ANNE DE BRETA IGNE
aparlant d'elle morte, on disoit que c'esloit •autant renouveller de deuils et regrets pour «toutes ces personnes, et aussy pour ses servi- « leurs domestiques, qu'elle aymoit uniquement. «Elle fut fort religieuse et dévote. Ce fut elle «qui la première fit la fondation des Bons- « Hommes, dict autrement Minimes; et en com- «mença l'église desdicts Bons-Hommes près de « Paris , et puis après celle de Rome, qui est si «belle et noble, et où j'ay veu qu'il n'y avoit «de receus aucuns religieux que François.»
Voylà, de mol en mot, les superbes obsèques de ceste reyne, sans rien en changer de l'original, de peur de faillir, ne pouvant dire mieux. Elles sont toutes pareilles à celles de nos roys que j'ay veues et leues, et à celles du roy Charles IX où j'eslois, que la reyne sa mere voulut faire belles et magnifiques , encor que les finances de France fusseut lors courtes pour y despendre tant, à cause du parlement du roy de Poulongne, qui en avoit avec sa suite beaucoup gasié et emporté.
Certes, je trouve ces deux enterremens quasy tous semblables, fors en trois choses. L'une, que celuy de la reyne Anne fut plus superbe ; l'auire, que le tout alla si bien d'ordre et si sag< ment, qu'il n'y eut aucune division ny contestation de rangs, ainsy qu'il arriva à celuy du roy Charles; car, son corps estant prest à partir de Noslre-Dame, la cour de parlement eut quelque picque de presseance avec la noblesse de l'Eglise, d'autant qu'elle alleguoit tenir la place du roy qu'elle representoil du tout en tout en l'absence du roy, qui estoit hors du royaume : surquoy il y eut une grande priucesse de par le moude , que je sçay bien , et qui luy touchoit de fort près , et ne la veux nommer, qui alla arguer et dire «qu'il ne se falloit «esmerveillec si, durant le vivaut du roy, les « séditions et troubles avoient eu si grand vogue, «que tout mort qu'il estoit il esmouvoit, brouil-
• loit et troubloit encor. p Helas ! il n'eu pouvoit mais, le pauvre prince! ny mort ny vivant. Ou sçait assez qui ont esié les autheurs des séditions et de nos guerres civiles. Cesie princesse, qui prononça ces mots , despuis l'a trouvé bien à dire, et l'a bien regretté. L'autre chose et , est que le corps du roy fut quitté, à l'église de Saincl-Larare, de lout le convoy, tant des princes, seigneurs,
cour de parlement , et de ceux de l'église et de la ville , et ne fut suivi ny accompaigné que du pauvre M. de Strozzy, de Furael et raoy, et deux autres gentilshommes de la chambre , qui ne voulusmes jamais abandonner nostre maistre tant qu'il serait sur terre. Il y avoit aussy quelques archiers de la garde , chose qui faisoit grand pitié à voir, dans les champs. Sur le lard, et huict heures du soir en juillet, en fallut porter le corps et ceste effigie si mal accompaignée.
Estant à la croix, nous y trouvasmes tous les religieux de Sainct-Denys qui l'altendoient ; et, avec cérémonies de l'église à ce requises, fut honnorablement mené à Sainct-Denys, où ce grand M. le cardinal de Lorraine le receul fort devotieusement et honnorablement, ainsy qu'il sçavoil bien faire.
La reyne fut fort en colère de quoy tout ce grand convoy n'avoit passé outre, ainsy qu'elle enlendoit, fors Monsieur, son fils , et le roy de Navarre, qu'elle tenoit comme prisonuiers. Le lendemain pourtant, ils ne faillirent pas, avec très bonne garde, en coche, et capitaines des gardes avec eux , de se trouver au grand service solemnel , avec le graud convoy et compaignie d'auparavant; chose qui fut fort pitoyable à voir.
Après (I i mut , la cour de parlement envoya dire et commander à M. le grand aumosnier Amyot de leur aller dire grâces après disner, comme au roy; lequel leur fit response qu'il n'en ferait rien , et que ce n'estoit point devant eux qu'il les debvoit dire. Ils luy en firent faire deux commandemens consécutifs et menasses ; ce qu'il refusa encore, et s'alla cacher pour ne leur respondre plus : mais ils jurèrent qu'ils ne partiraient de là qu'il ne vinst ; mais, ne s'estant peu trouver, ils furent contraincts de les dire eux-mesraes, et se lever, avec des menasses grandes qu'ils firent , et injures qu'ils debagoulerent contre ledict aumosnier , jusqu'à l'appeler marault et fils de bouchier. J'en vis tout le progrès; et sçay bien tout ce que Monsieur me commanda d'aller parler à M. le cardinal pour appaiser le tout , d'autant qu'ils avoient fait commandement à Monsieur, comme eux représentons le roy , de leur envoyer le grand aumosnier qui ne se pouvoit trouver, et M. le cardinal leur en alla parler; mais il n'y
VIES DES DAMES ILLUSTRES
rien , se tenans tousjours sur leur opinion et royale majesté et authorité. Je sçay ce que m'en dit M. le cardinal et me dit ce que je ne diray point : que c'estoient des vrais sots ( M. le premier président de Thou presidoit alors, grand sénateur certes ) , mais il avoitde l'humeur. Voylà une autre esraeute qui fit dire encor à ceslc princesse et autres, de ce prince vivant et mort, sur terre et en terre, que ce corps esmouvoit encor le monde, et le mettoit en sédition. Hélas! il n'en pouvoit mais.
J'ay faicl ce petit incident possible plus long qu'il ne falloit , et me pourra-on reprendre : mais je respondray que je l'ay faictet misainsy qu'il m'est venu eu fantaisie et en souvenance ;
ten sa cour; et le jour qu'ils furent espouséJ «dans la chapelle de Sainct-Germain en Laye, oie marié et la mariée n'estoient vestus et habillés, ce dit l'histoire, que de drap noir, hon- «nestement et en forme de deuil, pour le très- «pas de la susdicte reyne madame Anne de «Bretaigne, mere de la mariée, en présence du «roy son pere, accompagné de tous les princes «du sang et nobles seigneurs et preslats, prin- «cesses, dames et damoisellcs, tous vestus de «drap noir en forme de deuil. » Voylà comment le livre en parle ; qui est une austérité estrange de deuil qu'il faut noter, que le jour propre des nopces n'en peut estre dispensé pour après avoir esté repris le lendemain.
