‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 26 sur 161 · MARIE STUART · texte numérisé non relu

MARIE STUART

«reyne, ma bonne sœur, fait beaucoup pour <smoy, el tous vous autres particulièrement, qui « en avez faict ceste recherche. Allons donç. » Eux , vu y ans ceste constance accompagnée d'une si grande douceur et extrême beauté, s'en entonnèrent fort ; car jamais on ne la vit plus belle, ayant une couleur aux joues qui l'embellissoit.

Ainsy Boccace escript de Sophonisba, laquelle estant en son adversité après la prise de son mary et de sa ville, et parlant à Massinissa ; « Vous eus- «siezdict, raconte- ii, que son propre malheur «la rendoit plus belle; et luy favorisoit la dou- «ceur de son visage, pour la rendre plus désirable et agréable. »

Ces commissaires furent grandement esmeus à quelque compassion. Toutesfois, ainsy qu'elle sortait , ils ne voulurent pas permettre à ses femmes de la suivre , craignans que , pour leurs lamentations, souspirs et hauts cris, l acté de l'exécution en fust aucunement troublé ; mais elle leur dit : a Eh quoy 1 messieurs, me voulez- « vous user tant de rigueurs que de ne permettre a seulement ou consentir que mes femmes m'ao «compagnent au supplice? Au moins que j'ob- « tienne ceste faveur de vous autres. » Ce qu'ils luy accordèrent, en leur promettant qu'elle leur imposeroil silence quand ils les feraient venir lorsqu'il faudrait.

Le lieu de l'exécution estoit dans la salle, au milieu de laquelle on avoit dressé un escbaffaut large de douze pieds en quarré, et haut de deux, tapissé de meschante revesche noire.

Elle entra donc dans ceste salle, avecques pareille majesté et grâce comme si elle fust entrée dans une salle de bal , où on l'avoit veue dautresfbis si excellemment paroistre, saus jamais chauler de coDlenaucc.

Ainsy qu'elle fut auprès de l'eschaffaut , elle appella son maistre d'hostel , et luy dit : « Aydez- « moy à monter ; c'est le de/nier office que je a recevray de vous ; » et luy réitéra tout ce qu elle luy avoit dict en sa chambre pour dire a son fils. Puis, estant sur l'eschaffaut, elle demanda son aumosnier , priant les officiers qui esloient là de permettre qu'il vinst; ce qui luy fut refusé tout à plat, luy disant le comte de Izent, qu'il la plaignoit grandement de la voir ainsy adonnée aux superstitions du temps passé, et qu'il falloit porter la croix de Christ en son cœur, et non eu la main. A quoy elle fist response qu'il I

estoit mal aisé de porter tel et si beau object en la main, sans que le cœur n'en fust touché de quelque émotion et survenance ; que la chose la plus séante à toute personne chrestienne, c'estoit de porter la vraye marque de sa rédemption lors que la mort la menaçoit. Et , voyant qu'elle ne pouvoit avoir son aumosnier , elle pria de faire venir ses femmes, ainsy qu'ils luy avoient promis; cequ'ils firent : l'une desquelles, à son entrée dans la salle, appercevant sa maistresse sur l'eschaffaut en tel esquipage parmy les bourreaux, ne se peut engarder décrier, gémir et perdre contenance; mais incontinent la reyne luy ayant faict signe du doigt contre la bouche, elle se retint.

Sa Majesté alors commança à faire des protestations : que jamais elle n'avoit attenté ny à Testât, ny à la vie de la reyne, sa bonne sœur; ouy bien d'avoir voulu rechercher sa liberté , comme tous captifs sont obligés; mais qu'elle voyoit bien que la cause de sa mort estoit la religion , dont elle s'estimoit très-heureuse de terminer sa vie pour ce subject ; et prioit la reyne sa bonne sœur , d'avoir pitié de ses pauvres serviteurs qu'elle tenoit captifs, en considération de l'affliction dont ils avoient esté esmeus à rechercher la liberté de leur maistresse , puisqu'elle en dcbvoit pâtir pour tous.

