‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 25 sur 161 · MARIE STUART · texte numérisé non relu

MARIE STUART

En labeur, en recoy,

Tous jours est prest de rooy .

Je ne toi» aulre object, Foar beaa qu'il se preseute, A qui que uit subject , Onctnies mon emir contente , Exempt de perfection,

Met», chanson, icy fin A si triste complainte, Dont sera le refrein :

Amour Traye et non feinte; Pour la séparation, N'aura diminution.

Voylà les remets qu'alloit jettant et enantant piteusement ceste triste reyne, qui les manifestoit encore plus par son pasle teint; car, dès-lors qu'elle fut vefve, je ne l'ay jamais veue changer en plus coloré, tant que j'ay eu cest honneur de la voir, et en France et en Escosse, où il luy fallut aller au bout de dix-huict mois, â son très-grand regret, et après sa viduité., pour pacifier son royaume, fort divisé pour sa religion. Helas ! elle n'y avoit aucune envie ny volonté. Je luy ay veu dire souvent, et appréhender comme la mort ce voyage; et desiroit cent fois plus de demeurer en France simple douairière, et se contenter de son Touraine et Poictou pour son douaire donné à elle, que d'aller régner là en son pays sauvage ; mais messieurs ses oncles, au moins aucuns et non pas tous, luy conseillèrent^ voire l'en pressèrent (je n'en dîray point les occasions), qui pourtant s'en repentirent bien puis après de la faute.

Sur quoy ne faut doubter nullement si , lors de son parlement , le feu roy Charles, son beau frère, fust esté en aage accomply comme il estoit fort petit et jeune, et aussy s'il fust esté en l'humeur et amour d'elle comme je l'ay veu, jamais il ne l'eust laissée partir, et résolument il l'eust espouséc ; car je l'en ay veu tellement amoureux , que jamais il ne regardoit son pourtraict qu'il n'y tinst l'œil tellement fixé et ravy, qu'il ne s'en pouvoit jamais oster ny s'en ressasier, et dire souvent que c'estoit la plus belle princesse qui nasquit jamais au monde : et tenoit le feu roy son frère par trop heureux d'avoir jouy d'une si belle princesse , et qu'il ne dcbvoit nullement regretter sa mort dans le tumbeau , puisqu'il avoit possédé en ce monde ceste beauté et son plaisir, pour si peu d'espace de temps qu'il

l'eust possédée ; et que telle jouissance valloit plus que celle de son royaume. De sorte que si elle fust demeurée en France il l'eust espousée : il y estoit résolu , encor que ce fust esté sa belle-sœur; mais le pape d'alors ne luy en cust jamais refusé la dispense , veu qu'il l'avoit bien concédée a un sien subject, qui estoit feu M. de Lové, pour espouser la sienne , et aussy que despuis, en Espagne, on a veu le marquis d^Aguilar en avoir eu de mesme, et force autres en ce pays, qui n'en font trop de difficulté pour entretenir leurs maisons, et ne les gaster et dissiper, comme nous faisons en France.

Tous ces discours ai-je veu faire pour ce subject à luy et à plusieurs , lesquels j'obmettray pour ne varier en nostredict subject de nostre reyne, laquelle enfin estant persuadée, comme j'ay dict , d'aller en son royaume, et son voyage ayant esté remis à la prime 1 , fit tant, que, le remettant de mois en mois , elle ne partit que sur la fin du mois d'aoust. Et faut noter que ceste prime, en laquelle elle pensoit partir, vint si tardive, si fascheuse, si froide, qu'au mois d'avril n'y avoit pas aucune apparoissance de se parer de sa belle robe verte , ny de ses belles fleurs. Si bien que les galans de la cour alloient augurans là-dessus , et publians que ceste prime avoit changé sa belle et plaisante saison en un ord et fascheux hyver, et n'avoit voulu se vestir de ses belles couleurs et verdures, pour le deuil qu'elle vouîoit porter de la partance de ceste belle reyne, qui luy servoit totalement de lustre. M. de Maison-Fleur, gentil cavallier pour les lettres et pour les armes, en fit pour ce subject une fort belle elegie.