Par là cognoist-on si cesle princesse estoit
qu'il est ainsy assez bien à propos, et que je le aymée et digne d'eslre aymée du roy son mary,
pourrois oublier, me semblant estre une chose assez remarquable.
Et pour retourner encor à nostre reyne Anne, paroist bien , par ce beau debvoir dernier de funérailles , qu'elle estoit bien aymée et du monde et du ciel, et bien autrement que ne fut ceste pompeuse et orgueilleuse reyne Isabeau de Bavieres, femme du feu roy Charles VI , laquelle estant morte à Paris, son corps fut tant mesprisé qu'il fut mis hors de son hostel dans un petit batteau sur la rivière de Seine, sans autre forme de cérémonie et pompe; et fut passé par une si petite poterne, et si estroicte, qu'à grand peine y pouvoit-il passer; et fut ainsy porté à Sainct-Denys en son sepulchre, ny plus ny moins qu'une simple damoiselle. Il y avoit bien aussy de la différence de ses actions à celles de la reyne Anne; car elle mit les Anglois en France et dans Paris , mit le royaume en combustion et division , et l'appauvrit et ruina du tout : et la reyne Anne le tint en paix, et l'agrandit et l'enrichit de sa belle du
qui quelquesfois, en ses goguettes et gayetés, l'appelloit le plus souvent sa Bretonne.
Si elle eust vescu plus long-temps, ellen'eust jamais consenti à ce mariage dessusdict; et souvent y avoit bien répugné, et desdit le roy son mary, d'autant qu'elle hayssoit mortellement madame d'Angoulesme, despuis madame la régente , n'estaus leurs humeurs guieres semblables, et peu accordantes ensemble ; aussy qu'elle vouloitcolloquersa dicte fille avec Charles d'Austrie, lors jeune, et le plus grand seigneur de la chrestienté, qui despuis fut empereur, encor qu'elle vist bien M. d'Angoulesme s'approcher fort de la couronne; mais elle ne songeoit pas en cela, ny n'y vouloit songer, se fiant d'avoir encor des enfans ; car lorsqu'elle mourut elle n'avoit que trente-sept ans. De son temps et règne, regnoit ceste grande et sage reyne Isabelle de Castille, bien accordante en mœurs avecques nostre reyne Aune. Aussy elles s'entr'aymoient fort, et se visitoienl souvent par ambassades , lettres et presens ; et c'est ainsy
ché et biens qu'elle y apporta. Dont il ne se faut que la vertu recherche tousjours la vertu
esbayr si le roy la regretta , et en démena un tel deuil qu'il en cuida mourir au bois de Vincennes, et s'habilla fort long-temps de noir, et toute sa cour; et ceux qui venoient autrement les en faisoit chasser; et n'eust point ouy ambassadeur, quel qu'il fust, qu'il ne fust habillé de noir. Et dit bien plus ceste vieille histoire que j'ay alléguée, que, « lorsqu'il donna sa «fille à M. d'Angoulesme, despuis le roy Francis, le deuil ne fut nullement quitté ny laissé
Le roy Louys fut après content de se marier pour la troisiesme fois avec la reyne Marie, sœur du roy d'Angleterre, très-belle princesse, jeune, et trop pour luy, dont mal luy en prit. Et se maria plus par nécessité et pour faire paix avecques l'Anglois , et mettre son royaume en repos, que pour autre chose, ne pouvant oublier jamais sa reyne Anne : aussy commandat-il à sa mort qu'ils fussent couverts tous deux sous un mesme tombeau, ainsy qu'on le voit i
CATHERINE
DK MEDICIS.
Sainct-Denys, tout de marbre blanc, aussy beau et superbe qu'il en soit point là.
Or , je m'arreste en ce discours, et ne passe plus outre , m'en remettant aux livres qui ont escrit mieux de ceste reyne que je ne sçaurois faire : toutesfbis , pour me contenter, j'ay faict ce discours.
Jedirayencor ce petit discours, que c'est d'elle que nos reynes et princesses ont tiré l'usage de mettre à l'entour de leurs armoiries et escussons la cordelière, les portant auparadvant nullement en tournés , mais toutes values ; et ladictc reyne fut la première qui mit ceste cordelière.
Or , je n'en dis plus , n'ayant esté de son temps : toutesfbis , je proteste bien n'avoir parlé qu'en la vérité , pour l'avoir apprise et d'aucuns livres, comme j'ay dict, et de madame la seneschalle ma grand mere , et de madame de Dampierre ma tante, un vray registre de la cour, et aussy habille , sage et vertueuse dame qui entra à la cour il y a cent ans, et qui sçavoit aussy bien discourir de toutes choses. Aussy des l'aage de huicl ans y avoit elle esté nourrie , et if avoit rien oublié ; et la faisoit bon ouyr parler, ainsy que j'ay veu nos roys et reynes y prendre ung singulier plaisir de l'ouyr, car elle scavoit tout, et de son temps et du passé : si bien qu'on prenoil langue d'elle comme d'un oracle. Aussy le roy Henry 111 dernier la fit dame d'honneur de la reyne sa femme. Des mémoires et leçons que j'ay appris d'elle je me suis servi, et espère m'en servir beaucoup en ce livre. J'ay veu l'epitaphe de ladicte reyne ainsy faicte :
Cy gist Anne, qoi fut femme de deux grands royt; Kn tout grande cent foi» , comme reine deux foi*. Jamais reyne comme elle n'enrichit tant la Frauce. Voytt que c'est d'avoir une grande alliance.
CATHERINE DE MEDIClif,
BEY.TB ET «MB DE NOS EOÏS DEKÎTIEES.