On luy amena un ministre pour l'exhorter; mais elle luy dit en anglois : «Ah! mon amy, «donne-moy patience»; luy déclarant qu'elle ne vouloit communiquer avec luy , ny avoir aucuns propos avec ceux de sa secte, el qu'elle estoit apprestéc à mourir sans conseil , et que telles gens que luy ne luy pouvoient apporter aucune consolation ou contentement d'esprit.

Ce neantmoins , voyant qu'il continuoit ses prières en son barragouin, elle ne laisse de dire les siennes en latin, eslcvant sa voix par dessus celle du ministre; et puis redit qu'elle s'estimoit beaucoup heureuse de respandre la dernière goutte de son sang pour sa religion, plus que de vivre si longuement, et qu'elle ne pouvoit attendre que nature parachevast le cours ordonné de sa vie, et qu'elle esperoit tant en celuy qui estoit représenté par la croix qu'elle tenoit en sa main, et devant les pieds duquel elle se proslernoit, que ceste mort temporelle, soufferte pour son nom, luy serait le passage, le comraancement et l'entrée de la vie éternelle

VIES DES DAMES ILLUSTRES

avec les anges et les ames bienheureuses, qui recevraient d'elle sonsang, et la représenteraient devant Dieu en dévotion de toutes ses offenses, les priant de luy estre intercesseurs pour obtenir pardon de grâce.

Telles estoient ses prières, estant à genoux sur l'eschaffaut, lesquelles elle fesoit d'un cœur fort ardent, y adjoustant plusieurs autres pour le pape, les roys de France, d'Espaigne, et mesmespour la reyne d'Angleterre, priant Dieu la vouloir illuminer de son sainct esprit; pria aussy pour son fils, et pour Hsle de la Brelaigne et d'Escosse, pour les vouloir convertir.

Cela faict , elle appella ses femmes pour luy ayder à osier son voyle noir, sa coiffure et ses autres ornemens ; et ainsy que le bourreau y vouloit toucher, elle luy dit : a Ha! mon amy, a ne me touche point. » Toulesfois, elle ne peut engarder qu'il n'y touchast ; car après qu'on eut abbaissésa robbe jusqu'à la ceinture, cevillain la tira par le bras assez lourdement, et luy osta son pourpoint, son corps de colle , avecques le collet bas; de manière que son col et sa belle gorge, plus blanche qu'albastre, paroissoient nuds et descouverts.

Elle-mesme s'accommoda le plus diligemment qu'elle pouvoit, disant qu'elle n'esloil pas accouslumée à se despouillcr devant le monde, ny en si grand compaignic (on dit qu'il y pouvoit bien avoir quatre à cinq cens personnes), ny se servir de tels valets de chambre

Le bourreau se mit à genoux et luy demanda pardon, à quoy elle dict qu'elle luy pardon noit , et à tous ceux qui estoient authetirs de sa mort, d'aussy bon cœur qu'elle desirait ses péchés luy estre pardonnés de Dieu.

Puis elle dit à sa femme à qui elle avoit donné auparavant le mouchouer, qu'elle luy portast ledict mouchouer.

Elle portoit une croix d'or, où il yavoit du bois de la vraye croix avec l'image de Nostre-Seigneur, qu'elle vouloit bailler à l'une de ses damoisclles; mais le bourreau l'en empescha, nonobstant que Sa Majesté l'eiist prié de ce faire , luy promettant que la damoiselle luy payerait Irais fois la valeur.

Ainsy s'estant toute apprestéc, après avoir baisé les damoisclles , elle leur donna congé de se retirer avec sa bénédiction, leur faisant le êigtic de la croix sur elles. Et , voyant que l'une

des deux ne se pouvoit contenir de plorer, elle luy imposa silence, disant qu'elle s'estoit obligée de promesse qu'elles ne feraient aucun trouble! par leurs pleurs et gemissemens , leur comnu ridant de se retirer doucement , de prier Dieu pour elle, et porter bon et fidelle tesmoignage de sa mort en la religion ancienne, sainct e et catholique.

