‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 21 sur 161 · E MED1G1S · texte numérisé non relu

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privées personnes. Je la vis une fuis, pour une après-disnée, escrire de sa main vingt paires de lettres et longues.

Elle disoit et parloit fort bien françois , encor qu'elle fust Italienne. A ceux de sa nation pourtant ne parloir bien souvent que françois, tant elle honorait la France et sa langue , et faisoit fort paroistre son beau dire aux grands, aux estrangers et aux ambassadeurs qui la venoient trouver tousjours après le roy. Elle leur respondoit fort pertinemment, avecques une fort belle grâce et majesté, comme je l'ay veue aussy parler aux cours de parlement , fust en public, fust en privé; et qui bien souvent les menoit beau, quand ils s'exlravaguoient ou faisoient trop des retenus, et nevouloienteoudescendreauxedicts faicts en son conseil privé ou ordonnances du roy et des siennes. Asseurez-vous qu'elle parloit bien en reyne et se faisoit bien redoubler en reyne. Je la vis une fois à Bordeaux , lorsqu'elle mena la reyne de Navarre sa fille au roy son mary. Elle m'avoit commandé dès la cour d'aller avecques elle bien parler à ces messieurs , qui ne vouloient abolir quelque certaine confrérie par eux inventée et observée, ce qu'elle vouloit nommément casser, prévoyant qu'elle apporterait quelque queue à la fin qui ne vaudrait rien , et prejudicieroit à l'Estat. Ils la vindrent trouver à l'evesché dans le jardin où elle estoit se pourmenant, un dimanche malin. Il y en eut un qui porta la parollc pour tous, pour luy donner à entendre le fruict de ceste confrérie et l'utilité qu'elle apportoit pour le ' public. Elle , sans estre préparée respondit si bien par de si belles parolles et apparentes raisons et propres pour la rendre mal fondée et odieuse, qu'il n'y. eut là pas un qui n'admirast l'esprit de ceste reyne et ne demeurast estonné et confus ; d'autant , que pour la dernière parolle, elle dit : « Non ; je veux , et le roy mon fils, «qu'elle soit exterminée, et qu'il n'en soit ja- «mars plus parlé, pour des raisons seercttes que «je ne vous veux dire , outre celles que je vous «ay dictes; autrement je vous ferai ressentir que «c'est que de desobéir au roy et à moy. u Par ainsy chascun calla, et plus jamais n'en fut parlé.

Elle faisoit de ces tours bien souvent à l'en- . droict des princes et des plus grands, quand ito avoient failly grandement, et qu'elle prenoit sa

VIES DES DAMES ILLUSTRES

colère, et qu'elle. faisoit de l'alliere; n'estant rien au monde si superbe et brave qu'elle, quand il falloit , n'cspargnant nullement les vérités à un cbascun.

J'ay veu feu M. de Savoye , qui avoit accoustumé l'empereur, le roy d'Espaigne, et veu tant de grands , la craindre et la respecter plus que si ce fust eslé sa merc, et M. de Lorraine de mcsmes, bref tous les grands de la chresticnté. 'J'en alléguerais plusieurs exemples; mais à une autre fois, et à leur tour, je les diray : pour ce coup, me suffira de ce que j'en ay dicl.

Entre toutes ses perfections, elle estoit bonne chrestienne et fort dévote, faisant souvent ses pasques, et ne faillant jamais tous les jours au service divin, à ses messes et ses vespres, qu'elle rendoit fort agréables autant que dévotes, par les bons chantres de sa chapelle, qu'elle avoit esté curieuse de recouvrer des plus exquis : aussy naturellement elle aymoit la musique , et en donnoit souvent plaisir à sa cour dans sa chambre, qui n'estoit nullement fermée aux honnestes dames et honnestes gens, voire à tous et à toutes, ne la voulant resserrer à la mode d'Espagne, ny d'Italie son pays, ny mesmes comme nos autres reynes Elizabelli d'Austrie et Loyse de Lorraine ont faict;mais disoit que, tout ainsy que le roy François son be.iu-perc, qu'elle honnoroit fort, la luy avoit dressée et faicte libre, qu'elle la vouloit ainsy entretenir à la vraye françoise , sans en rien innover ny reformer , et que ainsy aussy le roy son mai y l'avoit voulu : aussy sa chambre estoit tout le plaisir de la cour.

Elle avoit ordinairement de fort belles et lionnesles filles , avec lesquelles tous les jours en son antichambre on conversoit, on discouroit et devisoit, tant sagement et tant modestement que l'on n'eust osé faire autrement; car le gentilhomme qui failloit en estoit banny et menacé, et en crainte d'avoir pis, jusqu'à ce qu'elle luy pardonnoit et faisoit grâce, ainsy qu'elle y estoit propre et toute bonne de soy.

Pour fin , sa compaignie et sa cour estoit un vray paradis du monde et escole de toute bonnes! été, de vertu, l'ornement de la France, ainsy que le sçavoient bien dire les eslrangers quand ils y venoient ; car ils y estoient trèsbien reccus, et commandement exprès à ses dames et filles de se parer , lors de leur venue,

qu'elles paroissoient déesses, et les entretenir sans s'amuser ailleurs ; autrement elles estoient bien tancées d'elle, et enavoient bien la réprimande.

Bref, sa cour a esté telle, que, quand elle a eslé morte, on adict par la voix de tous que la cour n'esloil plus la cour, et que jamais plus il n'yauroiten France une reyne mere. Maisquelle cour estoit-ce ? telle que je crois que jamais emperiere de Rome de jadis n'en a tenu , pour dames, une pareille d'ordinaire, ny nosroys de France. Bien est-il vray que ce grand empereur Charlcmagne et roy de Frauce, de sou vivant prit grand plaisir faire et dresser des cours grandes et plcnieres, tant des pairs, ducs, comtes , paladins , barons et chevalliers de France, que des dames leurs femmes et damoiselles leurs filles, et plusieurs autres de toutes contrées, pour tenir compaignie et cour, ainsy que disent les vieux romans de ce temps, à l'impératrice et reyne, pour voir les belles joustes , tournois, magnificences qui s'y faisoient trèssuperbes par une grande troupe de chevalliers en-ans venans de toutes parts. Mais quoy ! ces belles et grandes assemblées et compaignies ne se faisoient ny se voyoient que trois ou quatre fois de l'an, et puis au partir de la feste se de— partoient et se retiroient en leurs terres et maisons, jusqu'à une autre fois, encore qu'aucuns disent que ce Charlcmagne fut, sur sa vieillesse, fort addonnéaux femmes, mesmes que ses filles furent bonnes compaignes, et que Louys le Débonnaire, à l'advenement de la couronne, fut contrainct de bannir ses sœurs en certains lieux pour avoir esté trop escandalisé de l'amour avec les hommes , et si chassa une infinité de dames qui estoient de la joyeuse bande. Ces cours pourtant dudict Charlemagne n'estoient de durée , je dis du temps de ses beaux ans ; car il s'a musoit lors aux guerres, selon nos vieux romans; et sur ses vieux jours, sa cour, estoit ainsy par trop desbordée, comme j'ay dict; mais la cour de noslre roy Henry II et de nostre reyne estoit ordinaire, fust en guerre, fust en paix, fust ou pour résider ou demeurer eu un lieu pour quelques mois, fust qu'elle se remuast en autres maisons de plaisance et chasteaux de nos roys, qui n'en ont point de faute, et en ont plus que roy du monde. Ceste belle et grande compaignie tousjours, au moins la majeure part, marchoit .

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