Je me suis cent fois estonné et esmerveillé de tant de bons escrivains que nous avons veus de nostre temps en la France, qu'ils n'ayeut esté curieux de faire quelque beau recueil de la vie
et gestes de la reyne mere , Catheritte de Me dicis, puisqu'elle en a produict d'amples matières, et taillé bien de labesoigne, si jamais reyue tailla : ainsy que dict l'empereur Charles à Paulo Jovio une fois, à son retour de son triumphant voyage de la Gollette, voulant faire la guerre au roy François: qu'il fist seule* ment provision d'encre et de papier, qu'il luy alloit bien tailler de la besoigne. Aussy de vray ceste reyne en a taillé de si belle , qu'un bon et zellé escrivain en eust faict une llliadc entière : mais ou ils ont esté paresseux ou ingrats; car elle ne fut jamais chiche à l'endroit- 1 des sçavans, et qui escri voient quelque chose. J'en nommerais plusieurs qui en ont tiré de bons biens , en quoy d'autant ils sont accusés d'in gratitude.
Il y en a eu un pourtant qui s'en est voulu mesler d'en escrire; et de faict en fit un petit livre qu'il intitula la Vie de Catherine 1 ; mais c'est un imposteur et non digne d'estre creu , puisqu'il est plus de menteriesque de vérités, ainsi qu'elle-mesme le dict l'ayant veu, comme telles faussetés sont apparentes à chascun, et aysées à noter et rejetter. Aussy celuy qui l'a faict lui vouloit mal mortel, et esloit ennemy de son nom, de son estât, de sa vie, et de son honneur et humeur ; voylà pourquoy il est â rejetter. Quant à moy, je desirerois fort seavoir bien dire, ou que j'eusse unebonue plume, et bien taillée à commandement, pour l'exalter et louer comme elle le mérite. Toutesfois, telle qu'elle est , je m'en vais l'employer au hazard.
Ceste reyne donc est extraicte, du costé de son pere, de la race de Medicis, l'une des nobles et illustres maisons , non-seulement de l'Italie, mais de la chrestienté. Quoy qu'on en die, elle esloit estrangere de ce costé, comme les alliances des grands ne se peuvent prendre
i H yeut «ans doute parler du Discours merveilleux de la vie, actions et tléportemens de la reine Catherine de Mèdicis, attribué a Bèze, à de Serres, et plus probablement a Henri Etienne, mais certainement fait de main de maître. Il fut imprimé et répandu dans le public dès 1574 arec la date de 1575. inséré peu après &mw trots volumes des Mémoires d'État sous Charles J\, imprimés en 1577, en trois volumes in-h°, et, depuis, dans les différentes éditions du Recueil de diverses pièces pour servir à l'histoire du régne de Henri II I. Ouoi qu'en dise ici Brantôme, beaucoup de i;ens le préféreront sans doute a son panégyrique.
114 VIES DES DAMES ILLUSTRES
'communément dans leurs royaumes : aussy n'est- « conquestes et victoires queceFelsinosavoit eues [ce pas quelquefois le meilleur; car les alliances «encepaysdesMedes^utappelléjWferf/att entre jestrangercs vallent bien autant ou plus que les * les siens, dont depuis le surnom a demeuré en aines. La maison toutcsfois de Medicis a «la famille; comme nous lisons de Paulus , qui juasylousjoursesié alliée et confédérée avecques ; «Put surnommé Macedonicm pour avoir con-
H couronne de France, dont cncor en porte les '.leurs de lys que le roy Louys Xî donna à ccste maison en signe d'alliance et confédération perpétuelle. De la génération maternelle, elle est sortie originellement de Tune des plus nobles maisons de France , vraye françoisc de race , de cœur et affection, de cesie grande maison de Boulongne et comté d'Auvergne : de sorte qu'on ne sçauroit dire ny juger en quelle des deux maisons y a eu plus de grandeur et actes plus mémorables. Or, voicy ce qu'en dict M. î'archevesque de Bourges, de la maison de Beaune 1 , un aussy grand , sçavant et digne prélat qui soit en la chrestienté (cncor qu'aucuns le disent un peu legicr en créance, et gueres bon pour la ballancede M. Saincl-Mtchel où il poisc les bons chrestiens au jour du jugement, ainsy qu'on dict), en l'oraison funèbre
«quis Macédoine sur Perseus, et Scipion, qui fut t appelé Àffricain pour avoir faict de mcsmes de «l'Affrique.»
Je ne sçay d'où a pris ccsle histoire ledict M. de Beaune; mais il est vrayscmblable que , devant le roy et une telle assemblée qui esloîl là pour le convoy de la reyne, il ne l'eust voulu alléguer sans bon autheur. Voylà comme ceste descente est bien esloignée de ceste moderne que l'on suppose et attribue sans propos h ceste famille de Medicis, ainsi que fait ce livre menteur que j'ai dict de la vie de ladicte reyne. Puis, dit dadvantage ledict sieur de Beaune : qu'on lit dans les chroniques , qu'un nommé Everard de Medicis, sieur de Florence, amprès plusieurs années au voyage et expédition que fit Charlemaigne en Italie contre Didier, roy des lombards, alla à son secours
qu'il fil pour ladicte reyne à Blois : «Du temps ' avecques plusieurs de ses subjects; et, l'ayant
«que ce grand capitaine gaulois, Brennus, mena «son armée par toute l'Italie et Grèce, csloient a avecques luy en sa troupe deux gentilshommes «françois, l'un nommé Felsinus, l'autre nommé «Bono, qui, voyant le mauvais dessein que pre- «noit Brennus , après ses belles conquestes , «d'aller envahir le temple de Delphes, pour se «souiller, soy et son armée, du sacrilège de ce a temple, ils se retirèrent tous deux, et passèrent «en Asie avec leurs vaisseaux et hommes ; où ils « pénétrèrent si advant, qu'ils entrèrent en la mer «des Medes , qui est proche de la Lydie et de la «Perside;où ayant faict plusieurs conquestes, et «obtenu de grandes victoires, se seroient enfin «retirés; et, passans par l'Italie, esperans re- « venir en France , Felsinus s'arresta en un lieu «où est à présent situé Florence, le long du «fleuve d'Ame, qu'il reconnut assez beau et «délectable, et de semblable assiette qu'une qui « lui avoit pieu en ce pays de Medc une autre fois,
fort vertueusement secourue et assistée, fut confirmée et investie en ladicte seigneurie de Florence; plusieurs années après, un Anemond de Medicis, aussy sieur de Florence, passa avecques plusieurs de ses subjects au voyage de la Terre- Saincte avccGodeffroy de Bouillon, où il mourut devant le siège de Nicée en Asie. Ceste grandeur a tousjours continué en ceste maison jusqu'à ce que Florence, reduietc en republique par guerres intestines en Italie dfoitfe les empereurs et les peuples, les personnes illustres de ceste maison ont manifesté leur valleur et grandeur de temps en temps : comme nous voyons par ces derniers siècles le grand Cosme de Medicis, qui, par ses armes, ses navires et ses vaisseaux , a espouvanté les Turcs jusques au fond de l'Orient et mer Medilerrannée; si bien que nul de son temps, tant grand qu'il fcst , ne l'a surpassé uy en forces ny en valeur ny en richesse, ainsy qu'en a escript
«et y baslit une cité qui est aujourd'huy Flo- Raphaé! Volateran.