L'une des deux luy ayant bandé les yeux avec son mouchouer, incontinent elle se jet la à genoux de grand courage , sans donner la moindre démonstration ou signe d'aucune crainte de la mort.

Sa constance estoit telle, que toute l'assistance , mesraes ses ennemis , furent esmeus ; et n'y eut pas quatre personnes qui se peurent garder de plorer, tant ils trouvèrent ce spectacle estrange, se condamnans eux-mesmes en leur conscience d'une telle injustice.

Et parce que le bourreau , ou plustost ministre deSathan, l'importunoit, luy voulant tuer l ame avec le corps, et la troubloit en ses prières, en haussant sa voix pour le surmonter, elle dit en latin le pseaume, In te, Domine, speravi; non confundar in œlernum 1 , lequel elle récita tout au long. Ayant achevé, se mit la teste sur le billot ; et, comme elle repetoit de rechef, In manus tuas, Domine, commendo spiritnm meum *, le bourreau luy bailla un grand coup de hache, dont il luy enfonça ses attiffets dans la teste, laquelle il n'emporta qu'au troisiesme coup, pour rendre le martyre plus grand et plus illustre , combien que ce n'est pas la peine mais la cause qui fait le martyre.

Ce faict, il prend la teste en la main, et la monstrant aux assistans, dit : « Dieu sauve la o reyne Elisabeth. Ainsy advienne aux ennemys « de l'Esvangile. » Et , en ce disant, la descoiffa , par manière de mespris , afin de monstrer ses cheveux desjà blancs, qu'elle ne craignoit pourtant estant envie de les monstrer, ny se les tordre et friser, comme quand elle les avoit si beaux , si blonds et cendres ; car ce n'estoit pas la vieillesse qui les avoit ainsy rendus changés en l'aage de trente-cinq ans, et n'ayant pas quasy quarante ans; mais c'estoient les ennuis,

1 Seigneur, j'ai remis mon espérance en toi! Que je ne sois point à jamais confondue.

• Seiuneur, je remets mon i

MARIE

tristesse et maux qu'elle avoit endurés en son royaume et en sa prison.

Ceste malheureuse tragédie finie, ses pauvres damoiselles , curieuses de l'honneur de leur maistresse, s'adressèrent à Paulet, son gardien, et le prièrent que le bourreau ne touchast plus au corps de leur maistresse, et qu'il leur fust permis de la despouiller, après que le monde seroit retiré, afin qu'aucune indignité ne fust faicteau corps, promettans de luy rendre la despouille et tout ce qu'il pourrait avoir et demander; mais ce maudict les renvoya fort lourdement, leur commandant de sortir hors de la salle.

Cependant le bourreau la deschaussa et la mania partout à sa discrétion. On doute s'il luy en fit de mesmes comme ce misérable muletier fit , dans les Cent Nouvelles de la reyne de Navarre , à l'endroict de ceste pauvre femme qu'U tua. Il arrive des tentations aux hommes plus estranges qae celle-là.

Après qu'il eut faict ce qu'il vouloit, le corps fut porté en une chambre joignante celle de ses serviteurs, bien fermée, de peur qu'ils n'y entrassent pour luy faire aucun pie et bon office : ce qui leur augmenta et doubla leur ennuy; car ils la voyoient par un trou au travers, à demy couverte d'un morceau de drap de bure qu'on avoit arraché de la table du jeu de son billard. Quelle mxquaniqueté, voire animosité et indignité, de ne luy en avoir voulu achepter ung noir un peu plus digne d'elle !

Ce pauvre corps y fut assez longtemps dans ceste sorte, jusqu'à ce qu'il commança à se corrompre, qu'enfin, ils furent obligés de le saller et embaumer à la legiere, pour espargner les frais; et puis le mirent en un coffre de plomb, où il fut gardé sept mois, et puis porté en terre prophane du temple de Petersbrouch. Vray est que ceste église est dédiée sous le nom de Sainct Pierre, et la reyne Catherine d'Espaigne y est enterrée à la catholique; mais elle est aujourd'huy prophane, comme sont toutes les églises d'Angleterre.