Le commencement de '.'automne estant donc venu, il fallut que ceste reyne, après avoir assez temporisé, abandonnast la France; et s'estant acheminée par terre à Calais, accompagnée de messieurs tous ses oncles, M. de Nemours, et de la pluspart des grands et bonnettes de la cour, ensemble des dames , comme de madame de Guysc et autres, tous regrettans et pleurans à chaudes larmes l'absence d'une telle reyne, elle trouva au port deux galleres, l'une de M. de Mevillon, et l'autre du capitaine Albize, et deux navires de charge seulement pour tout armement: et, six jours après son séjour de

1 Printemps , autrefois primevère.

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Calnis , ayant dict ses adieux piteux et pleins de souspirs à toute la grand compaignic qui estoit là, despuis le plus grand jusques au plus petit, s'embarqua, ayant de ses oncles avec elle messieurs d'Aumale, grand prieur, et d'Elbeuf, et M. d'Amvillc, aujourd'hui M. le conneslable , et force noblesse que nous estions avec elle dans la gallere de M. de Mevillon, pour estre la meilleure et la plus belle.

Ainsy doue qu'elle commençoit à vouloir sortir du port, et que les rames commençoienl à se vouloir mouiller , elle y vit entrer en plaine mer , et tout à coup à sa veue , s'enfoncer un navire devant elle et se périr , et la pluspart des mariniers se noyer , pour n'avoir pas bien pris le courant et le fond ; ce qu'elle voyant, s'escria incontinent : «Ah! mon Dieu! quel augure de «voyage est cecy ! »Kt la gallerc estant sortie du port, et s'eslanl eslevé un petit vent frais, on commença à faire voile, et la chiourme se reposer. Elle, sans songer à autre action, s'appuie les deux bras sur la pouppede la gallerc du costé du timon, et se mit à fondre en grosses larmes, jettant tousjours ses beaux yeux sur le port et le lieu d'où elle estoit partie, prononçant tousjours ces tristes parollcs : « Adieu France ! adieu France ! * les répétant ù chaque coup ; et luy dura cet exercice dolent près de cinq heures, jusques qu'il commança à faire nuict, qu'on luy demanda si elle ne se vouloit point osier de là et soupper un peu. Alors, redoublant ses pleurs plus que jamais, dit ces mots : a C'est bien a ceslc heure, orna cherc France, que je vous perds du tout de «veue, puisque la nuict obscure est jalouse de « mon contentement de vous voir tant que j'eusse «peu, et m'apporte un voile noir devant mes «yeux pour me priver d'un tel bien. Adieu donc, « ma chere France , je ne vous verray jamais «plus! «Ainsy se retira,disant qu'elle avoil faict tout le contraire de Didon , qui ne fit que regarder la mer quand Enée se desparlit d'avec elle, et elle regardoit tousjours la terre. Elle voulut se coucher sans n'avoir mangé qu'une salade et ne voulut descendre en bas dans la chambre de pouppe; mais on luy fit dresser la traverse de la gallere en haut de la poup[)e, et luy dressa-on là son lict : et reposa | eu , n'oubliant nullement ses soupirs et larmes. Elle commanda au timonnier, sitost qu'il seroit jour, s'il voyoil et découvrait eucor le terrain de la

France , qu'il l'esveillast , et ne craignis! de l'anpcller. A quoy la fortune la favorisa ; car le vent s'estant cessé, et ayant eu recours aux rames, on ne fit guieres de chemin ceste nuict : si bien que, le jour paressant, parut encor le terrain de France; et, n'ayant failly le timonnier au commandement qu'elle luy avoit faict, elle se leva sur son lict , et se mit à contempler la France encor , et tant qu'elle peut. Mais la gallere s'esloignant , elle esloigua son contentement, et ne vit plus sou beau terrain. Adonc redoubla encor ce» mots: «Adieu la France! «je pense ne vous voir jamais plus. »

Si desira-el h cette fois qu'une armée d'Angleterre parust, de laquelle nous estions fort menacés, afin qu'elle eust subject et conlraincte de relascher en arrière; et se sauver au port d'où elle estoit partie ; mais Dieu en cela ne l'a voulu favoriser à ses souhaits, car , sans aucun empeschement, nous arrivasmes au Petit Lict1. Dont sur le navigage je feray ce petit incident : que le premier soir que nous feusmes embarqués, le seigneur de Chastellard, qui despuis fut exécute en Escosse par son oulre-cuydance, et non pour crime, comme je diray (qui estoit gentil cavallier et homme de bonne espée et bonnes lettres ), ainsy qu'il vit qu'on allumoit le fanal , il dit ce gentil mot : « Il ne seroit poinct «besoing de ce fanal, ny de ce flambeau, pour « nous esclairer en mer, car les beaux yeux de «ceste reyue sont assez escluirans et bastans « pour esclairer de leurs beaux feux toute U «mer, voire l'embraser pour un besoing.»