«renec ; comme aussy son compaignon Bono «bastit la ville de Bononia, appellcé Boulogne , «toutes deux voisines : et , dès lors , pour les
Les temples et lieux sacrés par luy bastis , les hospitaux par luy fondés jusques en ïlierusalem , font ample preuve de sa pieté et magnanimité.
Il y a eu aussy Laurent de Médias, sot nommé
CATHERINE
le Grand pour aca actes vertueux , ces deux grands et bounorables papes Léon et Clément, tant de cardinaux si grands personnages de ce nom , et puis ce grand duc de Toscane , Gosme de Medicis , sage et advisé s'il en fut oneq. Il a paru à se maintenir en son estât , qu'il trouva envahi et fort troublé au commauce-
Bref , on ne sçauroit rien desrober à cesle maison de Medicis qu elle ne fust illustre, trèsnoble et grande de toutes parts.
Quant à la maison de Boulongne et d'Auvergne, qui ne dira qu elle ne soit ires-grande, estant sortie originairement de ce grand Eustache de Boulongne, dont le frère, Godefroy de Bouillon, a porté lesarmes et armoy ries avecques un si grand nombre de princes, seigneurs, chevalliers et soldats chrestiens, jusques dedans Hierusalem sur la sépulture de nostre Sauveur, et se seroit rendu et faict roy par sou espée et ses armes avecques la faveur de Dieu, roy nonseulement de Hierusalem , mais d'une grande partie de l'Orient, à la confusion de Mahomet, des Sarrazius et mahometans, tant et si avant, qu'il auroil donné esionnemenl à tout le reste du monde, ayant planté le christianisme en Asie, qui estoit du haut à bas? Au reste ceste maison a esté recherchée d'alliance quasy de tous les royaumes de la chrestienté et grandes maisons, comme de celles de France , d'Angleterre, d'Escosse, d Ongrie , de Portugal ; jusques là que le royaume lu y appartenoit de droict , ainsy que j'ay ouy dire au premier président de Thon 1 , et que la reyoe mesuic me ht cest honneur de me le dire à Bordeaux , lorsqu'elle sçut la mort du roy Sebastien dernier mort ; et fut receue à débattre son droict par justice en la dernière assemblée d'estats tenue audict Portugal, auparavant le décès du dernier roy cardinal; et ce fut aussy pourquoy elle arma soubs M. de Slrozzy pour y faire une bresebe, le roy d'fcpaigne l'ayant lors usurpé ; et ne s'en fust arrestée en un si beau chemin sans des raisons que j'allegueray ailleurs une autre fois. Je vous laisse donc à penser si ceste maison de Boulongne estoit grande : ouy, telle qu'une fois j'ouysdire au pape Pie IV, es- Uut à table , ainsy qu'il bailla * disner après sa
• M. de Tbou dit le contraire a l'an 1578, livre u de •on J/Utaitv.
création aux cardinaux de Ferme et de Guyse,
ses créatures, qu'il tecoit ceste maison si grande et si noble, qu'il n'en sçavoit en France, telle qu'elle fust , qui la surpassast en ancienneté , valeur ny grandeur.
C'est bien contre les malheureux détracteurs, qui ont dict que ceste reyne estoit une Florentine et de bas lieu : on peut voir le contraire. Au reste, elle n'estoit si pauvre qu'elle n'ait porté en mariage à ta France des terres qui vallent aujourd'hui y six vingt mille livres, connue sont les comtés d'Auvergne, de Lauragais, les seigneuries de Lèverons, Doozenac, Boussac, Gorreges, Hondecourt , et autres terres, toute» de la succession de sa mère ; et eu cor pour son dot eut plus de deux cent mille escus ou ducats , qui vaudraient aujourd'huy plus de quatre cent mille, avecques grande quantité de meubles, de richesses et précieuses pierreries et joyaux, comme les plus belles et plus grosses perles qu'on ait veues jamais pour si grande quantité, que despuis elle donna à la reyne d'Escosse sa uorc 1 t que je luyay veu porter; outre cela, force seigneuries, maisons, actions et prétentions, qu'elle avoit en Italie; outre plus que tout cela , pour son maryage , les affaires de France , qui estoient si esbranlées par la prison du roy, et ses perles de Milan et Naplcs, commencèrent à s'affermir.
Le roy François aussy le sçavoit bien dire, que tel maryage avoit beaucoup servy à ses affaires. Aussy donna-on à ceste reyne ceste devise : l'arc en ciel qu'elle a porté tant qu'elle a esté mai yée, avec ces mots grecs :
<p; (fit *T * <Jt V* <*xvuv.
Qui est autant a dire que, tout ainsy que ce feu et arc en ciel apporte et signifie le beau temps après la pluye, aussy cesle reyne estoit vray signe de clarté, sérénité et tranquillité de paix. Le grec est ainsy traduit :
Vucem fert et serenHatem:
Dadvanlage, l'empereur n'osa pousser plua avant son ambitieuse devise plus outre ; car, encor que les trefves fussent entre luy et le roy François , si couvoit-il lousjours son ambi-
« Belle-fllle.