Il y en a qui ont dit et escrit, mesmes des Ânglois qui ont fait un livre de ceste mort et de ses causes: que la despouille de la reyne morte fut ostée au bourreau , en luy payant la valeur en argent de ses habits et ornemens royaux.

Aucuns Espaignols en firent de mesmes lors-

BAAKTOKI. U.

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qu'ils firent mourir Francisque Pizarre, ainsy que j'ay dict en quelque part parlant de luy.

\a revesche, dont l'eschaffaut estoit couvert, mesmes les aisses d'iceluy, le pavé de la maison, et toutes autres choses arrousées de son sang, furent incontinent , une partie bruslés , une partie lavés, de peur qu'au temps à venir ils ne servissent à superstition, c'est à dire, de peur qu'aucuns catholiques soigneux ne les vinssent un jour à achepter ou recueillir avec respect , honneur et révérence ( quelle crainte , qui pourra servir possible de prophétie et augure ! ), comme les bons pères anciens avoient de coustume de garder les reliques, et observer avec dévotion les monumens des martyrs. Ce n'est pas de ce temps que les hérétiques ont ainsy faict : Qui omnia quœ martyrum erant, cremabant, comme dit Eusebe, et cineres in Rhodanum spargebant, ut cum corporibus interiret eorum quoque memoria K Mais pourtant la mémoire de ceste reyne, en despit de toutes choses, vivra à' jamais en gloire et en triumphe.

Voylà enfin le discours de sa mort, que je tiens par le rapport de deux damoiselles présentes , bien honnestes certes , bien fidellcs à leur maistresse, et obéissantes à son commandement, pour avoir porté tesmoignage de sa constance et de sa religion. Elles s'en retournèrent en France après l'avoir perdue, car elles estpient fraoçoises : dont l'une estoit fille de madamoiselle de Raré , que j'avois veue en France l'une des dames de ladicte reyne. Je pense que ces deux honnestes damoiselles eussent fait plorer les plus barbares à les ouyr faire si piteux conte, qu'elles rendoient du tout lamentable et par les pleurs et par leurs douces, dolentes et belles paroles.

J'en ay appris aussy beaucoup d'un livre qui a esté faict et. imprimé, qui s'intitule : le Martyre de la reyne d'Escosse, douairière de France. Hélas ! pour avoir esté notre reyne , cela ne luy a guieres servy. Il me semble que, pour avoir esté telle , on debvoit craindre à la faire mourir de peur de vengeance : et y euston songé cent fois avant que venir là, si nostre roy en eust bien voulu prendre l'affirmative ;

1 Parce qu'il! brûlaient tout ce qui appartenait aux martyrs, et en jetaient les cendres dans le Rhône, afio qu'avec leur corps périt aussi leur mémoire. .

mais, d'autant qu'alors il hayssoit messieurs de Guysc ses cousins , il s'en soucia fort peu , que par manière d'acquit. Hélas ! qu'en pouvoit mais la pauvre innocente? Voylace qu'en disoient aucuns.

D'autres disent et asseurent qu'il s'en formalisa fort. Comme de vray il envoya à la reyne d'Angleterre IL de Bellievre, l'un des grands et pru dcns sénateurs de France, et des plus suffisans, qui ne faillit d'y apporter toutes ses raisons, prières de sun roy, et menaces, et tout ce qu'il put, et entre autres de luy alléguer qu'il n'apparlenoit a ung roy ou à ung souverain de taire mourir uug autre roy ou ung autre souverain , sur lequel il ne pouvoit avoir aucune puissance, ny de Dieu ny des hommes : dont sur ce luy allégua d'un visage courroucé l'histoire de Conradin, mort et exécuté à Naples; menaçant ladicle reyne d'une prophétie de vengeance, comme à l'autre qui fil faire l'exécution : et d'autant que l'histoire est à propos, piteuse, et quasy semblable à celle de nostre reyne; et pour mieux l'eslendre je suis esté d'avis de la mettre icy par escrit.