Faut noter qu'un jour avant , qui fut un di* manche matin, que nous arrivasmes en Escosse, il s'esleva un si grand brouillard, que nous ne pouvions pas voir despuis la pouppe jusqu à l'arbre de la gallere , en quoy les pilotes et comités furent fort estonnés; si bien que, par nécessité, il fallut mouiller l'ancre en pleine mer, et jetter la sonde , pour savoir où nous estioos.

Ce brouillard dura tout le long d'un jour, toute la nuict , jusques au lendemain malin à huict heures, que nous nous trouvasmes environnés d'une infinité d'escueils; si bien que, si nous fussions allés en avant ou à costé, nous eussions donne à travers et nous fussions tous péris. De quoy la reyne disoit que , pour son particulier, ne s'en fust guieres souciée, ne sou-

1 Ltiiti, près d'Edîuburuh.

MARIE

Imitant rien tant qnela mort; mais elle ne Peint p.,* souhaitée ny voulu, pour le gênerai , pour tout le royaume d'Eicosse. Ayant donc recogneu et veu, le matin de ce brouillard levé, le terrain d'Escosse, il y en eut qui augurèrent sur ledict brouillard : qu'il signiftoit qu'on alloit prendre terre dans un royaume brouillé, brouillon et mal plaisant.

Nous allasmes entrer et prendre terre au Petit Lict , on soudain les principaux de la et d'Islebourg 1 accoururent pour recueillir leur reyne; et, ayant séjourné deux heures seulement au Petit Lict, fallut s'ascheminer à lïslebourg, qui n'est qu'à une petite lieue de là. La reyne y alla à cheval , et les dames et seigneurs sur des hacquenées guilledines du pays, telles quelles, et harnachéesde raesmes. Donques, sur tel appareil, la reyne se mit à pleurer et dire : que ce n'estoit pas les pompes , les apprests, les magnificences ni les superbes montures de la France , dont elle avolt jouy si long-temps; mais puisqu'il falloit changer son paradis en un enfer, fallott prendre patience. Et qui pis est, le soir, ainsy qu'elle se vouloH coucher, estant logée en bas en l'abbaye de l'islebourg a, qui est certes un beau bastiment et ne tient rien du pays, vindrent soubs sa fenestre cinq ou sii cens marauts de la ville luy donner l'aubade de meschans violons et petits rebecs , dont il n'y en a faute en ce pays là ; et se mirent à chanter des psaumes tant mal chantés et si mal accordés, que rien plus. Hé l quelle musique et quel repos pour sa nuict !

Le lendemain matin , on luy cuida tuer son aumosnier devant son logis ; et s* il ne se fust saulvé de vistcsse dedans sa chambre il estoit mort, et en eussent faict de mesmes comme ils firent despuis à son secrétaire David J; lequel , d'autant qu'il estoit d'esprit, la reyne l'aymolt pour le maniement de ses affaires : mais on le luy tua dedans sa salle, si près d'elle que le sang luy en rejaillit sur sa robe, et luy tumba mort à ses pieds.

Quelle indignité'. Ils luy en ont bien faict à" autres; dont ne se faut estonner s'ils ont parlé mal d'elle. Ce tour faict à son aumosnier,

* Edinburgh.

» L'abbaye d'Holy-Rood.

» Darid Rtaio , musicien Italien , dont Marie Stuart devint éprise, et que son raaii fit tuer.

rU ART. » 130

elle en vint si triste et faschée qu'elle dit: a Yoylà «un beau commencement d'obéissante et de rc- «cueil de mes subjects ! Je ne sçay quelle en sera «fia fin; mais je la prévois très-mauvaise. » Ainsy que la pauvre princesse en cela s'est monstrée despuis une seconde Cassandre en prophétie, comme elle estoit en beauté.