• K»te porte la lamièw « la tvlmié.
tion sous dessein de gaigner tousjours sur la France ce qu'il eust peu ; s'estonna fort de ceste alliance avecques le pape, lecognoissant habile, courageux et vindicatif de sa prison faicte par son armée impériale au sac de Rome. Et tel maryage luy desplut tellement . que j'ay ouy dire à une dame de vérité, lors à la cour, que s'il n'eust esté maryé avecques l'impératrice, qu'il eust prins l'alliance dudict pape, et eust espou s6 sa niepee, tant pour estre appuyé d'un si grand parly, que parce qu'il craignoit que le pape luy aydasl à perdre Naples, Milan, et Genncs, ainsy qu'il l'a voit promis au roy François, lorsqu'il luy fit livrer l'argent du dot de sa niepee et ses bagues et joyaux ; qu'outre tout cela, pour faire le douaire digne d'un tel maryage, il luy avoit promis, par instrument authentique, trois perles d'inestimable valeur, de Texcessiveté desquelles les plus grands roys estoient fort envieux et convoitcux : qu'estoient Naples, Milan et Gennes. Et de faict ne faut doubler que si ledict pape eust veseu ses ans naturels , qu'il luy eust vendu bonne , et luy eust faict couster cher sa prison, pour aggrandir sa niepee et le royaume où elle avoit esté colloque* ; mais il mourut fort jeune : encor pourtant tout ce proftet nous demeura pour ce coup.
Voylà donc nostre reyne, ayant perdu sa merc Magdelaync de Roulongne, et Laurens de Mcdicis son pere, d'L'rbin, eu bas aage, par après niaryée par le bon oncle en nostre France, où elle fut menée par mer à Marseille en grand triomphe , et ses nopees pompeusement faictes, en l'aagc de quatorze ans. Elle se fit tellement aymer du roy son beau père , et du roy Henry sou mary, que , demeurant dix ans sans produire lignée , il y eut force personnes qui persuadèrent au roy et a M. le Dauphin son mary de la respudier, car il estoit besoing d'avoir de la lignée en France : jamais ny l'un ny l'autre n'y voulurent consentir, tant ils Taymoieut : aussy dans les dix ans , selon le naturel des femmes de la race de Medicis, qui sont tardives à concepvoir, elle commença à produire le petit roy François deuxiesme : dont sur ce j'ay ouy faire un conte, que, lorsqu'il fut né, il y eust une dame de la cour, qui estoit de bonne comnaignie, et disoit bien le mot, qui vint preenter un placet à M. le Dauphin par lequel
S ILLUSTRES
elle le prioit de luy faire donner l'abbaye de Sainct-Yictor, qu'il avoit rendu vacante. Dont il fut estonné de tel mot; mais, d'autant qu'on disoit à la cour qu'il ne tenoit pas tant à madame la Dauphine comme à M. le Dauphin pourquoy il n aToit d'enfans, parce qu'on disoit que M. le Dauphin avoit faict tort, et qu'ils n'estoit pas bien droit et que pour ce la semence n'alloit pas bien droict dans la matrice, ce qui empeschoit fort de concepvoir; mais , après que cest enfant fut né, on dit qu'il ne tenoit plus à M. le Dauphin, et qu'il avoit faict dire qu'il n'avoit son v. tort : et par aiosy ceste dame ayant expliqué son placet à M. le Dauphin, tout fut tourné en risée, et dict qu'il avoit rendu l'abbaye Sai net -Victor vacante , faisant allusion d'un mot à l'autre, que je laisse imaginer au lecteur sans que j'en fasse plus ample explication.
Puis, la reyne d'Espaigne nasquit, et après consécutivement ceste belle et illustre lignée que nous avons veue , et quasy aussy tost née , aussy tost perdue, par trop grand malheur: ce fut cause que le roy son mary l'en ayma dadvantage, encor qu'il l'aymast bien fort, et de telle façon, que luy, qui estoit d'amoureuse complexion, et aymoit fort à faire l'amour, et allerauchange , il disoit souvent que , sur toutes les femmes du monde, il n'y avoit que la reyne sa femme en cela, et n'en sçavoit aucune qui la valust. Il avoit raison de le dire, car c'estoit une princesse belle et très-aymable.
Elle estoit de fort belle et riche taille, de grande majesté, toutesfois fort douce quand il falloit, de belle apparence et bonne grâce, le visage beau et agréable, la gorge très-belle et blanche et pleine , fort blanche aussy par le corps, et la charnurc belle, et son cuir net, ainsy que j'ay ouy dire à aucunes de ses dames , et ung enbompoint très-riche, la jambe et la grève très-belle, ainsy que j'ay ouy dire aussy à de ses dames, et qui prenoit grand plaisir à la bien chausser , et à en voir la chausse bien tirée et tendue ; du reste, la plus belle main qui fut jamais veue, si crois-je.
Les poètes ont loué jadis Aurore pour avoir de belles mains et de beaux doigts ; mais je pense que la reyne l'eust effacée en tout cela ; et si l'a tousjours gardée et maintenue telle I jusqu'à la mort.
CATHERINE I
Le roy son fils, Henry 111, en herila de beaucoup de ceste beauté de main.