Cuuradin donc de Suebe, jeune gcntilliomme qui fui fils de Henry, aisué fils de Frédéric 11, passa en Italie, accom|>aigné d'un sien parent de son aage, duc d'Austrie, et avec une fort grosse armée d'Alleraans et autres , cuydant recouvrer Naples et Sicille, qu'il pretendoit luy appartenir par la succession de son ayeul et de ses oncles; et, de faict, mit aucunement Charles, duc d'Anjou , premier roy de IN api es , pour lors paisible, en danger de le perdre ; mais il vint à perdre la bataille : et , ses gens deffaicts, fut pris avecques sondict parent (je ne diray la façon , ne servant à nostre propos ) ; et menés devant le roy Charles, qui les fit très-bien garder prisonniers l'espace d'un an , au bout duquel, au vingt sixiesme d'octobre, l'on eslendit des couve; tares de velours cramoisy au milieu du marché de Naples, au lieu où fut mise desputs une colonne devant l'église des Carmes-, que la mere de Conradin fit bastir despuis. Et furent emmenés sur les couvertures eslendues Conradin et le duc d'Austrie et autres, en grande presse du peuple , non seulement de François et Neapolitains, mais de toutes les villes voisines, qui estoient accourus â si cruel spectacle; lequel aussy le roy Charles vit, combien qu'il fust en

S ILLUSTRES

une tour assez loing de là , regardant tout ce qui s'y faisoit.

Quand ils furent venus, maistre Robert de Barry, premier greffier du roy Charles, monta sur un perron que l'on avoit dressé tout ex près , et leut la sentence de mort contre les susdkts , pour avoir troublé la paix de l'Eglise, avoir faussement usurpé le nom de roy, voulu occuper et attenter contre la personne du roy mesme ; à quoy Conradin dit en langue latine a ce)uy qui la prononça, la valeur de telles paroles ; ■ Trais- « tre, paillard, meschant , tu as condamné le fils «du roy. El ne sçais-tu pas qu'un pareil sur son « pareil n'a point de commandement ny de puis- «sance, et ne le peut condamner à la mort?»

Puis, il nia qu'il eust voulu offenser l'Eglise , mais seulement conquester le royaume qui luy appartenoit, et qu'on luy retenoit a tort, mais qu'il esperoit que sa mort seroil vengée ; et, tirant uu gand de sa main , le jeta vers le peuple comme un signe d'investiture, mais pluslost de vengeance, disant qu'il laissoit son héritier don Frédéric de Castille, fils de sa tante. Cedict gand fut recueilly d'un chevallier, et despuis porté au roy Pierre d'Arragon.

Cela faict , le premier fut le duc d'Austrie à qui la teste fut tranchée; laquelle, toute séparée du corps, cria par deux fois : Maria. Et Conradin l'ayant prise, la baisa tendrement, et, la serrant auprès de sa poiclrine, pleura le malheur de son compaignon, s'accusant soymesme qu'il avoit esté occasion de sa mort, l'ayant tiré d'avecques sa mere, et emmené avecques soy à si cruelle fortune. Puisse mit a genoux, les mains levées au ciel, et les yeux , demandant pardon : et, sur ce poinct, l'exécuteur de tel office luy fit voler la teste, et à d'autres après. Et, à ce maistre bourreau, un autre pour cela appareillé, fit le semblable qu'il avoit faict .aux autres, luy coupant incontinent la teste , afin qu'il ne se pust jamais vanter d'avoir espandu si noble sang.

Les corps sans leste demeurèrent sur terre longtemps , et ne fut homme si hardy d'y toucher , jusqu'à tau i que Charles eust commandé qu'ils fussent ensevelis.

Telle fut la fin misérable de ce jeune prince Conradin, plaint et pleuré de tous ceux qui le virent mourir.