Estant là, elle vesquit environ trois ans fort sagement en sa viduité; et y eust persisté, n'ayant nullement envie de violer les mânes de son mary ; mais les Estats de son royaume la prièrent et la sollicitèrent de se remarier, afin qu'elle leur pust laisser quelque beau roy enfanté d'elle, comme esteestuy-cy d'aujourd'huy.

Il yen a qui ont dict qu'aux premières guerres le roy de Navarre la voulut espouscr, en répudiant la reyne sa femme à cause de la religion; mais elle n'y voulut consentir, disant qu'elle avoit une ame, et qu'elle ne la vouloit perdre pour toutes les grandeurs du monde , faisant un grand scrupule d'espouser un homme roaryé.

Enfin elle se remaria avec un jeune seigneur d'Angleterre de fort grande maison , mais non pareil à elle '. Ce mariage ne fut guieres heureux , ny pour l'un ny pour l'autre. Je ne veux icy raconter comment le roy son mary, après luy avoir faict un fort bel enfant , qui règne aujourd'huy,fut tué et mourut par une fougade dressée où il logeoit. L'histoire en est imprimée et escrite, mais non au vray , pour l'accusation qu'on a suscitée à la reyne d'y avoir esté consentante. Ce sont abus et menteries ; car jamais ceste reyne ne fut cruelle : elle estoit du tout bonne et très-douce. Jamais en France elle ne fit cruauté , mesmes n'a pris plaisir ny eu le cœur de voir défaire les pauvres criminels par justice, comme beaucoup de grandes que j'ay cognues; et alors qu'elle estoit en sa gallcre, ne voulut jamais permettre que l'on battist le moins du monde un seul forçat; en pria M. le grand prieur son oncle, et le commanda expressément au comité, ayant une compassion cxtresme de leur misère, et le cœur luy en faisoit mal.

Pour fin, jamais cruauté ne logea au cœur d'une si grande et douce beauté; mais ce sont esté des imposteurs qui l'ont dict et escrit, entre autres M. Buchanan : en quoy il a ma

» fleuri Stuart , comte de Lennox , son cousin

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reconnu les biens que sa reyne luy avoit faicts ( armée, la conduisant pour l'affronter à celle de

en France et en Escosse, pour la grâce de sa vie et du relief de son ban. Il eust mieux vallu qu'il cust employé son divin sçavoir à parler mieux d'elle, ny des amours de Botbwel, jusqu'à y mettre quelques sonnets qu'elle avoit faicts, que ceux qui ont cognu sa poésie et son sçavoir diront bien tousjours qu'ils ne sont venus d'elle, ny moins jugeront de ses amours; car ce Bu i h w cl estoit le plus laid homme , et d'aussy mauvaise grâce qu'il se peust voir. Mais si cestuylà n'en a bien dict, il y en a d'autres qui en ont escrit un fort beau livre de son innocence, que j'ay veu, qui l'a si bien déclarée et prouvée, que les moindres esprits n'y mordroient , combien que ses ennemys n'y ayent eu esgard ; mais la désirant faire perdre , comme ils ont faict à la fin, et comme obstinés, l'en ont tellement perseculée, qu'ils ne cessèrent jamais qu'elle ne fust mise dans un fort chasteau : on dit que c'est Sainct-André en Escosse. Et, ayant demeuré près d'un an misérablement captive, fut délivrée par le moyen d'un fort honnesle et brave gentilhomme du pays et de fort bonne maison, nommé M. de Béton, que j'ay cognu et veu. lequel m'en conta l'histoire lorsqu'il en vint apporter la nouvelle au roy, ainsy que nous passions l'eau devant le Louvre. Il estoit nepveu de l'evesque de Glasco, ambassadeur en France, un des hommes de bien et dignes prélats qui se voit point , et qui a esté ridelle serviteur de sa maistresse jusqu'à son dernier souspir, et luy est encor autant après son trespas.

Voylà donc cesle reyne en liberté, qui ne chauroa pas; et en moins d'un rien eut amassé une armée de ceux qu'elle eslimoit ses plus ridelles; et la menant, elle la première en teste, montée sur une bonne hacquenée, vestue d'un simple cotillon ou juppe de taffetas blanc , et coiffée d'une coiffe de crespe dessus; de quoy j'ay veu plusieurs personnes s'estonner, mesmes la reyne mère, qu'une si tendre princesse, et si délicate qu'elle estoit et avoit esté toute sa vie , fust ainsy habituée aux incommodités de la guerre. Mais aussy qu'est la chose que l'on endure et que l'on ne fasse pour régner absolument, et de se venger de son peuple rebelle, et le ranger à son obéissance ?