De plus, elle s'habilloit tousjours fort bien et superbement , et avoit tousjours quelque gentille et nouvelle invention. Bref, elle avoit beaucoup de beautés en soy pour se faire fort aymer. Sur quoy il me soubvient qu'elle estant allée un jour voir à Lyon un peintre, qui s'appelloit Corneille, qui avoit peint en une grande chambre tous les grands seigneurs, princes, cavalliers, et grandes reynes, princesses, dames et filles de la cour de France , estant donc en ladicte chambre de ces peintures, nous y vismes ceslc reyne paroistre peinte très-bien en sa beauté et en sa perfection, habillée à la françoise d'un chapperon avecques ses grosses perles, et une robe à grandes manches de toile d'argent fourrées de loup cervier, le tout si bien représenté au vif avecques son beau visage, qu'il n'y falloit rien plus que la parole, ayant ses trois belles filles auprès d'elle ; à quoy elle prit fort grand plaisir à telle veue, et toute la compaignie qui y estoit s amusant fort à la contempler, admirer et louer sa beauté par dessus toutes : elle-mesme s'y ravit en la contemplation, si bien qu'elle n'en peut retirer ses yeux de dessus, jusqu'à ce 'que M. de Nemours luy vint dire : «Madame, a je vous trouve là fort bien pouriraicte, et n'y «a rien à dire ; et me semble que vos filles vous «portent grand honneur; car elles ne vont « point devant vous, et ne vous surpassent point. » Elle luy respondit : «Mon cousin, je croy qu'il «vous ressoubvieot bien du temps, de l'aage et « de l'habillement de ceste peinture : vous pou * vez bien juger mieux que pas uu de ceste com- «paignie, vous qui m'avez vue ainsy, si j'estois ■ estimée telle que vous dites, et si j'ay esté «comme me voy là. » Il n'y eut pas un en la compagnie qui ne louastet estimast infiniment ceste beauté, et ne dist que la mere estoit digne des filles, et les filles dignes de la mere : et telle beauté luy a duré, et maryée et vefve, jusques quasy à sa mort ; non qu'elle fust aussy fresche comme en ses ans plus fleurissans, mais pourtant bien entretenue , fort désirable et agréable.
Au reste, elle estoit de fort bonne compaignie. et gaye en humeur, aymant tous honnestes exercices, comme la danse, où elle avoit trèsbelle majesté.
Elle aymoit lâchasse bien fort aussy : surquoy
j'ay ouy faire le conte à une dame de la cour d'alors, que le roy François ayant choisy etfaict une trouppe qui s'appelloit la petite bande des dames de sa cour, des plus belles, gentilles, et plus de ses favorites , souvent se desrobant de sa cour s'en partoit, et s'en alloit en autres maisons courir le cerf et passer son temps, et y demeuroit là quelquesfbis ainsy retiré huict jours, dix jours, quelquesfbis plus, quelquesfbis moins, ainsy qu'il luy plaisoit, et l'humeur l'en prenoit. Nostre reyne, qui estoit lors madame la Dauphine, voyant telles parties se faire *ans elle-mesme que mesdames ses belles-sanirs en estoient, et elle demeuroit au logis, elle fit prière au roy de la mener tousjours quand et luy , et qu'il luy fist cest honneur de permettre qu'elle ne bougeast jamais d'avecques luy.
On dit qu'elle, qui' estoit tousjours fine et habile, le fit bien autant pour veoir les actions du roy, et en tirer les secrets, et escouter et sçavoir toutes choses, autant pour cela que pour la chasse, ou plus.
Le roy François luy en sceut si bon gré d'une telle prière, voyant la bonne volonté qu'il voyoit en elle d'aymer sa compaignie , qu'il luy accorda de très-bon cœur : et, outre qu'il aymoit natu Tellement, il l'en ayma tousjours d'advantage ; et se delectoit à luy faire donner plaisir à la chasse, en laquelle n'abandonnoit jamais le roy, et le suivoit tousjours à courir : car elle estoit fort bien à cheval et hardie, et s'y tenoit de fort bonne grâce, ayant esté la première qui avoit mis la jambe dans l'arçon, d'autant que la grâce y estoit bien plus belle et apparoissante que sur la planchette; et a tousjours fort aymé d'aller à cheval jusques en l'aage de soixante ans ou plus, qui pour la fbiblesse l'en privèrent, en ayant tous les ennuys du monde ; car c'estoit l'un de ses grands plaisirs , et à faire de grandes et vistes traictes, encor qu'elle en fust tutnbéc souvent au grand dommage de son corps; car elle en fut blessée plusieurs fois, jusqu'à rompure de jambe et blessure à la teste, dont il l'en fallut trépaner : et, lorsqu'elle fut vefve, et eut la charge du roy et du royaume, accompaignoit tousjours le roy, et le menoit avecques elle et tous ses enfans ; et quand le roy son mary vivoit, elle alloit quasy ordinairement avecques luy à l'assemblée du cerf et autres chasses.
S'il jouoit au palle-mail , elle le voyoit le plut
VIES DES DAMES ILLUSTRES
souvent jouer, et y jouoit elle-mesrae. Elle le voyoit jouer à la paulme. Elle aymoit aussy fort à tirer de l'arbaleste à jalet 1 , et en tiroil fort bien : et toujours, quand elle s'alloit pourmener, faisoit porter son arbaleste; et quand elle voyoit quelque beau coup , elle tiroil.
Elle inventoit toujours quelque nouvelle danse ou quelques beaux ballets, quand il faisoit mauvais temps.
Elle inventoit aussy des jeux, et y passoit son temps avecques les uns et les autres, estant fort privée, mais aussy fort grave et austère quand il falloit.
Elle aymoit fort à veoir jouer des comédies et tragédies ; mais despuis Sophonisba , composée par M. de Sainct-Gelais, et très-bien représentée par mesdames ses filles et autres dames et damoiselles , et gentilshommes de sa cour, quelle fit jouer à Blois aux nopees de M. de Cypicre et du marquis d'Elbeuf , elle eut opinion qu'elle avoit porté malheur aux affaires du royaume, ainsy qu'il succéda; elle n'en fit plus jouer, mais ouy bien des comédies et tragi-comédies , et mesmes celles de Zany et Pantalons^ prenant grand plaisir; et en rioit son saoul comme uo autre; car elle rioit volontiers; aussy de son naturel elle estoit joviale et aymoit à dire le mot, et rencontroil fort bien, et cognoissoit bien où il falloit jetter sa pierre et son mot, et où il y avoit à redire.
Elle passoit fort son temps les après-disnées i besogner après ses ouvrages de soye, où elle y estoit tant parfaicte qu'il estoit possible.
Bref, ceste reyne aymoit et s'addonnoit à tous honnestes exercices; et n'y en avoit pas un, ■u moins digue d'elle et de son sexe, qu'elle ne voulust sçavoir et practiquer.
Voylà ce que je puis dire pour parler briefvement et fuir prolixité, de la beauté de son corps et de ses exercices.