Plusieurs oui escrivoient de ce temps , ce dict

les pour Tavoir faict mourir , ne leur semblant point chose royale et chrestieune d'user de la cruauté envers un te) seigneur , et de tel aage et de telle noblesse et fortune, d'autant que c'est chose autant belle et boonorable de garder les grands seigneurs comme de les vaincre, et qu'a près ta victoire on doit mettre l'espée bas , et ne l 'arroser plus de Sang vaincu , et principalement ehrestlefl ; et , qui pis est , luy, ayant esté pria devant Damiette par les Sarrazins, avec le roy sainct Loii}9 son rrere, turent royalement (raretés royalement tenus et royalement relasehés , en payant rançon.

' Aussy le roy Pierre d'Arragofl, le reprochant audicl roy Charles par une lettre, pontée qu'il 11 a voit pat gafdé telle raison envers Conradin que les Sarrazins envers luy, entré attif es paroles hry diet ainsy : Tu Nerone Neroniof, et Sarracenii orudelior; c'est-à-dire : « Tu es a ptw Néron que Seron , et plus eroef que les

Aussy Robert , comte de Flandres , son gendre , prit si grand dcspfalsir a ceste mort, que, plein d'une noble colère , transperça d'un coup d'estoc et ton celoy qui lent lé sentence , luy celuy if estre pas digne de vivre, qui , de tréa-basse race, avoit esté si hafdy de lire une sentence de mort contre un prince de si haut lignage.

Or i pour la vengeance de ceste mort et supplice, an bout de quelque temps, ainsy que le roy Charles estoit venu à Bordeaux pour se trouver au combat assigné et compromis entre luy et le roy Pierre , son fils unique Charles , prince de Sa le me , vint à estre pris en un combat de Hier fort malheureusement, et contre le commanson pere qui luy avoit faict exprès de •nullement, ét toute sa fleur > Françoise prise et defaictepar Rogier dé Loria, Gala t trois, et admirai du roy Pierre, dont , par un coup , furent les testes tranchées e* SieilJe, à Messine, à plus de deux cens genêt barons françois, et tout pour la

de vx)nT\ïQtn.

En partie le royaume se vînt » revoîtet, ' la ville de Naples, sur lequel piteux jeu Charles, <pH, venant malade de trîsdespitet mélancolie, passa de ceste vie

MAR1Ë 8TUART. 147

si hl.-r uerit, ét n'ayant que cinquante six ans: laquelle mort ayant esté secue par les Siciliens, Murent à la prison où estolt le reste des pauvres François pris par cest admirai ftogier de Loria, pour les tuer et massacrer tous; mais parcé que, tolita captifs qu'ils estaient se deffendireai Vaillamment (pour avoir plustost faict et s'Oster du danger ) , mirent le feu aux prisons , et tès brdslerent tons én vie. Voyez quelle Vengeance i Puis assemblèrent tous les sindiesde toutes les villes de Slcille, pour juger Charles, prinCè de Saler ne, en en suivant la manière de faire du roy Charles, son père, quand il jugea Conradin; et tous, d'un commun accord, lé jugèrent et le condamnèrent à avoir la teste tranchée, comme Son pète avoit condamné Conradin.

Estant ce jtigéméht àlhsy donné , ii reyne Constance, par un vehdredy matin, envoya signifier la mort au jeûne prince, te faisant advertir qu'il pourveust au safert de son ame , parce qu'il falloit qu'il recedst la mort ce jour là comme Conradin. A quoy le prince fespondit par telles parole» : « Je suis Content de prendre «en patience ceste mort de bon cœur, me souavenant qu'à tel jour qu'aujourd'hui Nostre a Seigneur Jestfs-Christ aussi receut sa mort et a passion.»