Voylà donc ceste reyne, belle et généreuse , comme une seconde Zenobie, à la teste de son

ses ennemis, et livrer bat taille ; mais, hélas! quel malheur ! ainsy qu'elle pensoitles siens venir aux mains avec les autres, et ainsy qu'elle les exhortoitetanimoit par ses belles et valeureuses parolles,qui eussent pu esraouvoir les rocbiers,il8 vindrent tous à hausser leurs picques sans rendre combat; et, tant d'un costé que d'autre, vindrent mettre les armes bas , s'embrasser et se faire amis : et tous, confédérés et conjurés ensemble, firent complot de se saisir de la reyne , et la prendre prisonnière, et la mener en Angleterre. M. de Cros, intendant de sa maison, gentilhomme d'Auvergne, en conta ainsy l'histoire à la reyne mere;en venant de là, et le vis à Saint-Maur,qui nous la conta à aucuns de nous.

Enfin elle fut menée en Angleterre, où elle fut logée en un chasteau si estroictement et en telle captivilé,qu'elle n'en a bougé de dix-huict à vingt ans jusqu'à sa mort, dont elle en eut sentence, par trop cruelle, fondée sur plusieurs raisons telles quelles, qui sont dans l'arrest; mais une des principales, à ce que je tiens de bon lieu, fut que la reyne d'Angleterre ne l'ayma jamais, et a esté tousjours et de long-temps jalouse de sa beauté, qu'elle voyoit surpasser la sienne. Que c'est de jalousie ! et pour la religion aussy? Or, tant y a que celte princesse

et avoir la teste tranchée; et son arrest luy fut prononcé deux mois avant qu'elle fust exécutée. Aucuns disent qu'elle n'en sceut rien, si-non quand on fut pour l'exécuter. D'autres disent qu'il luy fut prononcé deux mois avant l'exécution , ainsy que la reyne mere en eut l'advis estant à Congnac, qui en fut très-marrye ; et mesmes luy dit-on ceste particularité : qu'aussy tosl que l'arrest fut prononcé on luy tendit sa chambre et son lict de noir. La reyne mere se mit là dessus à louer fort la constance de ladicte reyne d'Escosse,et qu'elle n'en avoit jamais veu ny ouy parler d'une plus constante en son adversité. J'estois présent alors , et croyois pourtant que la reyne d'Angleterre ne la feroit point mourir, ne l'estimant cruelle tant jusques là, et que de son naturel elle ne l'estoit point ( mais elle le fut là) , et aussy que M. de Bellievrc , que le roy avoit despesché pour luy sauver la vie , opereroit quelque chose de bon; mais il p'y gaigna rien.

MARIE

Pour venir donc à ceste mort piteuse, qu'on ne peut descrire qu'avecques grande compassion , le dix-sepliesme douques de febvrier Tan mille cinq cens huictante sept, arrivant au lieu où estoit la reyne prisonnière, chasteau appellé Fodringnaye1, les commissaires de la reyne d'Angleterre , par elle envoyés (je ne diray point leurs noms, car il ne servirait de rien), sur les deux ou trois heures après midy, et estant en la présence de Paulet, son gardien ou geôlier, font lecture de leur commission touchant l'exécution à leur prisonnière , luy desclarant que le lendemain matin ils y procederoient , l'admonestant de s'appresler entre sept ou huict.

