au pape ; mais la mort «la prévint. Après son trespas, sou corps de , «meura, par l'espace de trois jours, dans sa a chambre, le visage tout descouvert, qui ne se «monstroit nullement changé par l'hideuse «mort , mais aussy beau et agréable que durant «son vivant. \ « Et à l'entour de ce corps y avoit douze gros «cierges de cire blanche, tous allumés tousjourç