Quand elle appelloit quelqu'un mon amy> c'ealoit qu'elle l'esiimoit sot , ou qu'elle estoit en colère : si bien qu'elle avoit un gentilhomme servant, nommé M. de Bois-Fevrier, qui disoit bien le mot, quand elle l'appeloit mon amy: •Ha! madame, respondoit-il, j'aymerois mieux «que vous me dissiez voslre ennemy, car c'est «autant à dire que je suis un sot, ou qu'estes
' Jalet , batte de terre cuite, poussée par le ressort de
uen colère contre moy, ainsy que je cognois « vostre naturel de long-temps. »
Quant à son esprit, il a esté très-grand et très-admirable, ainsy qu'il s'est monstré en tant de beaux et signalés actes desquels sa vie est illustrée pour jamais. Le roy son mary et son conseil l'estimèrent telle, que, lorsque le roy alla en son voyage d'Allemaigne , hors de son royaume, il l'establit et l'ordonna pour régente et gouvernante en tout son royaume pendant son absence, par déclaration solennellement faicte en plein parlement de Paris. Et en ceste charge se conduisit si sagement, qu'il n'y eut aucun remuement , changement ni altercation en cest estât, pour l'absence du roy; mais, au contraire, pourveut si bien aux affaires, qu'elle fit assister le roy d'argent, de moyens et de gens, et de tout autre sorte de secours, qui luy servit beaucoup à son retour, et mesmes en 11 conqueste des villes qu'il fit en la duché de Luxembourg, comme Yvoy, Mont-medy, Dampvilliers, Gimay et autres.
Je vous laisse donc à penser si celuy qui a cst rit cette belle vie que j'ay dict a bien detracté de dire que jamais le roy son mary n'avoit voulu qu'elle mist le nez sur les affaires de son Estât. La faisant ainsy régente en son absence, n'esloit-ce pas occasion ample d'en avoir pleine cognoissance, et comme elle faisoit en l'absence du roy son mary parmy tous ses voyages quHl faisoit tous les ans allant en ses armées t
Que fit-elle après la bataille de Saint-Laurent et que l'Estat estoit en bransle , et le roy estant allé a Compiegne pour redresser nouvelle armée? Elle espousa tellement les affaires, qu'elle excita et esmeut messieurs de Paris à faire un prompt secours à leur roy , qui vint très-bien à propos, et pour l'argent, et autres choses nécessaires pour la guerre.
Or, le roy sou mary blessé, ceux qui estoient de ce temps, et qui l'ont veu, ne peuvent ignorer le grand soucy qu'elle prit pour sa guerison, et les veilles qu'elle fit auprès de luy sans se coucher, les grandes prières dont elle importunoit Dieu coup sur coup, et les processions et visitations d'églises qu'elle fit, et les postes qu'elle envoya partout pour quérir médecins et chirurgiens. Mais son heure estant venue , et ayant passé de ce monde en l'autre, elle en fit dejelles lamentations, en jetta de telles larmes,
CATHERINE
que jamais elle ne les a taries ; et pour sa sou- Tenance, et lors que Ton parloit de luy, tant qu'elle avescu, elle en a tousjoursjel lé quelqu'une du profond de ses yeux : dont elle en prit ceste devise propre et convenable i son deuil et à ses pleur*, qui es toit une montaigne de chaux vive, sur laquelle les gouttes d'eau du ciel tuinboienl à foison; et disoient les mots tels en latin.
Les gouttes d'eau et de larmes monstrent bien leur ardeur, encor que la flamme soit esieinte; telle devise prenant son allégorie sur le naturel de la chaux vive, laquelle estant arrousée d'eau bru.sle est rangement, et monstre son ardeur encor qu'elle soit esteinte.
Par ainsy nostre reyne monstroit son ardeur et son affection par ses larmes, encore que sa flamme, qui es toit le roy son mary, fust esteinte; qui estoit que, tout mort qu'il estoit , elle faisoit bien paroistre par ses larmes qu'elle ne le pouvoit oublier, et qu'elle l'aymoit tousjours.
Une quasy semblable devise port oit jadis madame Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, après la mort de son mary tué à Paris, dont elle eut un si grand regret, que, pour tout soulaset confort en ses gemissemens, elle prit on chantepleure ou arrousoir pour sa devise , sur le haut de laquelle estoit une S en signe, ainsy qu'on le dict, que seule souvent se soucioit et conspirait ; et autour dudict chantepleure est oient escrits ces mots :
Rien ne m'en plu*, Plu* ne m'est rien.
On voit encor ceste devise dans l'église des Cordelière à Blois , en sa chapelle.
Le bon roy René de Sicille , ayant perdu sa femme Isa beau, duchesse de Lorraine, en porta si grand deuil , qu'il ne peut jamais guieres bien resjouir; et ainsy que ses plus privés amys et favoris luy remonstrotent quelque consolation, il les menoit en son cabinet, et là il leur monstroit peinct de sa main , car il estoit excellent peintre, un arc turquois duquel la corde estoit brisée et rom-
DE M El) IC 1 s U9 pue , et an dessous estoit eserit :
dreo per lentare piaga non tana %
Puis leurdisoit : «Mes amys, par ceste peinture je responds à toutes vos raisons; car, «ainsy que, pour destendre un arc, ou briser «ou rompre sa corde, la playe qu'il a falcte « de sa flesche n'en est rien de plustost guérie. «Ainsy la vie de ma chère espouse est par mort «esteinte et brisée; mais pour ce n'est pas gue- «rie la playe du loyal amour dont elle vivante «me navra le cœur. »
En plusieurs lieux à Angers on voit ces arcs turquois et ces cordes rompues , et au dessous ces mois : Arco per lentare, et mesmes aux Cordelliers, en la chapelle Sainct-Bernardin qu'il a faict édifier : et prit ceste devise après la mort de sa femme, car de son vivant il en portoit une autre.