Elle, sans s'estonner aucunement, les remercia de leurs bonnes nouvelles, disant qu'elles ne pouvoient estre meilleures pour elle, pour voir maintenant la fin de ses misères , et que dès long-temps elle s'est oit apprestée et résolue à mourir, despuis sa détention en Angleterre , suppliant pourtant les commissaires de luy donner un peu de temps et de loysir pour faire son testament et donner ordre à ses affaires, puisque cela gisoit à leur volonté, comme leur commission portoit. A quoy le comte de Cherusbery3 luy dit assez rudement : «Non, non, «madame, il faut mourir. Tenez-vous preste «demain entre sept et huict heures du matin. «On ne vous prolongera pas le delay d'un mo- ■ ment. » Il y en eut un plus courtois, ce luy sembloi t, qui luy voulu t user de quelques remonstrances pour estimer de luy donner quelque constauce davantage à supporter ceste mort. Elle luy respondil qu'elle n'avoit point besoing de consolation, pour le moins venant de luy; mais que s'il vouloit faire ce bon office à sa conscience de luy faire venir son aumosnier pour la confesser que ce luy seroit une obligation qui surpasseroit tonte autre; car, pour son corps, elle ne croyoît pas qu'ils fussent si ibhumains qu'ils ne luy donnassent droict de sépulture. Lors il luy répliqua qu'il ne s'y falloit point attendre ; de façon qu'elle fut contraincte d'escrire sa confession, qui fut telle:

«J'ay esté combattue aujourd'huy de ma religion, et de recevoir la consolation des héré- « tiques. Vous entendrez par Bourgoing et les «autres, que j'ay faict fidellement protestation

* Fotberingay.

• Shrewiburj.

>TUART. 141

«de ma foy, en laquelle je veux mourir. J'ay «requis de vous avoir pour faire ma confession «et recevoir mon sacrement, ce qui m'a esté «cruellement refusé, aussy bien que le irans- «port de mon corps, et de pouvoir tester libre- «ment, ou rien escrire que par leurs mains. A «faute de cela, je confesse la griefveté de mes «peschés en gênerai, comme j'avois délibéré de «faire à vous eu particulier, vous priant, au «nom de Dieu, de prier et veiller ceste 'nuict «avec moy pour la satisfaction de mes peschés, «et m'envoyer vostre absolution et pardon de «toutes les offenses que j'ay faictes. J'essayeray «de vous voir en leur présence, comme ils m'ont «accordé, du maistre d'hostel; et s'il m'est per- « mis, devant tous je vous demanderay pardon. « Advisez-moy de plus propres prières pour ceste i a nuict et pour demain matin, car le temps est «court et je n'ay loisir d'escrire; mais je vous «recommanderay comme le reste, et sur-tout «vos bénéfices vous seront conservés etasseurés, -et vous recommanderay au roy. Je n'ay plus «de loisir; advisez-moy de tout ce que vous «penserez de bon pour mon salut par escrit.»

Après cela faict et pour v eu au salut de son ame avant toutes choses, elle ne perdit point temps, et si peu qu'il luy restoit (bien long pourtant et suffisant pour esbranler une constance des plus asseurées, mais en elle on n'y cognut aucune crainte de la mort, mais beaucoup de contentement de sortir des misères mondaines), l'employa à escrire à nostre roy , à la reyne mere qu'elle honnoroit beaucoup, à monsieur et à madame deGuyse, et à autres particuliers, lettres certes fort piteuses, mais du tout tendantes à leur faire cognoistre que jusqu'à la dernière heure, elle n'avoit perdu la mémoire d'eux, et le contentement qu'elle recevoit de se voir delivrée de tant de maux, desquels il y avoit vingt et un ans qu'elle estoit accablée; et leur envoya à tous des presens qui estoient de la valeur et prix que le pouvoit consentir une pauvre reyne captive et mal fortunée.

Après envoya quérir sa maison , despuis le plus grand jusques au plus petit, et fit ouvrir ses coffres, et regarda combien elle pouvoit avoir d'argent ; leur despartit à chascun selon son moyen et le service qu'elle avoit tiré d'eux, et à ses femmes leur partagea ce qui luy pouvoit encor rester de bagues, de carquans, de

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lytestes 1 et aceoustremens ; leur disant à tous quec'estoit avecques beaucoup de regret qu'elle n'avoit davantage pour leur donner et les recompenser , mais qu'elle s'asseuroit que son fils satisferait à sa nécessité : et pria son maistre dliostelde le faire entendre à sondict fils, à qui elle renvoyoil sa bénédiction , le priant de ne venger point sa mort, laissant le tout à Dieu à en ordonner selon ses divines volontés ; et leur dit adieu a tous sans larmoyer aucunement ; mais au contraire les consoloit, et leur disoit qu'il De falloit pas qu'ils pleurassent sur le poinct de la voir bienheureuse en contr'eschange de tant de malheurs qu elle avoit eu ; puis les fit tous sortir de la chambre, réservé ses femmes.