Quand la reyne eut entendu quïl avoit faict ceste response , elle, qui estait bonne chrestienne, dévote, sage et modeste dame, dit ainsy : « Puisque le prince, pour le regard de <t ce jour, veut prendre la mort si doucement «et si patiemment, j'ay aussy délibéré en l'hon- «ncur de celuy qui à tel jour souffrit mort et «passion, luy estre miséricordieuse comme il «nous le fut aussy; » et, cela dit, commanda qu'il fust gardé sans qu'on luy flsl aucun dcsplai sir. Et, pour contenter le peuple, qui requérait sa mort, à tous elle leur fil entendre qu'en chose de telle importance, de laquelle pourroit sortir plusieurs scandales, il ne falloit faire aucune délibération sans le sceu du roy Pierre; et ainsy Commanda que le jeune prince fust mené en Catalogne eh toute seurelé : ce qui fut faict, ét laissé à l'advis et jugement du roy P ïerre, qài despuis , après quatre ans avoir demeuré prisonnier, fut délivré à la mode qué dit l'histoire.

Cest acte n'apporta pas moins ete louange à

m raotfé, ayant régné dil neuf ans assez pal- ceste sage et pitoyabfé reyné, usant de cesic

VIES DES DAMES ILLUSTRES

douceur et pieté, que d'infamie , dit l'histoire, au roy Charles , pour s'estre baigné trop cruellement dans le sang innocent du jeune et royal enfant, suivant son appétit desordonné.

Voylà l'histoire de Conrad in , sur laquelle je n'ay veu guieres personnes généreuses qui n'aycnt dict quelareyne d'Angleterre eust acquis une gloire immortelle, si elle eust usé de miséricorde a l'endroict de la reyne d Escosse , en imitant ceste bonne reyne Constance ; et aussy qu'elle ne seroit exempte de courir la fortune de la vengeance qui l'attend, quoy qu'il tarde, pour un tel sang innocent respandu qui la crie la haut.

On dit que la reyne angloise fut sage et advisée en cela ; car, non seulement elle en voulut passer par l'advis de ceux de son royaume , mais de plusieurs grands princes et seigneurs protestans , tant d'AUemaigne que de France , comme le feu prince de Condé et Casimir, morts peu après, et le prince d'Orange et autres, qui signèrent ceste mort violente, et d'autres qui n'attendent pas de moins ; car ils en sentent la conscience chargée, puisque cela ne leur touchoit en rien , et ne veniot en aucun advantage, ne le faisant que pour plaire à ladicle reyne , mais, tant s'en faut, leur portoit un préjudice inestimable.

On dit aussy que ladite reyne Elizabeth, quand elle envoya signifier ceste triste sentence à la pauvre reyne Marie, que celuy qui luy en porta la parole l'asseura que c'estoit à son grand et triste regret , mais par la contrainte de ses estais, qui l'en avoient pressée, elle respondit : a Elle a bien plus de puissance que cela pour les a rendre obeissans à ses volontés quand il luy «plaîst , car c'est la princesse, voire le prince , a qui se fait autant craindre et révérer.»

Or, je m'en rapporte à la vérité du tout, que le temps révélera. Cependant la reyne morte vivra glorieuse , et en ce monde et en l'autre , jusqu'à ce qu'il vienne d'icy à quelques années quelque bon pape qui la canonise pour le martyre qu'elle a souffert en l'honneur de Dieu et de sa loi.

11 ne faut doubler que si ce grand , vaillant et généreux prince , feu M. de Guyse dernier, ne ftist mort , que la vengeance d'une si noble reyne et cousine ainsy morte ne seroit mainte-

nant à naistre. Or c'est assez parlé d'an subject si pitoyable, par quoy je fais fin.

Cette reyne. qui fut en beauté non temblable. Fut par trop d'iojuilioe exécutée à mort Pour soutenir «a foy d'un cœur inviolable.

eogeletort?

11 y en a eu un qui avoit faict son tumbeau en vers latins, dont la substance estoit telle : «Nature avoit produict ceste reyne pour estre veue de tout le monde; aussy a-elle esté veue en grande admiration pour sa beauté et ses vertus , tant qu'elle a vescu : mais l'Angleterre, y portant envie , la mit sur un eschaffaut , pour estre veue en dérision, qui pourtant a esté bien trompée , car telle veue luy a tourné à louange et admiration envers le monde, et gloire et grâce envers Dieu.»