Or, nostre reyne, autour de sa devise que je viens de dire, y a voit fait mettre des trophées, des miroirs cassés, des éventails et pannaches rompus, des carquans brisés et des pierreries et perles espandues par terre, des chaisnes toutes en pièces ; le tout en signe de quitter toutes bombances mondaines puis que son mary estoit mort, duquel n'a jamais pu arresler le deuil. Et, sans la grâce de Dieu, et la constance dont il l'a voit douée, elle eust succombé à ceste grande tristesse et ennuy : et aussy qu'elle voyoit que ses enfans fort jeunes et la France «voient grandement besoin d'elle, comme nous l'avons veu despuis par expérience; car, comme une Semiramis, ou une autre Athalia , elle entreprit, sauva, garantit et préserva sesdits enfans et leurs règnes de plusieurs entreprises qui leur estoient préparées en leur bas aage , avecques telle prudence et industrie, que tout le monde la trouva admirable. Et ayant la régence de ce royaume après la mort du roy François son fils, pendant la minorité de nos roys, par l'ordonnance des estats d'Orléans, s'en fit bien accroire sur le roy de Navarre, qui, comme prince premier du sang, vouloit estre regent en sa place et gouverner tout ; mais elle gaigna si bien et si dextrement lesdicts estats, que, si ledict roy de Navarre eust passé plus outre , elle le faisoit desclarer atteint
• L'arc pour être détendu ne guérit point la plaie,
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de crime de leze-roajesté. Et possible l'eustelle faict sans madame de Montpensier, qui ta gouvcrnoit fort , pour les menées qu'on disoit avoir faict faire à M. le prince de Coudé sur l'Estat ; si bien que ce fut audict roy de se contenter d'estre sous elle; et voylà un des subtils et habiles traicts qu'elle fit pour son commancement.
Puis après, elle sceut entretenir son grade et autorité si impérieusement , que nul n'y osoit contredire, tant grand et remueur fusl-il, jusques au bout de trois mois après, que la cour estoit à Fontainebleau : lequel roy de Navarre , voulant ressentir son cœur, prit mescontentement sur ce que M. de Guyse se faisoit porter lesclefc du logis du roy tous les soirs, et les gardoit toutes les nuicls en sa chambre comme grand-maisire, car c'est l'une de ses charges, et nul n'osoit sortir hors sans luy : ce qui faschoit fort au roy de Navarre , les voulant garder; mais, en estant refusé, se despita et mutina de telle façon , que, pour un matin vint prendre congé du roy et de la reyne pour s'en aller hors de la cour, et emmcnoit avecques luy tous les princes du sang qu'il avoit gaignés avecques le connestable et ses enfanset nepveux. La reyne , qui ne s altendoit nullement à cela , fut fort estonnée du commancement , et testant essayée tout ce qu'elle avoit pu de rompre ce coup, et donné bonne espérance audict roy de Navarre qu*en patientant il serait un jour content ; mais par belles parolles elle ne put rien tant gaigner sur ledict roy qu'il ne se mist en son parlement. Sur ce, ladicte reyne s'advise de ce point subtil; c'est qu'elle envoyé faire commandement à M. le connestable que, comme le principal , premier et plus vieux officier de la couronne, il eust à demeurer près du roy son maistre, ainsy que son debvoir et sa charge luy commandoient, et n'eust à là laisser le roy. M. le connestable, sage et advisé qu'il estoit , et fort j zélé à son maistre, et curieux de sa grandeur et son honneur, ayant un peu songé en son debvoir et au commandement qu'on luy avoit faict, le va trouver et se présenter à luy , prest de faire sa charge, et son debvoir et son estât , et ne bou- I ger d'auprès de sa personne : ce qui eslonna fort le roy de Navarre , estant sur le poinct de ; monter à cheval , n'attendant que M. le cotincs- ; table, qui luy alla remonstrer son commande- i
ment et sa charge, et luy persuada de ne bouger luy-mesme et ne partir; autrement, qu'il s'en pouvoit aller sans luy, ne le pouvant suivre, pour son honneur et debvoir : si bien qu'il alla trouver le roy et la reyne à la suscitation de mondict sieur le connestable ; et, ayant conféré ensemble avec Leurs Majestés, le voyage du roy navarrois fut rompu , et ses mulets en voyés quérir et contremandés, qui estoient desjà arrivés à Melun. Et le tout s'appaisa, au contentement dudict roy de Navarre : non que M. de Guyse en diminuast rien de sa charge, ny en desmordis t rien de son honneur , car il garda tousjours sa prééminence et ce qui luy appartenoil, sans s'estonner de rien, encor qu'il n'y fust le plus fort, estant l'homme du monde en ces choses-là qui s'estonnoit le moins, mais qui sçavoit très-bien braver et tenir son rang, et garder ce qu'il avoit. Il ne faut doubler, ainsy que tout le monde le tenoit, que si ladicte reyne ne se fust advisée de ceste ruse à l'endroict de M. le connestable, que toute ceste troupe ne fust allée à Paris remuer; chose qui n'eust gueres vallu : en quoy il faut donner grand los à ladicte reyne de ce traict. Je le sçay, j'y estois, et qu'aucuns tenoient alors que ce n'estoit pas de son invention , mais du cardinal de Tournon , sage et advisé prélat ; mais c'est menterie , car, tout vieil routier de prudence et conseil qu'il estoit , ma foy , la reyne en sçavoit plus que luy, ny que tout le conseil du roy ensemble; car, bien souvent, quand il estoit en défaut , elle le relevoit et le meltoit à la trace et aux voyes, ainsy que j'en alléguerais plusieurs exemples; maisce sera assezqueje dieceluy-cy, qui est frais, qu'elle-mesme me fit cest honneur de discourir. Il est tel :
Quand elle vint en Guyenne et à Coignac dernièrement, pour accorder les princes de la religion de la Ligue, et mettre le royaume en paix, qu'elle voyoit s'aller ruyner par telles divisions, elle s advisa, pour traicter ceste paix, de faire publier une trêve premièrement, de laquelle le roy de Navarre et le prince de Condé furent très-mal contens et amutiués; d'autant, disoientils, que ceste publication leur porloit un trèsgrand préjudice à cause de leurs estrangers, qui , l'ayant entendue , se pourraient refroidir de leur voyage, ou le retarder , croyans que ladicte reyne l'eust faict a ces desseins. Et dirent