Or il estoit desjà nuict; et se retira en son oratoire, où elle pria Dieu plus de deux heures, les genoux tous nuds contre terre, car ses femmes s'en apperceurent ; puis elle s'en revint en sa chambre, et leur dit : c Je croy qu'il vault abeaucoup mieux, mes amies, que je mange c quelque chose, et que je me couche après , «afin que demain je ne fasse chose indigne de «moy, et que le cœur ne me faille. » Quelle générosité et quel courage! Ce qu'elle fit; et, prenant une rostie au vin seulement, s'en alla coucher , et dormit fort peu , et employa la plus grande partie de la nuict en prières et oraisons.

Elle se leva deux heures devant jour , et s'habilla le plus proprement qu'elle peut , et mieux que de coustame, et print une robe de velours noir, qui estoit tout ce qu'elle s'estoit réservé de ses aceoustremens , disant à ses femmes : «Mes amies, je vous eusse laissé plustosl ceste « accouslrcmenl que celuy d'hier, si-non qu'il faut «que j'aille à la mort un peu honnorablemenl , «et qucj'ayc quelquechose plus que le commun. « Voylà un mouchoir que j'ay réservé aussy, qui a sera pour me bander les yeux quand je viendra y « là, que je vous donne, ma mie (parlant à une « de ses femmes ), car je veux recevoir ce dernier «office de vous.»

Apres, elle se retira à son oratoire , leur ayant dict derechef adieu en les baisant : et leur dit tout plein de particularités pour dire au roy, à la revnc et à ses parens , non chose qui tendist à la vengeance, mais au contraire pltistod ; et fit là ses pasques par le moyen d'une hostie consa-

• Lytttes, ruban de «cle, tkoi de tète.

crée que le bon pape Pie Y luy avoit envoyée pour

s'en servir à sa nécessité , et qu'elle avoit tousjours fort curieusement et sainctement gardée et conservée.

* Après avoir dict toutes ses oraisons , qui furent bien longues , car il estoit desjà grand matin , elle s'en vint dans sa chambre, et s'assit auprès du feu, parlant tousjours à ses femmes, et les consolaut, au lieu que les autres la debvoient consoler ; leur disant que ce n'esloit rien que des félicités de ce monde, et qu'elle en debvoit bien servir d'exemple aux plus grandes de la terre jusques aux plus petites ; qu'elle, qui avoit esté reyne des royaumes de France et d'Escosse, de l'un par nature, de l'autre par fortune, après avoir triumphé pesle-mesle dans les honneurs et grandeurs, la voylà reduicte entre les mains d'un bourreau, innocente toutesfois, ce qui la consoloit pourtant : mesmement le plus beau de leur prétexte estoit pris pour la faire mourir sur la religion catholique, bonne, saincte, qu'elle n'abandonnerait jamais jusques au dernier souspir, puisqu'elle y avoit esté baptisée , et qu'elle ne vouloit autre gloire après sa mort, si-non qu'elles publiassent sa fermeté par toute la France, quand elles y seraient retournées, comme elle les en prioil ; et qu'en» or qu'elle sçavoit qu'elles auraient beaucoup de creve-cœur de la voir sur l'eschaffaut pour jouer une telle tragédie, si vouloit-clle qu'elles fussent les tesmoings de sa mort, sçachant bien qu'elle n'en pourrait avoir de plus fidclles, pour en faire le rapport de ce qui en adviendrait.

Ainsy qu'elle achevoit ces parollcs, l'on vint heurter fort rudement à la porte. Ses femmes, se doutant que c'estoit l'heure qu'on la venoit quérir, voulurent faire résistance d'ouvrir; mais elle leur dit : «'Mes amies, cela ne sert de rien, « ouvrez. »

Et entra premièrement un compagnon , avec un baston blanc en la main , lequel, autrement sans s'adresser â personne, dit en se pourmenant, par deux fois : «Me voicy venu, me voicy avenu. » La reyne se doutant qu'il l'adverlissoit de l'heure de l'exécution, prit en la main une petite croix d'yvoire.

Puis après vindrent les commissaires susdicts. et estans entrés la reyne leur dit : «Eh bien! «messieurs, vous m'estes venu quérir. Je suis a preste et tres-resolue de mourir; et irouw <pi* ia

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