Si faut-il , avant que je finisse , que je die encor cecy pour response à aucuns que j'ay veu parler mal de la mort de Chastellard , que la reyne fit exécuter en Escosse, et l'en taxer, voire estre si malheureux de tenir que, par vengeance divine, elle avoit justement paty comme elle avoit faict patir autruy. Il faudrait donc à ce conte qu'il n'y eust nullement de justice, et qu'il n'en faut jamais faire : et qui en sçail l'histoire n'en biasmera nullement nostre dicte reyne ; et, pour ce, je la vais raconter pour sa justification.

Ce Chastellard donc fut un gentilhomme de Dauphiné , de bon lieu et de bonne part, car il fut petit nepveu, du costé de sa mere, de ce brave M. de Bayard ; aussy dlsoit-on qu'il luy ressembloit de taille , car il l'avoit moyenne et très-belle , et maigreline, ainsy qu'on disoit M. de Bayard l'avoit. Il estoit fort adroicl aux armes , et dispost en toutes choses et à tous honnestes exercices , comme à tirer des armes , à jouer à la paulme , à sauter et à danser. ^

Bref il estoit gentilhomme très-accomply ; et, quant à l'ame, il l'avoit aussy très-belle, car il parloit très -bien, et mettoit par escrit des mieux, et mesmes en rithme, aussy bien que gentilhomme de France, usant d'une poésie fort douce et gentille, en cavallier.

Il suivoit M. d' A m vi lie . ainsy nommé de ce temps, aujourd huy M. le connestable : et lors que nous fusmes avec M. le Grand Prieur, de la maison de Lorraine, et luy, conduire ladicle

MARIE

reyne, ledict Chastellard fut avec luy, qui en ceste coropaignie se fit cognoistre à la reyne ce qu'il estoit en toutes ses gentilles actions , et sur-tout en ses rithmes ; et entre autres il en fit une d'elle sur une traduction en italien , car il le parloit et l'entendoit bien, qui commence : Che giova posséder ciltà e regni, etc. ? qui est un sonnet très bien faict, dont la substance est telle ; « De quoy sert posséder tant de royau- ■ mes , cités , villes , provinces , commander à « tant de peuples , se faire respecter , craindre , «admirer et voir d'un chacun , et dormir vefve , «seule et froide comme glace?» Il fit plusieurs autres rithmes très-belles, que j'ay veues escrites en main; car jamais elles d ont esté imprimées « que j'aye veu.

La reyne donc , qui ay moi t les lettres , et principalement les rithmes, et quelquefois elle en faisait de gentilles, se plut à voir celles dudict Chastellard , et mesmes elle luy faisoit response ; et , pour ce , luy faisoit bonne chère et 1 entretenoit souvent. Cependant luy s'embrase couvertement d'un feu par trop haut, sans que l'object en peuve mais ; car et qui peut deffcndre d'aymer? On a bien aymé le temps passé les plus chastes déesses et dames et ayme-l'on encore, voire a-I'on aymé des statues de marbre; mais pour cela les dames n'en sont à blasmer si elles n'y adhèrent. Brusle donc qui voudra soubs ces feux couverts.

Chastellard s'en tourne avecques toute la trouppe en France, fort fasché et désespéré d'abaudonner si bel objet. Au bout d'un an, la première guerre civille vient en France. Luy, qui estoit de la religion, combat en soy quel party il doit prendre, ou aller à Orléans avecques les autres, ou demeurer avecques M. d'Amville, et avecques luy faire la guerre contre sa religion. Ce dernier luy est trop amer d'aller ainsy contre sa foy et sa conscience; de l'autre, porter les armes contre son maistre luy desplaist grandement : parquoy résout ny pour l'un ny pour l'autre combattre, mais de se bannir de France et s'en aller en Escosse , et laisser battre qui voudra, et là couler le temps. 11 en ouvre les propos à M. d'Amville, et luy descouvresa resolution, et le prie d'escrire à la reyne des lettres en sa faveur; ce qu'il obtint : et , en ayant pris des uns et des autres , il part; et le vis partir, me dit adieu , et une partie

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